Depuis près de quarante ans, Haïti connaît un cycle d’instabilité politique qui engendre l’effondrement des institutions et mine les fondements de son développement. Après la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, les transitions démocratiques se sont succédé sans véritable consolidation institutionnelle. Les multiples coups d’État, contestations électorales, assassinats politiques et l’effritement de l’autorité publique ont fragilisé l’État au point de le rendre incapable d’assurer la sécurité et/ou le bien-être de ses citoyens.
En effet, dans cet imbroglio politique, comme l’a montré Marc-Donald Vincent dans son article sur l’origine contemporaine des gangs armés en Haïti, des groupes armés ont émergé — à cause de l’ambition des régimes politiques haïtiens de perdurer illégitimement au pouvoir (Vincent, 2024) — imposant leur loi dans les quartiers défavorisés. Cette désagrégation du pouvoir, comme le montrent de multiples recherches, a des conséquences directes sur les femmes et les filles.
Myriam J. A. Chancy, dans What Storm, What Thunder, explique que le corps féminin devient un lieu de violence symbolique et physique lorsque la société vacille (Chancy, 2021). Selon un rapport des Nations unies, cité par l’organisation Nègès Mawon, le corps des femmes et des filles est utilisé par les gangs armés pour assurer le contrôle et dominer les territoires qu’ils ont envahis.
À cet effet, il y a lieu de comprendre que la défaillance de l’État et la normalisation de la violence masculine forment en quelque sorte un triangle tragique où se rejouent les mêmes drames : viols collectifs, exploitation, perte d’accès à la santé et à l’éducation, déplacements forcés, etc.
Dorénavant, pour mieux comprendre la gravité de la violence faite aux femmes, il importe de rappeler la définition qu’en donne l’Organisation des Nations unies. Selon la Déclaration de l’ONU sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes (résolution 48/104, 1993) - citée par Avocats Sans Frontières Canada, Kay Fanm et l’Office de la Protection du Citoyen (OPC) dans un mémoire présenté à la Commission interaméricaine des droits de l’homme en date du 13 février 2019 - ::
« La violence contre les femmes désigne tout acte de violence fondé sur l’appartenance au sexe féminin, causant ou susceptible de causer aux femmes des dommages et des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques et comprenant la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de la liberté, que ce soit dans la vie publique ou la vie privée. »
Ainsi, l’instabilité politique apparaît comme l’un des facteurs majeurs ayant contribué à l’augmentation des violences faites aux femmes et aux filles dans les quartiers défavorisés et les camps de fortune. Dans cette perspective, cet article se propose d’examiner les liens entre l’affaiblissement de l’État, la prolifération des groupes armés et la vulnérabilité accrue des femmes et des filles dans une société déjà marquée par la pauvreté structurelle et les inégalités de genre. À travers cette analyse, il s’agira de mettre en exergue les dynamiques sociales et politiques qui participent à la reproduction et à l’intensification des violences de genre dans ces espaces de grande précarité.
Dans un pays comme Haïti, il y a lieu de souligner, dès sa genèse, l’existence d’inégalités économiques et de genre. L’État haïtien, issu d’un système colonial, a reconduit des normes patriarcales à travers les lois, voire le binarisme et la domination masculine (Francilus, 2024). Pendant deux siècles, Haïti est décrite comme un pays où coexistent deux mondes : celui des hommes, qui détiennent tous les moyens d’enrichissement, le pouvoir, l’appareil d’État et les moyens de coercition et de répression ; et celui des femmes, pauvres, démunies, spoliées, réprimées et n’ayant aucun accès à la vie politique (Toyo, 2010). Autrement dit, la gouvernance du pays se conjugue au masculin. Les femmes, indistinctement, n’avaient ni le droit de vote ni celui d’apposer leur candidature à une fonction politique. Il a fallu attendre 1957 pour que ces droits soient atteints sur le plan formel (Sylvain-Bouchereau, 1957, cité par Francilus). Tout ceci montre que la société haïtienne, depuis ses origines, relègue les femmes au second rang, ce qui a longtemps laissé aux hommes le champ libre pour exercer des violences contre les femmes et les filles.
Selon une étude du ministère de la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF, 2022), plus de 35 % des femmes haïtiennes ont déjà subi des violences physiques ou psychologiques au sein du foyer. Il existe une forme de normalisation sociale de la domination masculine dans la société, où battre sa conjointe est souvent perçu comme un acte « d’autorité » ou une « correction ». Dans cette même arène, la sociologue Sabine Lamour souligne que cette banalisation s’enracine dans une culture patriarcale héritée de la colonisation et renforcée par la précarité économique. « La violence conjugale devient un mode de gestion du pouvoir masculin dans un espace où l’homme, fragilisé par la misère, cherche à réaffirmer son autorité » (Lamour, 2016, cité par le rapport de l’UNFPA).
De plus, le rapport conjoint de l’UNFPA et d’ONU Femmes (2023) observe que la société haïtienne tend à justifier la brutalité masculine au nom des traditions, du devoir conjugal ou de la soumission attendue des femmes. Dans certains milieux, les plaintes pour violences conjugales sont même découragées, faute de structures d’accueil et par peur du jugement social. Ces violences domestiques, à notre humble avis, loin d’être des faits isolés, traduisent clairement une violence systémique où le foyer devient le premier espace d’oppression des femmes.
Cette réalité patriarcale s’est encore aggravée dans le contexte de l’instabilité politique chronique à laquelle le pays fait face. L’effondrement des institutions et le vide sécuritaire ont contribué à l’installation de situations que l’on peut qualifier de « zones de non-droit » dans plusieurs quartiers défavorisés et camps de fortune, c’est-à-dire des espaces où l’autorité de l’État s’est fortement rétractée et où la régulation sociale tend à être assurée par des acteurs non étatiques, souvent au détriment de l’ordre juridique officiel. Des gangs armés, comme ceux décrits dans les rapports du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), produisent ce désordre politique et intensifient leurs violences à l’égard des femmes, devenues des cibles systématiques de cette domination armée (BINUH, 2022).
Parallèlement, des féministes haïtiennes comme Sabine Lamour mentionnent le fonctionnement de la violence genrée comme symptôme de l’échec de l’État et de la suppression des droits fondamentaux. À ce stade, elle rappelle que « la figure poto-mitan est utilisée comme mythe quand l’État ne protège plus sa population féminine » (Lamour, 2024). De longue date, les femmes et les filles subissent des violences physiques et psychologiques dans ce pays. Une étude conduite en 2023 par l’organisation féministe Marijàn, partenaire de l’International Rescue Committee, rapporte que 63 % des femmes interrogées dans les quartiers marginalisés de Port-au-Prince ont été contraintes de se reloger à cause de la violence ; une victime sur cinq a été violée et 17 % ont subi des violences physiques (IRC, 2023).
Un rapport plus récent d’ONU Femmes fait état des conditions de vie épouvantables et du manque de sécurité auxquels sont confrontées 300 000 femmes et filles déplacées en Haïti, exacerbés par l’instabilité politique actuelle et l’escalade de la violence commise par les gangs. L’organisation précise que le nombre de femmes et de filles représente 54 % des 580 000 personnes déplacées en Haïti et montre également comment, dans les camps de fortune en place, les femmes et les filles sont exposées à des risques de violences sexuelles et basées sur le genre. Le dernier rapport des Nations unies sur la situation des droits humains en Haïti montre que plus de 800 incidents de violences basées sur le genre ont été recensés en 2025, dont plus de la moitié relevaient de violences sexuelles, et près de deux tiers constituaient des viols collectifs. À ce sujet, le BINUH rapporte que même les enfants ne sont pas épargnés :
« 566 cas de viols sexuels contre des mineurs ont été documentés, dont 160 cas de viols collectifs. » Qui pis est, ces femmes et filles vivent dans des espaces sans éclairage, sans verrouillage des toilettes et soumis quotidiennement à des menaces de gangs (ONU Femmes, 2024).
Eu égard aux faits illustrés dans les lignes précédentes, nous sommes à même d’affirmer que l’instabilité politique prolongée en Haïti accentue dramatiquement la vulnérabilité des femmes et des filles, particulièrement dans les quartiers défavorisés et les camps de fortune. En effet, l’effondrement de l’État, la faiblesse des institutions et surtout l’absence de services sociaux de base ont créé un vide où règne la loi du plus fort. Dans ce contexte, les femmes et les filles, comme nous l’avons mentionné plus haut, deviennent des proies faciles, souvent victimes d’agressions, de viols collectifs ou de formes de dépendance sexuelle imposées par des hommes armés ou des figures d’autorité locales.
Il est donc un fait indéniable que la crise actuelle reproduit, voire amplifie, les rapports de domination patriarcale. La survie féminine passe désormais par la soumission ou le marchandage du corps. Autrement dit, la désagrégation des structures étatiques transforme les femmes et les filles en ce que nous pourrions appeler des « otages économiques et sociaux », dans un environnement où la sécurité et la dignité ne sont plus garanties. Par ailleurs, les camps de fortune, créés à la suite des déplacements forcés provoqués par les affrontements de gangs, illustrent particulièrement cette précarité extrême. Privés d’eau potable, d’éclairage et de toute surveillance, nombreuses sont les femmes et les filles qui subissent des violences répétées sans possibilité de recours. Cette absence de protection institutionnelle favorise la multiplication d’abus sexuels et la normalisation des rapports de domination (ONU Femmes, 2024). Ainsi, l’instabilité politique constitue non seulement une toile de fond, mais elle agit également comme un catalyseur des violences basées sur le genre, en détruisant les mécanismes sociaux et juridiques censés protéger les plus vulnérables.
Références bibliographiques
Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH). (2022). Rapport du Secrétaire général de l’ONU sur la situation en Haïti (13 juin 2022).
BINUH. (2026). Journée internationale des femmes 2026 : communiqué conjoint des Nations Unies en Haïti.
https://binuh.unmissions.org/fr/press-releases/international-womens-day-2026-joint-statement-united-nations-haiti
Chancy, M. J. A. (2021). What Storm, What Thunder. New York : HarperCollins.
Francilus Sanon, G. (2024). Le défi des femmes haïtiennes de se construire en tant que sujet à la suite des violences basées sur le genre. Facteurs humains : revue en sciences humaines et sociales de l’Université Laval, 1(1), 192-200.
Avocats Sans Frontières Canada ; Kay Fanm ; Office de la Protection du Citoyen (OPC). (2019). L’impunité des violences faites aux femmes et aux filles en Haïti. Mémoire présenté à la Commission interaméricaine des droits de l’homme.
Ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF). (2022). Rapport sur la situation des femmes en Haïti.
Nègès Mawon. (2024). Droits des femmes, des filles et des minorités sexuelles en Haïti : rapport sur les violences enregistrées de janvier à octobre 2024.
ONU Femmes. (2024, 17 juillet). Haïti : l’instabilité alimente la recrudescence des violences sexuelles. ONU Info.
https://news.un.org/fr/story/2024/07/1146846
Toyo, F. (2010). Haïti : être femme dans une société patriarcale. Le Nouvelliste. Consulté le 28 octobre 2025.
Vincent, M. D. (2024). L’origine contemporaine des gangs armés en Haïti. Revue haïtienne des sciences sociales et humaines.
https://www.lescientifique.org/rhsshvolume1numero1
