Comme la politique, la sécurité ne s’apprend pas : elle se comprend

Ces dernières semaines, encore, les images ont défilé : promotions de policiers, baptêmes de nouvelles promotions d’officiers, discours sur la modernisation des forces.

Jackson JEAN*
02 avr. 2026 — Lecture : 5 min.
Comme la politique, la sécurité ne s’apprend pas : elle se comprend

Soldats haïtiens

Ces dernières semaines, encore, les images ont défilé : promotions de policiers, baptêmes de nouvelles promotions d’officiers, discours sur la modernisation des forces. Le rituel est immuable. Pourtant, alors que le nombre de gradués augmente, l’insécurité, elle, ne recule pas. Pire, elle semble grimper chaque jour un peu plus, rendant chaque jour un peu plus utopique l’idée de voir régner la paix et la tranquillité dans le pays.

Face à ce paradoxe – plus de formation, moins de sécurité – une question s’impose : que fabrique-t-on réellement dans ces institutions ?

Comme la politique, la sécurité ne s’apprend pas : elle se comprend. Elle se pratique, certes, mais elle se théorise aussi, dans le sens noble du terme. Car si l’on revient à l’essence même de ce qu’est comprendre, alors une vérité dérangeante surgit : on ne forme pas un agent de sécurité en lui inculquant uniquement des techniques. On le forme en lui donnant les moyens de voir.

Les Grecs anciens nous offrent une clé essentielle. Le mot « théorie » vient de theoría, qui désigne l’acte de voir, de contempler. Le theorós est celui qui voit. Voir, ici, ne signifie pas simplement percevoir avec les yeux, mais saisir le sens profond des choses. Comprendre précède l’action juste. Sans cette capacité de voir, toute pratique devient répétition vide.

Une anecdote souvent attribuée à Octavio Paz illustre ce point avec force : lorsque les envahisseurs européens arrivèrent en Amérique, certains peuples n’auraient pas perçu les caravelles. Non pas parce qu’elles étaient invisibles, mais parce qu’elles étaient inconcevables dans leur cadre mental. Cette histoire — qu’elle soit littérale ou métaphorique — révèle une vérité fondamentale : nous ne voyons que ce que nous sommes capables de comprendre.

Appliquée au contexte sécuritaire haïtien, cette métaphore prend une ampleur tragique. Depuis des années, on forme des policiers et des militaires comme si le problème était exclusivement technique : un manque d’effectifs, un manque d’équipements, un manque de grades. On envoie des stagiaires en formation accélérée. On multiplie les cérémonies de graduation. Mais ces mêmes agents, une fois sur le terrain, semblent parfois incapables de « voir » l’ennemi quand il se fond dans la population, incapables de « voir » la racine du conflit quand elle est politique, ou incapables de « voir » la population qu’ils sont censés protéger autrement que comme une menace potentielle.

Pourquoi ? Parce qu’on leur a appris des gestes, mais on ne leur a pas donné les outils pour comprendre. On leur a montré le récipient, mais pas le contenu. On leur a appris à voir l’océan, pas de caravelles.

Un ancien propos attribué au maréchal de Saxe le formule avec ironie : il disait posséder une mule qui l’avait accompagné dans plus de dix campagnes militaires, mais qui ne connaissait toujours rien à la stratégie. Et il ajoutait, non sans sarcasme, que certains généraux qui l’avaient accompagné n’en savaient pas davantage. La répétition de l’expérience ne garantit pas la compréhension.

Cette image de la mule devrait être inscrite en lettres d’or dans les états-majors haïtiens. Combien d’officiers, combien de commissaires, comptent-ils des années de service sans jamais avoir véritablement pensé la stratégie de sécurité dans sa globalité ? Combien de patrouilles effectuées par routine, sans intelligence du territoire, sans connaissance fine des dynamiques sociales, sans analyse des rapports de force historiques qui structurent les quartiers dits « sensibles » ?

Le succès durable ne se décrète pas par une promotion. Il appartient à celui qui a compris, pas à celui qui a simplement accumulé des stages.

Dans le cas d’Haïti, cette distinction est cruciale. Le pays ne manque ni d’institutions de formation, ni de cadres formés à l’étranger. Ce qui fait défaut, c’est l’articulation entre compréhension et action. Trop de décisions sécuritaires sont prises sans vision structurelle, sans lecture historique, sans ancrage dans la réalité vécue des populations. On lance des opérations coup de poing sans stratégie de pacification durable. On change les commandants comme on change de chemise, sans évaluation des compétences réelles. On confond l’agitation avec l’efficacité, et la présence sur le terrain avec la maîtrise du terrain.

Comprendre la sécurité en Haïti aujourd’hui exige plus qu’un savoir technique. Cela suppose de voir — réellement voir — les héritages de l’histoire, les fractures sociales, les logiques de dépendance, mais aussi les formes de résistance, de solidarité et de créativité populaire. Cela suppose de comprendre qu’un policier n’est pas un soldat, qu’un militaire n’est pas un administrateur, et que l’insécurité ne se résout pas à coups de blindés si l’on n’a pas d’abord gagné la confiance des citoyens. Cela suppose de dépasser l’imitation de modèles extérieurs — qu’ils viennent de Washington, de Paris ou d’Equateur — pour produire une intelligence sécuritaire située.

La sécurité ne se réduit ni à une accumulation de stages ni à un alignement de parades. Elle est un acte de compréhension incarnée, une discipline de la vision avant d’être une technique d’intervention.

Et tant que cette compréhension fera défaut, nous continuerons d’assister à un spectacle absurde : des graduations sans cesse plus fastueuses pour une sécurité sans cesse plus défaillante. Il y aura des policiers expérimentés qui agiront comme la mule du maréchal : présents dans toutes les campagnes, mais étrangers à la stratégie. Des officiers qui commandent sans comprendre le terrain. Des États-majors qui planifient sans voir.

À l’inverse, l’avenir appartiendra à celles et ceux qui sauront voir. Non pas ceux qui additionnent les certificats, mais ceux qui, par leur capacité à comprendre le réel, sauront enfin transformer l’action.

Tant qu’on formera des mules, on ne gagnera pas de batailles. Et tant qu’on ne saura pas voir, on continuera à s’étonner que les territoires perdus s’accumulent dans le pays.

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À propos de l’Auteur* :

Consultant et Spécialiste en politiques publiques et internationales, Droits Humains et Démocratie, Justice sociale et réparatrice. Alumni du Programme de Bourse des Nations Unies pour les Personnes d’Ascendance Africaine (2024).

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