Les policiers kényans de la MMAS ont été déployés dans l’un des contextes sécuritaires les plus complexes de notre histoire récente. Ils sont arrivés dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, dont ils ne parlaient pas la langue. Ils ont découvert un territoire fracturé où la violence des gangs dicte trop souvent la loi. Ils ont accepté d’entrer dans une réalité étrangère, instable, dangereuse – une réalité que même nous, Haïtiens, peinons à contenir, voire changer.
Ils ne sont pas venus en Haïti pour le conquérir, ni pour le juger. Ils sont venus pour aider.
Aider un peuple pris au piège d’une insécurité chronique. Aider des institutions fragilisées. Aider, surtout, à contenir un phénomène qu’ils n’ont ni créé, ni encouragé, ni laissé prospérer. Ils ont fait face à un monstre qui n’était pas le leur, mais dont ils ont accepté de porter une part du fardeau.
Ce choix n’était pas sans conséquence.
Certains d’entre eux ont payé de leur vie cet engagement. D’autres ont risqué la leur chaque jour, dans des opérations menées sur un terrain difficile, hostile et toujours imprévisible. Leur courage a été bien réel, tangible et inscrit dans les quartiers où ils ont opéré, dans les vies qu’ils ont contribué à protéger, même temporairement.
On peut débattre de l’efficacité globale de la mission, de ses limites, de ses insuffisances. On peut et on doit analyser, critiquer, tirer des leçons. Mais une chose ne devrait souffrir d’aucune ambiguïté : ces hommes et ces femmes méritent notre respect. Car ils ont fait ce que peu auraient accepté de faire.
Aujourd’hui, alors qu’ils entament leur retrait et que la MMAS s’apprête à céder la place à la Force de répression des gangs (FRG), il serait trop facile de tourner la page sans un mot. Trop facile d’oublier que, dans l’un des moments les plus sombres de notre histoire, les Kényans ont accepté de se tenir à nos côtés.
Ils repartent sans avoir tout réglé – mais pouvait-on l’attendre d’eux ? La crise haïtienne est profonde, structurelle, enracinée dans des années de défaillance. Elle ne pouvait pas se résoudre en quelques mois.
Ce que les policiers kényans laissent derrière eux n’est pas seulement un bilan opérationnel. Ils laissent aussi un témoignage de solidarité internationale, imparfaite mais sincère. Ils laissent la preuve qu’au milieu du chaos, certains ont choisi d’agir plutôt que de détourner le regard.
À eux, nous disons merci.
Merci pour le courage.
Merci pour les sacrifices.
Merci pour avoir accepté de venir là où tant d’autres hésitent encore à s’engager.
Leur départ marque la fin d’un chapitre mais il ne doit pas marquer l’oubli.
Parce qu’un pays qui ne sait pas reconnaître ceux qui l’ont aidé, même imparfaitement, est un pays qui se prive d’une part essentielle de sa mémoire et de sa dignité.
