L’Alliance à l’épreuve du détroit d’Ormuz : vers un éclatement de l’OTAN ?

En printemps 2026, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) traverse une crise existentielle sans précédent.

Belony Mascary
10 avr. 2026 — Lecture : 11 min.
L’Alliance à l’épreuve du détroit d’Ormuz : vers un éclatement de l’OTAN ?

Le Secrétaire Général de l'OTAN, Mark Rutte

En printemps 2026, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) traverse une crise existentielle sans précédent. Alors que les bombes israélo-américaines s’abattent sur la République Islamique d’Iran et que le détroit d’Ormuz, artère vitale de l’économie mondiale, est bloqué, le Président états-unien, Donald J. Trump, a appelé ses alliés à le soutenir militairement. La réponse des capitales européennes, de Berlin à Paris en passant par Madrid et Londres, fut un refus catégorique. « Ce n’est pas notre guerre, nous ne l’avons pas commencé », a déclaré le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, faisant écho au sentiment général. Cet événement, que de nombreux spécialistes des Relations internationales comparent à une faillite de l’infrastructure diplomatique, marque un tournant historique. Il ne s’agit pas d’une simple brouille entre alliés, mais de la révélation d’une transformation profonde de la nature même de l’Alliance. Le Président Trump menace l’OTAN d’un avenir très sombre si elle ne se plie pas à ses exigences. Maintenant, face au refus des alliés de soutenir l’intervention états-unienne en Iran, assistons-nous à une simple crise conjoncturelle de l’institution ou à l’émergence d’une nouvelle architecture de sécurité où la logique transactionnelle du leadership américain rend inévitable l’autonomie stratégique européenne, au risque de vider l’article 5 de sa substance et de précipiter l’OTAN vers une obsolescence programmée ? Le présent article a pour objectif d'essayer d’analyser les véritables enjeux de cette crise, d'examiner les conséquences du refus des alliés de l’Organisation de suivre les USA dans le conflit avec l’Iran et d'explorer les enjeux pour l’avenir de l’Alliance politico-militaire. Pour ce faire, d’une part, nous allons tenter de voir que derrière la question tactique du détroit d’Ormuz se joue l’avenir de la dissuasion nucléaire. D’autre part, nous allons essayer d’expliquer la crédibilité de l’article 5, l’émergence d’une nouvelle architecture de sécurité où le leadership états-unien, devenu transactionnel, laisse place à une autonomie stratégique européenne contrainte.

1. Le catalyseur de la rupture : la logique transactionnelle contre l’infrastructure de confiance

Pour comprendre l’ampleur du séisme géopolitico-stratégique débuté le 28 février 2026, il faut analyser la nature de la demande états-unienne et la philosophie qui la sous-tend. De l’avis de beaucoup de spécialistes des Relations internationales, le président Trump a toujours considéré l’OTAN non comme une communauté de valeurs, mais comme un marché déséquilibré. Sa vision, qu’il a martelée depuis son premier mandat, est que les USA sont les dindons de la farce d’une Alliance où ils protègent des Nations riches sans recevoir une compensation équitable en retour.

En effet, la crise iranienne est l’application concrète de cette vision. Le président Trump a agi unilatéralement, lançant une offensive sans consultation préalable du Conseil de l’Atlantique Nord, puis a exigé de ses partenaires qu’ils le rejoignent a posteriori. Le juriste et politologue Stephen Holmes, professeur à l’Université de New York, analyse ce comportement comme une rupture fondamentale avec la logique de réciprocité à long terme qui a fondé l’Alliance politico-militaire. Selon lui, les USA sous l’ère Trump ont cessé de considérer leurs partenaires comme des alliés dont la coopération future est nécessaire, pour les traiter comme des fournisseurs de services immédiats.

L'émérite professeur Holmes utilise une métaphore éclairante : construire une Alliance, c’est comme souscrire une assurance. On paie des primes (en acceptant des risques, en participant à des opérations non vitales) bien avant que la crise n’arrive. En insultant ses alliés, en se retirant d’accords comme le JCPOA (Plan d’action global commun) et en imposant des droits de douane, le Chef de la Maison-Blanche a vidé le compte de la bonne volonté transatlantique. Le Plan d’Action global commun (PAGC ou JCPOA en anglais) est un accord historique signé en juillet 2015 à Vienne entre l’Iran et le P5+1 (USA, Chine, France, Russie, Royaume-Uni + Allemagne), visant à garantir le caractère pacifique du programme nucléaire iranien en limitant l’enrichissement d’uranium en échange de la levée des sanctions économiques. Pour Holmes, lorsque la crise est survenue, le président Trump a naturellement appelé à la solidarité, mais le solde était à zéro. Le refus européen n’est donc pas une trahison ; c’est, comme le note Juri Toomepuu, ancien officier militaire estonien, l’application par l’Europe de la logique même prônée par Washington : une logique où chaque Etat calcule froidement son intérêt national immédiat. Ainsi, les alliés ont pris le président Donald Trump au mot : si l’Alliance n’est qu’un contrat commercial, ils ont le droit de refuser un marché qu’ils jugent désavantageux et risqué.

2. Le véritable enjeu : l’érosion de la crédibilité de l’article 5 de l’OTAN

Le danger le plus profond de cette crise ne réside pas dans l’incapacité à rouvrir un détroit, mais dans le précédent qu’elle crée pour la garantie de sécurité ultime de l’OTAN : l’article 5 du Traité de Washington. Cet article, qui stipule qu’une attaque contre un allié est une attaque contre tous, n’a été invoqué qu’une seule fois dans l’histoire, par les USA après le 11 septembre 2001. À l’époque, l’Alliance s’était mobilisée sans hésitation. Donc, aujourd’hui, les rôles s’inversent, et le refus est tout aussi cinglant tout en sachant que beaucoup de géopolitogues disent qu'aucun pays membre de l’Organisation n'a été ni agressé ni attaqué avant le déclenchement de l’hostilité au Proche et Moyen-Orient.

En effet, lorsque le Secrétaire général, Mark Rutte, affirme que l’OTAN n’est pas impliquée dans les opérations en Iran, il tente de maintenir une façade d’unité. Mais en réalité, la faille est béante. Juri Toomepuu, dans une analyse pour le Postimees, avertit : « Si l’article 5 devient conditionnel, l’OTAN perd sa principale valeur : la crédibilité ». Donc, cette mise en garde résonne particulièrement dans les pays baltes et en Europe de l’Est. Si l’engagement des USA est désormais perçu comme étant soumis à la participation européenne à des conflits qui ne la concernent pas directement, alors la dissuasion contre des puissances militaires eurasiatiques s’effondre.

Au fait, le président Trump a lui-même établi un lien explicite entre l’Iran et l’Ukraine, deux (2) théâtres distincts. Il a fait comprendre aux européens que s’ils ne l’aidaient pas au Moyen-Orient, il pourrait réduire son soutien à Kiev, laissant ainsi l’Europe seule face à Moscou. C’est ce que les vrais stratèges appellent un deal géopolitique : la sécurité de l’Europe (contre la Russie) est mise en balance avec l’opération états-unienne (contre l’Iran). Ainsi, le message du Chef de la Maison-Blanche est clair : Washington n’est plus le garant désintéressé de l’ordre libéral. Pour les petits États membres, comme l’Estonie qui a pourtant soutenu l’opération états-unienne, cette logique est terrifiante. Donc, elle transforme la garantie de défense collective, jusqu’alors absolue, en un actif négociable.

3. La fin du leadership états-unien ou le triomphe des coalitions de volontaires ?

Face à ce blocage institutionnel, une nouvelle dynamique émerge, que les Relations internationales appellent la coalition building. Devant l’incapacité de l’OTAN à agir comme un bloc, le Chef d’État états-unien a changé de stratégie. Alors qu’il menaçait l’Alliance d’un avenir sombre, il a finalement déclaré, quelques jours plus tard, que les USA ne nécessitent ni ne désirent l’aide de l’Organisation, affirmant que le pays était capable d’agir seul. Ainsi, cette volte-face est révélatrice : elle officialise le passage d’une logique multilatérale institutionnalisée à une logique de coalition ad hoc.

Cette approche, consistant à former une coalition de volontaires, court-circuite les structures de décision lourdes de l’OTAN, où la Turquie ou l’Allemagne peuvent imposer leur veto ou leur réserve. Comme le souligne l’analyste Jessica Durdu, Spécialiste des Relations internationales, l’administration Trump privilégie désormais des arrangements flexibles, voire bilatéraux, avec des pays prêts à s’engager sans passer par les mécanismes formels de l’Alliance.

Ce phénomène marque, en effet, une rupture avec l’héritage institutionnaliste de l’OTAN, que les européens défendent encore. Lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) à Bruxelles, la Cheffe de la diplomatie Kaja Kallas a rappelé que le détroit d’Ormuz sortait du champ d’action de l’OTAN  et que l’UE n’était pas disposée à changer le mandat de sa mission Aspides (mer Rouge) pour s’y engager. Ainsi, l’Europe tente de préserver un cadre multilatéral et juridique, tandis que les États-Unis, sous l’impulsion de leur président, s’en affranchissent. Donc, l’avenir de la coopération transatlantique ne se jouera plus seulement dans les couloirs du siège de l’OTAN à Bruxelles, mais dans des configurations variables selon les crises, mettant en péril la cohésion et la prévisibilité de l’Alliance politico-militaire.

4. La réponse européenne : l’autonomie stratégique comme impératif de survie

La crise iranienne agit comme un électrochoc pour les européens, les confrontant à une réalité qu’ils repoussaient depuis des années : ils ne peuvent plus compter sur le parapluie américain pour toutes les crises. L’Europe est prise dans un étau : dépendante économiquement de la stabilité du golfe Persique et de ses flux énergétiques, elle refuse d’être entraînée dans une guerre dont elle n’a pas maîtrisé l’escalade. Mais, pour beaucoup de géopolitologues, le refus pur et simple n’est pas une stratégie viable à long terme.

En effet, la réponse de l’Europe se dessine sur trois (3) fronts, comme l’analyse Juri Toomepuu. Le premier est la manœuvre diplomatique : des pays comme la France tentent de ramener le dossier au Conseil de Sécurité des Nations unies pour légitimer toute action future, cherchant à substituer une légalité internationale à l’unilatéralisme états-unien. Le second est le soutien symbolique : pour apaiser la colère du président Trump, certains alliés proposent des contributions très limitées (drones de déminage et soutien logistique après la fin des hostilités) afin de préserver l’illusion d’un front commun sans s’engager directement dans les combats au Proche et Moyen-Orient. Le troisième front, et sans doute le plus crucial à long terme, est le renforcement des capacités de défense autonomes de l’Europe. La guerre en Ukraine a déjà épuisé les stocks de munitions et de systèmes de défense aérienne comme les Patriots. Or, ces mêmes systèmes sont désormais massivement utilisés au Moyen-Orient par les USA, créant une compétition directe pour les ressources : chaque Patriot au Moyen-Orient est un Patriot de moins en Ukraine, soulignent les analystes. Face à cette compétition, l’Europe comprend qu’elle doit produire davantage et coordonner sa défense pour ne plus dépendre des arbitrages budgétaires de Washington. Donc, le débat sur l’autonomie stratégique, autrefois considéré comme un fantasme gaulliste ou une menace pour l’OTAN, devient aujourd’hui une nécessité industrielle et militaire pour garantir la sécurité du continent.

5. Le nouvel ordre mondial : l’affaiblissement de l’Occident et le rééquilibrage multipolaire

Au-delà des considérations militaires et institutionnelles, la crise de l’OTAN sur l’Iran révèle un rééquilibrage plus profond de l’ordre mondial. En adoptant une logique purement transactionnelle, pour de nombreux spécialistes des Relations internationales, le président Donald Trump ne fait que précipiter la fin de l’hégémonie états-unienne telle qu’elle existait depuis 1945. Stephen Holmes note amèrement que le président des USA traite ses adversaires (comme la Russie) avec une compréhension réaliste de leurs intérêts, tandis qu’il exige de ses alliés une obéissance inconditionnelle et sans réciprocité.

Au fait, lorsque le président Trump justifie l’aide de la Russie à l’Iran en la comparant à l’aide états-unienne à l’Ukraine, en déclarant « c’est juste, ils le font, nous le faisons », pour de nombreux experts en géopolitique, il légitime une forme de realpolitik cynique qui efface la distinction entre amis et ennemis. Ce faisant, il détruit le soft power occidental. Ainsi, l’infrastructure de coopération que l’Amérique avait patiemment construite pour maintenir sa domination est démantelée, laissant place à un monde où les puissances moyennes et les puissances rivales, notamment la Chine, la Russie et la Corée du Nord, peuvent jouer un rôle accru.

La Chine, puissance montante considérablement, bien que partenaire stratégique de l’Iran, est elle-même appelée par le Chef d’État états-unien, Donald Trump, à envoyer des dragueurs de mines. L’ironie de la situation n’échappe à personne : les Etats-Unis, incapables de mobiliser leurs propres alliés de l’OTAN, sont contraints de s’adresser à leurs concurrents pour stabiliser un détroit qu’ils ont contribué à déstabiliser. Cette situation illustre parfaitement le passage vers un monde multipolaire. L’OTAN, conçue comme un rempart contre l’influence soviétique puis russe, se trouve aujourd’hui marginalisée dans une crise qui touche pourtant directement les intérêts vitaux de ses membres. Donc, si elle ne se réinvente pas, elle risque de devenir, comme l’a suggéré le président Trump, une relique du passé, remplacée par des alliances fluides et opportunistes qui ne survivront pas aux prochaines échéances électorales.

En guise de conclusion, nombreux géopolitologue sont ceux qui pensent que la guerre contre la République Islamique d’Iran et le refus des alliés de s’y joindre ont agi comme un test destructeur pour l’OTAN. Ils ont mis en lumière l’incompatibilité entre une stratégie américaine de plus en plus unilatérale et transactionnelle et une stratégie européenne plus prudente, légaliste et tournée vers la gestion des risques. Les véritables enjeux qui se dessinent sont existentiels. Le premier concerne la crédibilité de l’article 5 : si la garantie de sécurité est conditionnée à une participation à des guerres choisies par Washington, la dissuasion en Europe de l’Est s’effondre. Le second est institutionnel : l’OTAN survivra-t-elle en tant qu’Organisation intégrée, ou cédera-t-elle la place à des coalitions de volontaires menées par les USA, rendant le Traité de Washington caduc ? Enfin, le troisième enjeu est géopolitique : l’Europe, poussée par la nécessité, doit accélérer sa marche vers l’autonomie stratégique, non pas pour rompre avec les Etats-Unis, mais pour être capable de peser dans un monde où le leadership de Washington n’est plus la constante stable d’hier. Comme le conclut Juri Toomepuu, le temps ne fait pas de cadeaux en géopolitique. Le temps envoie la facture. La facture de la décennie du président Donald John Trump est aujourd’hui présentée aux européens, mais aussi aux états-uniens. Le détroit d’Ormuz est devenu le symbole d’une alliance en souffrance. Ainsi donc, l’avenir de l’OTAN dépendra désormais de la capacité de ses membres à décider s’ils souhaitent reconstruire une infrastructure de confiance, ou s’ils acceptent de la voir s’effondrer définitivement. En fait, lorsque le président des USA, garant historique de l'Alliance Atlantique, doit, pour justifier le refus de ses partenaires, déclarer que son pays ne nécessite ni ne désire leur aide, faut-il y voir l'aveu d’une simple mésentente passagère entre alliés, ou bien l’acte de décès d’un ordre international fondé sur la confiance, désormais remplacé par un monde où chacun, y compris au sein de l’OTAN, calcule froidement son intérêt avant de décider s’il se souvient encore de ses amis ?

Belony Mascary, juriste, diplomate travaillant sur la géopolitique des Balkans

Références bibliographiques

  • DURDU, Jessica, Détroit d’Ormuz : crise iranienne et avenir de l'OTAN, CGTN, 19 mars 2026.
  • HOLMES, Stephen, “Où sont passés tous les alliés ?” Taipei Times / Project Syndicate, 30 mars 2026.
  • MASCARY, Belony, “Parallèles entre la confrontation américano-israélienne contre l’Iran et la guerre du Péloponnèse”, Port-au-Prince, In Le Nouvelliste, 20 mars 2026.
  • MASCARY, Belony, “Négociations Etats-Unis-Russie-Ukraine : exclue des pourparlers, quel enjeu pour l’Europe ?”, Port-au-Prince, In Le Nouvelliste, 9 avril 2025.
  • TOOMEPUU, Juri, “Si l'article 5 devient conditionnel, l'OTAN perd sa principale valeur – la crédibilité”, Postimees, 30 mars 2026.
  • VANDIVER, John, L'avenir de l'OTAN sera  très mauvais si les alliés n'aident pas à rétablir la route maritime fermée par l'Iran, selon Trump, Stars and Stripes, 16 mars 2026.
  • VOV World, Les États-Unis refusent l’aide de l’OTAN : le chef du Centre national de l’antiterrorisme démissionne, VOV, mars 2026.