Dans les conditions présentes, les élections sont-elles une priorité ?

Les conséquences néfastes des idées reçues en Haïti Le peuple des esclaves, dont le martyr est textuellement rapporté dans les récits, est traité avec des mots blessants et a été victime de tous les maux qu’incarnait l’esclavagisme colonial à Saint-Domingue.

Jean-Marie Beaudouin coifopcha@yahoo.fr
14 avr. 2026 — Lecture : 6 min.
Dans les conditions présentes, les élections sont-elles une priorité ?

Electeur déposant son bulletin dans une urne au centre de vote

Les conséquences néfastes des idées reçues en Haïti

Le peuple des esclaves, dont le martyr est textuellement rapporté dans les récits, est traité avec des mots blessants et a été victime de tous les maux qu’incarnait l’esclavagisme colonial à Saint-Domingue. Y furent institutionalisées le fouet, la violence, la cruauté par les colons planteurs, les colons intellectuels et les colons ecclésiastiques. L’esclave haïtien, d’après le Code Noir (Art. 44), était un « bien meuble » entre les terribles mains de ces colons qui paraissaient distincts par leur spécialité et leur profession, mais d’égal importance. Voici, à l’époque des faits, le florilège des mots avec lesquels les colons flétrissent et stigmatisent nos mères et nos pères (Aïeux et ancêtres compris) : « injustes, cruels, barbares à demi humains, traîtres, hypocrites, voleurs, ivrognes, vaniteux, paresseux, sales, sans vergogne, jaloux jusqu’à la furie, et lâches. »  Au chapitre des maux infligés aux esclaves, dont voici : tortures et châtiments corporels, marquage au fer chaud, amputation d’une jambe, ablation des oreilles, des seins, des testicules, de la langue ou organe musculaire de la bouche, yeux crevés, extraction des dents, supplice des quatre piquets appliqué aux hommes rétifs et aux femmes enceintes, chiens de chasse auxquels sont exposés des fugitifs. Nous faisons remarquer particulièrement que le fouet des colons était notre mode de vie ; il participait à la stratégie globale de la soumission absolue imposée par la monarchie dominante à laquelle se rattache l’Église catholique romaine qui reçut l’exclusivité de la religion d’après le Code Noir dans ses Articles 1 à 6, au nom de l’évangélisation. Jésus de Nazareth mourrait pour une seconde fois, s’il devait apprendre que son évangile théologique et social a servi de théâtre de propagande pour le Saint-Siège du Vatican, le gouvernement de l’Église.

Cependant, en dépit de ce grand crime du siècle contre le peuple des esclaves ayant eu lieu dans la colonie française de Saint-Domingue, il est opportun de rappeler pour l’élite dominante haïtienne que le peuple libre que nous formons après l’indépendance de 1804, a suffisamment démontré qu’il était capable de transcender et de planer au-dessus de l’idéologie politique de l’époque à dominante chrétienne. Le peuple des esclaves a pu se doter d'un territoire, une nation dotée de sa propre culture dont la langue maternelle (le créole) et former un gouvernement suffisamment représentatif : ces trois éléments fondamentaux et constitutifs forment l’État libre d’Haïti d’habitants libres. Nous n’avons pas seulement produit une histoire jamais produite dans l’histoire de la civilisation humaine – la révolution des esclaves aboutie –, mais encore nous avons innové dans le domaine de la philosophie politique qui se traduit en ce temps-là par la révolution sociale sous la conduite protectrice et éclairée du leader national Jean-Jacques Dessalines. Mais, dans les décennies qui suivirent le déluge dessalinen, nous ne savons pas à quel mobile complexe nos deux historiens nationaux ont dû obéir : Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin qualifient incroyablement Dessalines de barbare, de despote, de dictateur et de tyran sanguinaire ; pour finalement conclure qu’il était un chef dépourvu de toute notion d’administration. Quand nous regardons les premières feuilles de notre histoire de peuple libre, nous situons le gouvernement de Dessalines quand il devenait véritablement le chef de l’État d’Haïti le 8 octobre 1804, date de son couronnement comme Empereur de la nation haïtienne. De là il a su mener son combat de militant sur les plans juridique, politique et social, dont la transformation sociale de la nouvelle société post-coloniale était un enjeu de la plus haute importance dans son agenda politique à portée d’émancipation sociale qui est la sienne.

Dans sa dynamique sociale citoyenne comme dans ses politiques publiques d’application aux administrations publiques à l’échelle nationale, Dessalines n’a pas touché à un seul cheveu des membres de son gouvernement dont la plupart sont signataires de l’Acte de l’Indépendance, c’est-à-dire des personnalités éminentes. Sa mort, dans les conditions odieuses et horribles du 17 octobre 1806, témoigne le parcourt du grand combattant qu’il fut. Les stéréotypes comme les clichés ou les idées reçues doivent cesser pour faire place à la réalité objective, et en sortir du déni.

Nous avons cru devoir poser les bases de notre sujet avec une approche historique qui plairait au lecteur universel, espérons-nous. Selon la doctrine des propriétaires de la démocratie d’obédience occidentale, les élections périodiques sont le socle de la démocratie qui prend son sens suprême dans le système des gouvernements de l’Occident réuni. La démocratie totalitaire est le nouveau paradigme que nous situons dans la période post-Guerre froide. Quand l’Occident capitaliste et impérialiste affirme que les élections sont la base fondamentale de la démocratie, il entend en même temps se réserver le droit d’apprécier l’exercice de la démocratie dans les pays tiers afin de s’assurer que son modèle soit appliqué au pied de la lettre. Les États libres et souverains comme la Fédération de Russie, la République populaire de Chine, la République de Cuba, la République bolivarienne du Venezuela, pour ne citer que ceux-là ; eh bien, pour le consortium occidental, le gouvernement de ces États n’est pas démocratique. Raison : parce que l’alternance politique ne s’y opère pas sur une base régulière conformément au modèle occidental. Mais ce que les Occidentaux nient à dessein, c’est que chape nation et/ou chaque peuple a sa propre culture, sa propre langue, ses propres traditions et ses propres valeurs. Cet ensemble de facteurs cognitifs, issus de la condition humaine proprement dite, forment le caractère de l’identité nationale, et le système politique de quelque nom qu’il porte se doit de s’y conformer. La démocratie ne doit pas non plus transgresser les codes de conduite établis.

Les gouvernements de ces pays et nations précités, qui n’appliquent pas le modèle imposé, comprennent mieux leur peuple et reconnaissent l’existence de la pauvreté sur leur territoire respectif, et qu’ils combattent jusqu’à ses ultimes conséquences à l’instar de la Chine populaire. A l’inverse, c’est une gêne pour les régimes occidentaux d’admettre qu’il existe des pauvres sur leur territoire de peur qu’un journaliste, qui échappe au contrôle de la nomenclature, ne leur demande : mais pourquoi tant de pauvres, tant de banlieues malfamées et tant de sans-abris qui voisinent avec tant de richesses ? Pareille question pertinente embarrasserait les dirigeants au plus haut sommet de l’État, qui seraient dans leurs petits souliers. Vaudrait mieux qu’elle ne soit jamais posée et si c’était le cas, alors ils prendraient ombrage de leur évitement systématique. Celle ou celui qui pose une question de ce genre est susceptible de représailles ou de mesures de rétorsion, car l’Occident collectif n’admet pas d’électron libre dans son système.

Pour conclure notre propos du jour, par acquit de conscience, nous voudrions rappeler aux dirigeants actuels d’Haïti qui s’engouffrent dans la transition depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, que le département de l’Artibonite est plus peuplé après le département de l’Ouest. La population de l’Artibonite constitue un électorat considérable, mais il y existe un groupe armée illégal dénommé « Gran Grif » qui organise presque tous les trois mois un massacre contre la population civile pour l’essentiel. Parmi les gangs criminels qui peuplent le pays durant ces dernières années, le gang gran grif semble être le plus puissant, le plus vaste et le plus cruel. Sa constance et sa barbarie effraient la Police nationale d’Haïti/PNH qui peine à se déployer dans la localité de Savien/Jean-Denis, siège de son chef nommé Luckson Élan dont le dernier carnage remonte au 28 mars 2026. Le département de l’Ouest est sous occupation dans plusieurs communes par les bandits criminels, notamment Port-au-Prince, la capitale nationale d’Haïti. Sous ce rapport donc, le gouvernement de la République aurait mieux fait de chercher, par des moyens efficaces et constants, à résoudre le phénomène de l’insécurité à l’échelle nationale avant de s’embarquer dans l’aventure si laborieuse et si coûteuse des élections générales. Et à l’occasion, le Gouvernement prendrait un soin particulier de demander à ses donneurs d’ordre de lui prêter main-forte. Nous avons dit.