Des réformes invisibles pour des impacts tangibles dans la transformation de l’éducation

Pour démarrer la semaine du 5 mars 2026, la Banque mondiale a choisi un thème pertinent : Les réformes que l’on ne voit pas et leurs effets qu’on vit.

Des réformes invisibles pour des impacts tangibles dans la transformation de l’éducation

Entrée du Lycée Philippe Guerrier au Cap

Pour démarrer la semaine du 5 mars 2026, la Banque mondiale a choisi un thème pertinent : Les réformes que l’on ne voit pas et leurs effets qu’on vit. En effet, plus d’un oublie les réformes qui sont décidées dans divers secteurs de la vie nationale. Souvent, ils ont peu de conscience et de ressenti de leurs effets sur leur vie quotidienne. En fait, on ne le dit pas ou on ne le pense pas mais on vit au rythme des réformes. L’essentiel ne consiste pas uniquement à savoir si elles sont décidées pour une bonne cause. Mais, elles sont comme l’air, elles pèsent et on ne ressent pas forcément leur poids. La Banque mondiale développe : « le mot fait peur, parfois. Il évoque des débats parlementaires interminables, des textes de loi abscons, des négociations qui n’en finissent pas. Et pourtant. Sans une loi révisée, Angélique n’aurait pas pu accéder à une formation professionnelle au Bénin. Sans un cadre réglementaire crédible, les partenariats public-privé restent lettre morte en Afrique, quelle que soit la bonne volonté des gouvernements. Sans une politique publique repensée, les engrais azotés continueront d’être subventionnés à l’excès en Asie et insuffisamment en Afrique. Au détriment des sols, de l’eau, et des agriculteurs. Sans un système éducatif reconfiguré, les enfants en situation de handicap resteront à la porte de l’école. Réformer, c’est simplement cela : ajuster les règles du jeu pour que le monde réel puisse avancer. Corriger ce qui freine. Moderniser ce qui est dépassé. Créer les conditions pour que les bonnes idées et les bonnes personnes puissent produire des résultats concrets. Les sociétés évoluent. Les technologies aussi. Les défis, qu’il s’agisse du climat, de l’eau, de l’emploi ou de l’éducation, se complexifient à un rythme que les textes de loi peinent parfois à suivre. C’est précisément pour cela que le travail de régulation ne s’arrête jamais. »

Réformer pour transformer, pas qu’en éducation

À l’instar des spécialistes de la Banque mondiale, je dirais de préférence que la réforme en éducation ne vaut rien si elle ne transforme pas. C’est justement sur cette thématique de la transformation de l’éducation que les Nations unies ont baptisé les grands travaux sur l’éducation dès 2022. Le Sommet qui porte le même nom a eu lieu en septembre 2022 à New York1. Le Doha forum2 de 2022 semble avoir agi par anticipation avec le même principe : Transforming for a new era. Ce forum s’est déroulé sur 4 grands focus de transformation pour tous les pays du monde : les alliances géopolitiques et les relations internationales, le système financier et le développement économique, la défense, la cybersécurité et la sécurité alimentaire, le changement climatique et le développement durable. En 2023, le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a réuni tous les acteurs de la société civile représentée dans le GLPE-H3 ainsi que les partenaires internationaux et nationaux intervenant dans l’éducation pour identifier parmi plusieurs propositions la réforme prioritaire pour aller vers une transformation de l’éducation. La réforme curriculaire a été choisie comme réforme prioritaire. Les acteurs n’avaient pas oublié d’exiger que la condition enseignante, la sécurité physique, professionnelle et alimentaire ne devaient pas être traitées en chantier déconnecté pour éviter qu’elles n’impactent négativement la réforme du curriculum dans ses avancées.

S’exprimer en termes d’éducation transformatrice exige un cadrage pédagogique pour éviter une mauvaise interprétation : il s’agit d’éduquer pour transformer. Il ne s’agit pas de la transformation de l’éducation mais de préférence de la transformation par l’éducation. On se retrouve à un autre niveau dépassant le simple fait d’une réforme, on transforme. C’est dans cette logique que le COC4 de 2023 publié en 2024 prévoit un ensemble d’effets sur la transformation du nouveau profil du citoyen haïtien que le système éducatif doit produire. Il s’agit d’un écocitoyen sensibilisé sur l’impact de chacun de ses gestes sur l’environnement, formé sur les notions préliminaires de l’économie, de l’histoire ainsi que de l’art pour être apte à se lancer dans ce monde en innovation incessante. Il est également un citoyen conscient de ses droits et de ses devoirs grâce à l’accent mis sur le civisme dans une formation totale multilingue avec la langue maternelle comme base et une introduction de l’anglais et de l’espagnol très tôt dans son parcours (5ème année fondamentale). Ce, pour une meilleure adaptation à son environnement immédiat.

Éduquer pour transformer n’est pas qu’une expression, ni un slogan mais une vision. Malheureusement dans notre contexte haïtien, avoir la vision c’est avoir un projet politique, mais ce n’est pas que ça et ce n’est pas forcément ça. Ceux qui aident à matérialiser la vision des hommes politiques agissent dans l’ombre, on ne les voit pas, on ne les entend pas. De nos jours, le budget accordé à l’éducation pose un sérieux problème de transformation par l’éducation car il ne répond pas aux doléances d’une meilleure condition enseignante et des meilleurs espaces physiques d’accueil pour les élèves. Si on ne peut nier les efforts déployés pour la cantine scolaire, je refuse l’idée du plat chaud qui doit éviter le décrochage scolaire comme certains cherchent à le faire comprendre.

Ni l’élève ni l’étudiant en Haïti ne s’accroche à ses études parce qu’on lui donne un plat chaud, il s’y accroche parce qu’il a une vision de ce qu’est l’essence de l’humain. L’expression « plat chaud » renvoie à tout ce déséquilibre où on met dans l’assiette un peu de riz-pois avec une sauce de sardines pendant que les mangues pourrissent dans les champs et sont données aux porcs, pareil pour les avocats qu’on pourrait faire accompagner les plats. Combien de fruits saisonniers qu’on pourrait utiliser pour une meilleure diversification du repas à la cantine pour éviter que les familles déboursent de l’argent que les élèves utilisent pour acheter des sucreries des marchandes positionnées devant les écoles ? Je voudrais bien que cette transformation arrive, mais il faudra réformer la politique de nutrition à l’école. La compétence peut également renvoyer à l’esprit créatif. Pendant que les routes sont bloquées et que les agrumes et les légumes ne traversent que difficilement les grands axes pour arriver à la capitale, il y a des consommateurs les élèves et les communautés éducatives. Il y a un dialogue qui doit prendre naissance entre les acteurs de l’opération et de la régulation de la cantine scolaire en Haïti pour traiter de cet aspect, le pays sortira gagnant à tous les coups. Loin de moi de m’ériger en donneur de leçons, par expériences et par passion, je me dois de vulgariser certains conseils.

Transformer par l’éducation comprend des exigences, nécessite le déploiement de budgets colossaux mais également appelle à la mobilisation de ressources humaines répondant aux normes et aux besoins. L’Éducation aujourd’hui est totale tout comme la Santé. Il ne s’agit plus d’inculquer/transmettre des valeurs, il s’agit de coconstruire des compétences pour permettre aux élèves de s’adapter plus facilement à un univers changeant et de plus en plus exigeant. On ne sait pas toujours ce qui se passe dans les secteurs de la vie nationale en matière de réforme qui transforme, on ignore même qu’on en a en éducation. On ne peut pas s’attendre à ce que tous les élèves de nos écoles soient des Abigaïl Alexandre ou des Ariana Lafond en devenir mais on peut s’activer pour qu’ils fassent des choix capables de les conduire à vivre au moins la vie dont ils ont toujours rêvé. On éduque pour transformer le devenir des gens. On éduque pour que les gens transforment leur milieu et leur environnement.

Les présupposés ignorés de la transformation

1. Pouvoir d’initiative comme signe de compétence

Les décisions pour lesquelles on se bat principalement en Haïti apportent de grandes modifications dans l’échiquier politique ou de préférence dans la chaîne de commandement. On vient avec de nouveaux textes garantissant de nouveaux droits mais sans réformer ni transformer. En affirmant que la vision de l’éducation devient dorénavant une vision tournée vers la transformation, cela traduit une concentration sur deux aspects : les conditions dans lesquelles cette éducation est mise en œuvre et les profils des acteurs de cette transformation en alignement avec les résultats attendus. Cela dit, il ne s’agit ni d’une question de diplôme, ni de compétences ou d’expériences. Cela va plus loin que la compétence car il s’agit tout simplement de la réactivité face à l’inédit. Cette expression empruntée à Guy Le Boterf5 et développée dans plusieurs de ses ouvrages est intrinsèquement liée au contexte haïtien d’innovation, de changements brusques et d’urgence où l’initiative (Arendt, 1995) est en constante mobilisation pour une adaptation naturelle aux transformations que l’acteur ne peut que subir parfois. Suivant toujours la pensée d’Arendt6, l’initiative non seulement se prolonge mais se retrouve toujours en face d’autres initiatives. Dans cette chaîne d’initiatives où il y a interruption, profil-bas et relance, l’acteur maintient sa présence sur la scène par la positivité de sa vision qu’il doit éviter de noyer dans le pluralisme qui s’impose à lui et qui lui est aussi en opposition. Malheureusement, on ne peut pas s’imposer uniquement sur une simple déclaration ou démonstration de vision positive. C’est justement pour cela que tout comme Zarifian7, je sollicite Hannah Arendt pour une considération philosophique de la compétence sur le principe d’initiative, qui plus est, l’auteure la développe dans un texte majeur de philosophie politique Qu’est-ce que la politique ? Pour que l’éducation transforme, l’initiative s’impose à l’acteur et c’est dans cette prise d’initiative qu’il va développer de la compétence et s'en montrer capable.

2. Écoute active pour mieux rassembler

Ce n’est pas en lisant Pierre Vermersch8 qu’on va retrouver les qualités d’un leader mobilisant l’écoute active pour parler de l’action concrète dans la toile de fond de sa vision (positive). Je ne dirais pas que l’auteur a, sans doute, sciemment évité d’en faire un exposé. On peut en déduire des traits de caractère et de personnalité du bon leader en s’imaginant qu’il se prend un temps d’explicitation pour répondre à ces deux questions si elles lui avaient été posées : le quoi et le comment. Si l’entretien d’explicitation suscite une prise de parole incarnée tout en projetant des pistes d’amélioration avec nécessairement une reconnaissance et identification de ses limites, savoir suivre une vision exige que l’on se mette constamment dans une logique d’entretien d’explicitation avec soi-même d’abord et avec les autres ensuite, parfois simultanément. Quand je dis les autres je parle de son cabinet, son gouvernement, les contribuables, les médias, etc. On doit être constamment en entretien d’explicitation avec soi-même et s’imaginer comme l’objet d’entretien d’explicitation avec ceux qui peuvent nous demander des comptes. Malheureusement, on ne demande pas des comptes à quelqu’un dont on voudrait qu’il améliore ses faits et gestes. C’est rarement le cas. Cependant, ce petit travail de préparation sur le mode de l’entretien d’explication paraît philosophique, ou du moins théorique et simpliste mais permet de toujours se remettre en question et remettre sa vision en question. Il ne s’agit pas de la mettre à l’écart mais de toujours la penser dans sa matérialisation ou son implication voire son intégration dans le contexte. Vous avez pu remarquer que c’est sur le porteur de la vision de transformative que se focalise la deuxième imposition. Justement, parce qu’il faut des hommes et des femmes, grosso modo, des sujets pensants pour porter une vision qui sera conduite par une équipe veillant à tous les mécanismes lui assurant une meilleure implémentation. Pendant que certains s’expriment en termes de compétence, j’emprunte à nouveau le terme d’initiative d’Arendt pour me dire que toute action de transformation se retrouve en face d’initiatives et il faudra toujours construire la place de son initiative porteuse d’une vision positive dans la chaîne.

Dans cette double dynamique de s’écouter et d’écouter les autres, le porteur de vision (leader ?) rassemble des manières de faire qui viendront améliorer sa vision et mieux l’adapter pour répondre aux doléances (il y en aura toujours), du coup on rassemble. Si beaucoup de ministres de l’éducation craignent parfois les syndicats du secteur éducatif en Haïti ce n’est pas surtout parce que le syndicalisme enseignant est souvent associé aux grèves, aux manifestations et au blocage des routes, c’est surtout parce que les doléances exigent trop souvent la mobilisation d’un budget qui n’existe pas ou qui risque d’être entravé dans le futur. On ne peut pas composer sans, malheureusement. L’écoute active à ce niveau rappelle les présupposés de l’entretien réflexif de Donald Schön où le porteur de vision positive, le réformateur impose (avec toutes les compétences sociales de communication que ça demande) à son interlocuteur de réfléchir sur l’action en se questionnant sur le pourquoi. C’est parce que ce premier travail n’est pas toujours fait qu’il y a toujours cette impression que les acteurs qui obtiennent ce qu’ils veulent redéployent la même énergie pour exiger autre chose sans jamais se soucier de leur réelle mission et les devoirs qu’ils ont pour bien l’accomplir. L’engagement dans un processus de formation continue, la rigueur pédagogique, le souci que l’éducation représente un investissement pour les familles dans le capital humain de leurs enfants, les considérations éthiques et morales du métier constituent autant de données jamais élucidées et qui pourraient mieux engager l’enseignant dans sa pratique.

  1. À cette époque, Haïti connaît des journées sombres avec le phénomène de pays lock baptisé « Bwa Kale ». Une délégation prévue à cet effet était en difficulté de laisser le pays pour y prendre part. Heureusement les ateliers de préparation de cet événement ont eu lieu et les travaux d’Haïti ont été acheminés pour ce grand événement. 
  2. Le Doha forum a lieu au Qatar chaque année. Cet événement permet de réunir les leaders politiques mondiaux pour échanger sur les grands défis auxquels les pays font face. Le Doha forum construit des réseaux d’innovation et d’actions concrètes en faisant la promotion du dialogue entre les peuples. Fondé en 2003 sur les intérêts centrés sur la Diplomatie, le Dialogue, la Diversité, le Doha forum permet de développer chaque année une thématique attirant l’attention du monde entier via ses grands leaders. En décembre 2026 aura lieu la 25ème édition sous le thème Redefining global trust
  3. Groupe Local des Partenaires de l’Éducation en Haïti 
  4. Cadre d’Orientation Curriculaire 
  5. Le Boterf, G. (2008). Repenser la compétence. Pour dépasser les idées reçues : 15 propositions. Clermont-Ferrand : Groupe Eyrolles, éditions d’organisation, 2ème édition, 2ème tirage, 2013. 
  6. Arendt, H. (1995). Qu’est-ce que la politique ? Paris : Seuil 
  7. Zarifian, P. (2009). Le travail et la compétence : entre puissance et contrôle. Paris : PUF 
  8. Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Issy-les-Moulineaux : ESF Éditeur, 6ème édition (2010). 
 

[1] Docteur des Sciences de l’Éducation, Spécialiste en sociologie des politiques éducatives et Expert de Conseil et d’Accompagnement en développement professionnel