Semaine de la diaspora: discours de l’ancien PM Jean Henry Céant

Pedernales, le 13 Avril 2026 Mesdames, Messieurs, Excellences, Honorables autorités de la République d’Haïti et de la République dominicaine, Distingués représentants de la diaspora, Chers compatriotes, Permettez-moi d’abord de saluer et de remercier les initiateurs de cette rencontre, en particulier la Fondation Zile et son principal responsable, Edwin Paraison, dont l’engagement constant en faveur du dialogue haïtiano-dominicain mérite notre reconnaissance.

Jean Henry Céant
14 avr. 2026 — Lecture : 9 min.
Semaine de la diaspora: discours de l’ancien PM Jean Henry Céant

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Pedernales, le 13 Avril 2026

Mesdames, Messieurs,

Excellences,

Honorables autorités de la République d’Haïti et de la République dominicaine,

Distingués représentants de la diaspora,

Chers compatriotes,

Permettez-moi d’abord de saluer et de remercier les initiateurs de cette rencontre, en particulier la Fondation Zile et son principal responsable, Edwin Paraison, dont l’engagement constant en faveur du dialogue haïtiano-dominicain mérite notre reconnaissance.

Je salue tout particulièrement Monsieur le Maire de Pedernales et Monsieur le Maire d’Anse-à-Pitres, ainsi que l’ensemble des autorités locales et nationales ici présentes, sans oublier le Consulat d’Haïti à Barahona pour sa contribution significative.

En prenant la parole ce matin dans cette enceinte, je saisis l’occasion d’affirmer d’entrée de jeu que nous n’avons plus le luxe de l’illusion. Nous devons regarder la réalité en face. Tel est le sens de notre présence à Pedernales aujourd’hui.

Les relations entre Haïti et la République dominicaine sont marquées par des tensions migratoires, des crispations politiques et des incompréhensions persistantes.

Mais je vous le dis avec sincérité :

• aucune frontière ne peut effacer notre interdépendance,

• nous partageons une île,

• nous partageons une histoire,

• et, qu’on le veuille ou non, nous partageons un avenir.

Pour des milliers d’Haïtiens, cette frontière a souvent été bien plus qu’une ligne de séparation : elle a été un passage de survie, de travail, d’espérance.

La République dominicaine est ainsi devenue, au fil du temps, le premier espace où se lisent nos fragilités collectives et l’urgence de mieux répondre aux attentes de nos concitoyens.

Si nous refusons de construire cet avenir ensemble, il se construira sans nous.

Si nous sommes réunis ici, à Pedernales, ce n’est pas un hasard. Nous sommes à un point de bascule.

Car la vérité est aussi celle-ci : les réalités économiques, elles, n’attendent pas nos lenteurs.

D’un côté, les tensions. De l’autre, une transformation économique en marche, illustrée par le développement du pôle touristique de Cabo Rojo.

Le rendez-vous est désormais devant nous :

Haïti sera-t-elle spectatrice… ou actrice ?

La frontière peut être :

• un espace de rupture,

• ou un espace de prospérité partagée.

Mais elle ne pourra durablement être les deux à la fois.

Il faut parler vrai. La République dominicaine est pour nous :

un voisin, un partenaire, une réalité incontournable.

Elle est :

• notre partenaire économique direct le plus proche,

• un voisin avec lequel nous partageons une réalité irréversible,

• et, pour des milliers d’Haïtiens contraints de partir, la destination la plus immédiate, la plus accessible — et souvent la plus rude.

Cette réalité dit aussi autre chose : elle révèle, en clair, ce que Haïti n’a pas encore su offrir à une partie de ses enfants — sécurité, perspectives, stabilité, confiance.

Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître que cette présence haïtienne, malgré les tensions qu’elle suscite parfois, produit également des retombées concrètes dans la vie économique et sociale dominicaine.

Des milliers d’Haïtiens y travaillent, y produisent, y servent, y construisent. Ils participent, souvent dans l’ombre, à des secteurs essentiels de la vie quotidienne.

La réalité de cette cohabitation n’est donc ni accidentelle ni provisoire. Elle est devenue une donnée humaine, sociale et économique incontournable.

L’enjeu n’est pas de la nier, ni de la laisser s’envenimer dans l’incompréhension, mais de l’harmoniser, de l’organiser et de la rendre plus juste pour les deux peuples.

Et c’est là une grande responsabilité que les autorités haïtiennes doivent assumer sans délai.

Mais la République dominicaine n’est qu’un premier cercle de cette dispersion haïtienne.

Aujourd’hui, notre présence dépasse largement les frontières de l’île. Elle s’étend aux Amériques, à l’Europe, à d’autres horizons encore.

Partout où ils se trouvent, les Haïtiens emportent avec eux bien plus qu’un passeport ou qu’une mémoire. Ils portent leur pays dans leur cœur. Leur appartenance demeure vivante en eux, sans que cela remette nécessairement en cause une citoyenneté additionnelle ou une insertion concrète dans leur terre d’accueil.

L’attachement à Haïti n’est pas, pour eux, une formalité administrative. Il est souvent une fidélité silencieuse, un lien profond, une manière de rester debout malgré l’éloignement.

Cette réalité mérite d’être comprise non comme une nostalgie stérile, mais comme une ressource humaine, affective et nationale que le pays ne peut plus continuer à ignorer.

Je suis venu à cette rencontre avec une conviction plus forte que jamais :

Haïti ne se reconstruira pas sans sa diaspora.

La diaspora est :

• une puissance financière,

• une réserve de compétences,

• un réseau d’influence mondial.

Mais aujourd’hui :

• nous sollicitons ses ressources financières sans stratégie,

• et nous négligeons son capital humain.

C’est une erreur stratégique capitale.

J’ai souvent dit que notre diaspora est à la fois une banque de ressources financières et une banque de compétences.

Nous sollicitons la première chaque jour ; nous laissons dormir la seconde. C’est une erreur stratégique.

Nou fè tiraj chak jou nan Bank lajan men nou pa manyen ditou bank moun ak konpetans la. 

Tenant compte de ce potentiel, un pacte national devient une nécessité historique. Il doit s’inscrire dans le cadre des politiques publiques du pays.

Je vous propose une démarche claire :

un pacte national entre les Haïtiens du dedans et ceux du dehors.

Un engagement fondé sur le droit, la responsabilité et une vision commune.

Un engagement pour :

• garantir les droits politiques de la diaspora,

• organiser sa participation réelle aux choix nationaux,

• et en faire un acteur structurant du développement.

L’intégration de la diaspora doit reposer sur quatre piliers :

• économique : transformer les transferts en investissements productifs ;

• politique : garantir le droit de vote et la représentation à tous les niveaux ;

• social : organiser le transfert de compétences ;

• culturel : promouvoir et structurer l’identité haïtienne.

Il faut enfin que la conscience collective se manifeste, de l’intérieur comme de l’extérieur, en tenant compte de toutes les composantes, notamment territoriales et générationnelles.

Cependant, soyons lucides : rien de tout cela ne sera possible sans un État crédible.

Sans :

• sécurité,

• protection juridique,

• stabilité institutionnelle,

• transparence,

il n’y aura ni confiance, ni investissement, ni engagement durable — conditions indispensables à la reconquête de la souveraineté nationale et au développement endogène d’Haïti.

Mesdames, Messieurs,

Nous sommes ici, à Pedernales, au cœur d’un espace qui résume tous nos défis : tensions, opportunités, choix stratégiques.

Le développement en cours dans cette région envoie un message clair : les dynamiques avancent, avec ou sans nous.

Cette frontière n’est pas seulement un lieu de tension.

Elle est aussi un espace de circulation, de travail, d’échanges et d’interdépendance.

Ici, à Pedernales, se concentrent à la fois nos blessures et nos possibilités.

La dignité de l’Haïtien, où qu’il vive — ici, de l’autre côté de cette frontière, ou plus loin encore dans le monde — ne peut rester suspendue aux aléas des crises ou des conjonctures.

C’est pourquoi l’État haïtien doit enfin penser une politique cohérente envers toutes les communautés haïtiennes, partout où elles se trouvent :

• pour les protéger,

• pour mieux les accompagner,

• pour défendre leurs droits,

• et pour faire de leur présence hors du pays une force organisée au service de la nation.

Le moment que nous vivons est un moment de vérité.

La diaspora est prête.

Les dynamiques régionales sont en mouvement.

Les opportunités existent.

Le vrai défi est désormais devant nous : savoir si Haïti est prête.

Prête à s’organiser.

Prête à se réformer.

Prête à inspirer confiance.

Aucune nation ne se développe en subissant son environnement.

Elle se développe en saisissant les opportunités qu’il lui offre.

Haïti doit apprendre — et décider — de faire ce choix.

Faire le choix :

• d’une diplomatie intelligente avec ses voisins,

• d’un partenariat assumé avec la République dominicaine,

• d’un État capable de transformer les potentialités en résultats,

• et d’une intégration réelle de sa diaspora.

La diaspora peut contribuer à :

• reconstituer une classe moyenne stable,

• promouvoir l’art et la culture à travers des maisons culturelles haïtiennes à l’étranger,

• renouveler une intelligentsia moderne par le transfert des connaissances, notamment grâce aux retraités,

• mobiliser une épargne nationale pour financer les investissements majeurs.

Au lieu de dépendre uniquement de l’aide, nous devons envisager des mécanismes innovants, notamment la mobilisation d’une quote-part des taxes payées par les Haïtiens vivant à l’étranger. Cela permettrait de planifier le financement du développement avec des ressources d’origine haïtienne.

Dans cette perspective, l’État devra mettre en place un fonds de garantie crédible pour sécuriser les investissements de la diaspora dans le logement, l’entreprise, l’innovation et les partenariats de développement.

Il devra également créer un cadre clair pour faciliter l’accompagnement technique, encourager les initiatives collectives et rendre enfin effectif le droit de vote de la diaspora, comme électeur et comme candidat.

Pour conclure :

Il n’existe pas deux Haïti.

Il existe :

• une seule Nation,

• une seule communauté de destin,

• une seule responsabilité collective.

L’intégration de la diaspora n’est pas une option.

Elle est une nécessité stratégique.

Parce qu’au fond :

• pas de développement sans lucidité,

• pas de progrès sans courage,

• pas d’avenir sans unité.

Un pays qui se disperse sans se rassembler affaiblit sa propre promesse d’avenir.

Le temps est venu de faire de notre dispersion une force, et de notre unité une décision.

Le pacte que je propose est une nécessité.

L’unité que j’appelle est une urgence.

Nou pa gen de Ayiti. Nou gen yon sèl.

Se ansanm pou nou leve li.

E fòk nou aprann pran opòtinite yo.

Nou tout se Ayisyen !

Que toutes les portes soient ouvertes

à tous les fils et filles du pays,

au même niveau, dans le même rang,

afin que nous puissions enfin faire vivre

notre idéal de Liberté, d’Égalité, de Fraternité.

Et surtout, faire de notre devise

une force réelle et partagée :

Pedernales, le 13 Avril 2026