L’État haitien travaille-t-il contre sa population ?

Une question brutale, mais désormais incontournable, s'impose : l’État haïtien existe-t-il encore pour protéger et sécuriser la population, ou agit-il désormais contre elle ? Ce qui relevait hier du doute est aujourd’hui une conviction largement partagée.

Pierre Josué Agénor Cadet 
16 avr. 2026 — Lecture : 3 min.
L’État haitien travaille-t-il contre sa population ?

Patrouille de véhicules blindés

Une question brutale, mais désormais incontournable, s'impose : l’État haïtien existe-t-il encore pour protéger et sécuriser la population, ou agit-il désormais contre elle ? Ce qui relevait hier du doute est aujourd’hui une conviction largement partagée. L’État ne se contente plus de faillir à ses responsabilités : il semble, par ses choix et ses silences, contribuer à l’aggravation des souffrances collectives.

Dans la tradition de Thomas Hobbes, l’État est institué pour garantir la sécurité et empêcher le chaos. Pour Max Weber, il détient le monopole de la contrainte ou de la violence légitime. Quant à Jean-Jacques Rousseau, il incarne la volonté générale. À la lumière de ces principes, la situation haïtienne ne relève plus d’une simple crise : elle pose la question de la nature même de l’État.

Avec le gouvernement monocéphale dirigé par M. Alix Didier Fils-Aimé depuis le départ des 9 membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), loin de toute amélioration, la situation s’enfonce. Décisions incohérentes, silence complice, postes au plus offrant mais pas au plus capable, politiques déconnectées, absence de vision : tout concourt à renforcer l’idée d’un pouvoir non seulement inefficace, mais profondément indifférent au sort des soit-disant gouvernés.

Une faillite sociale qui confine à la violence

L’État haïtien ne protège plus. Pire : il laisse faire.

Les massacres qui se multiplient dans plusieurs régions du pays ne sont pas de simples tragédies isolées : ils traduisent une incapacité structurelle à garantir la sécurité des citoyens. Des milliers de personnes fuient leurs maisons, devenant des déplacés internes sans encadrement adéquat ni assistance réelle.

À cette insécurité humaine s’ajoute une violence économique directe. L’augmentation brutale et largement jugée irréfléchie du prix des produits pétroliers a plongé davantage la population dans la précarité. Chaque hausse se répercute sur le transport, l’alimentation et l’accès aux services essentiels.

Ce n’est plus seulement une défaillance sociale. C’est une rupture manifeste du contrat social.

Un État capturé : l’économie au détriment de la population

Dans toute société capitaliste organisée, l’État est censé réguler et protéger les plus vulnérables. En Haïti, il donne de plus en plus l’impression d’avoir choisi son camp.

Le gouvernement de Fils-Aimé apparaît comme s’associant avec certains secteurs du privé dans des dynamiques qui pénalisent la majorité. La gestion des ressources stratégiques, notamment les produits pétroliers, alimente le soupçon d’une collusion entre pouvoir politique et intérêts économiques.

Le résultat est sans appel : une économie qui appauvrit les masses et protège les privilèges. L’État ne corrige plus les inégalités, il les renforce.

L’effondrement régalien : un État absent, un pays livré

C’est dans le domaine régalien que la faillite devient la plus visible.

Dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, l’autorité de l’État s’efface devant des forces de fait. Dans l’Artibonite, notamment à Jean-Denis, des massacres d’une violence extrême ont été perpétrés. Dans le Plateau Central, particulièrement à Mirebalais, l’insécurité s'installe depuis plus d'un an (du 31 mars 2025 à date) et progresse dangereusement.

Mais le constat le plus accablant est ailleurs : l’État est incapable de se protéger lui-même. Ses institutions sont fragiles, ses représentants vulnérables, parfois contraints de fuir comme de simples citoyens. Un État qui devient lui-même déplacé ne peut prétendre protéger sa population.

Le monopole de la violence légitime, au cœur de la définition de Weber, a disparu.

Si l’État n’agit plus pour le peuple, et qu’il ne le protège plus, alors une autre question surgit:

agit-il encore comme un État, ou déjà comme son contraire ?