Pendant que la communauté internationale multiplie les déclarations et que les autorités nationales peinent à restaurer l’autorité de l’État, la violence des gangs continue de faire des milliers de victimes. Entre promesses diplomatiques, faiblesses institutionnelles et absence de résultats concrets, la population haïtienne semble aujourd’hui porter presque seule le poids de l’insécurité.
À Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province, l’autorité de l’État s’est progressivement effacée au profit de celle des groupes armés. Meurtres, enlèvements, violences sexuelles, pillages et incendies criminels ne sont plus seulement des actes isolés, mais des méthodes organisées de domination territoriale. Entre 80 % et 90 % de la capitale seraient sous l’influence directe ou indirecte des gangs, privant les habitants de sécurité et de liberté de circulation.
Les données du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) témoignent de l’ampleur de la crise. En 2024, 5 601 personnes ont été tuées, plus de 2 200 blessées et au moins 1 494 enlèvements recensés. Entre octobre et décembre 2024, 1 732 personnes ont été tuées et 411 blessées lors d’affrontements liés aux gangs. Parallèlement, plus de 1,3 million de personnes ont été contraintes de fuir leurs domiciles. Ces chiffres confirment que l’insécurité est désormais une crise profondément enracinée, affectant la vie quotidienne des Haïtiens.
Si la communauté internationale est souvent accusée d’inefficacité, il serait réducteur de lui attribuer l’entière responsabilité. La crise résulte aussi de décennies de mauvaise gouvernance, d’instabilité politique, de corruption et d’impunité judiciaire, ainsi que de l’instrumentalisation des groupes armés dans les luttes politiques internes. L’absence de continuité dans les politiques publiques et la faiblesse du système judiciaire ont créé un terrain propice à l’expansion des réseaux criminels. Les dirigeants haïtiens doivent assumer leur part de responsabilité : construire des institutions solides, renforcer la justice et professionnaliser les forces de sécurité. Sans cet engagement national, toute aide extérieure restera partielle et inefficace.
L’annonce du déploiement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité, avec le Kenya en chef de file, avait suscité un espoir. L’objectif était de soutenir la Police nationale d’Haïti pour reprendre le contrôle des zones dominées par les gangs. Cependant, le premier contingent kényan n’a pas produit les résultats attendus et a dû repartir. Les contraintes logistiques, financières et politiques ont ralenti les actions sur le terrain. La population n’a pas perçu de changements significatifs dans sa vie quotidienne, et l’impression d’une aide internationale insuffisante s’est rapidement installée.
Une nouvelle mission internationale est déjà annoncée pour renforcer la mission et poursuivre l’appui sécuritaire. Cette promesse est accueillie avec prudence : la population attend que cette nouvelle force ne reproduise pas les mêmes limites que les Kényans. Son succès dépendra de la coordination avec les autorités haïtiennes, de l’équipement et de la formation des forces locales, mais surtout d’une volonté politique claire pour lutter contre les réseaux criminels et le trafic d’armes.
Pendant que les discussions diplomatiques et politiques se poursuivent, la population vit l’horreur au quotidien. Des parents hésitent à envoyer leurs enfants à l’école par peur des balles perdues. Des commerçants ferment boutique. Des familles vendent leurs biens ou s’endettent pour payer des rançons. Des milliers de déplacés survivent dans des conditions précaires, souvent sans accès à l’eau potable ni aux soins de santé. Les enlèvements, qui ont dépassé le millier de cas en 2024, montrent que l’insécurité constitue aujourd’hui l’une des principales violations des droits humains. Le peuple paie un prix que ni les promesses internationales ni les discours des élites ne compensent.
La situation actuelle exige plus que des déclarations ou des accusations croisées. Elle réclame un véritable sursaut collectif. La communauté internationale doit renforcer le contrôle du trafic d’armes, financer de manière transparente les missions de sécurité et accompagner les réformes institutionnelles. Les dirigeants haïtiens doivent assumer pleinement leurs responsabilités : renforcer la justice, lutter réellement contre la corruption, professionnaliser les forces de sécurité et rompre définitivement avec toute complicité avec les réseaux criminels. La sécurité d’un pays ne peut être importée ; elle doit être construite avec des actions concrètes et coordonnées.
L’histoire jugera cette période où Haïti demandait non pas de la pitié, mais un partenariat efficace et responsable. Elle jugera également la capacité des élites nationales à assumer leur devoir envers la population. Haïti n’a pas seulement besoin d’aide internationale. Haïti a besoin d’un État responsable, d’institutions crédibles, d’une justice forte et d’actions concrètes. Pendant que les acteurs politiques débattent et que les partenaires internationaux promettent, le peuple haïtien continue de compter ses morts.
