Par Hervé Boursiquot[1]
J’ai assez lu et entendu des discours haineux quand il s’agit d’aborder les hommes et les femmes se sentant encore Haïtien-ne-s qui ont pris la peine de faire des études poussées jusqu’au Doctorat. Je ne sais pas si le même objectif a animé tout le monde. On ne fait pas un doctorat pour jouir du privilège de se faire appeler Docteur. Je me demande encore à quoi il sert ce privilège. Déjà que les médecins haïtiens luttent pour qu’eux seuls soient reconnus en tant que tels. D’aucuns disent que les détenteurs du titre ne sont pas assez intelligents quand d’autres affirment pour s’en moquer qu’ils sont des imbéciles à diplômes. Quand leur apparence socio-économique ne joue pas contre eux, les dossiers des Docteurs sont mis de côté dans les entretiens d’embauche sous prétexte qu’ils sont surqualifiés.
En réalité, on se retrouve avec des Docteurs cherchant du travail un peu partout quand les laboratoires de recherche sont vides et que l’enseignement supérieur est mis en œuvre majoritairement par des Licenciés qui devraient encore poursuivre une formation de perfectionnement. Est-ce que le problème serait uniquement le bas salaire appliqué ou une volonté manifeste des patrons des institutions d’enseignement supérieur de ne pas reconnaître les Docteurs à leur juste valeur et les poussent au découragement ? Suffit-il d’avoir un bon salaire pour s’impliquer activement dans le domaine qui est le sien ? Comment aborder la démotivation des Docteurs en Haïti ? Et si la R&D commençait à prendre ses marques de noblesse, surtout en éducation ?
J’ai pris le soin de préciser dans mon dernier article “comprendre le contexte socioéconomique et politique pour mieux comprendre celui des inégalités sociales et éducatives en Haïti” l’importance de lier la R&D en Éducation à une politique de croissance économique. Ambition, oui, mais il faut en avoir, et également pertinence. Philippe Aghion et Élie Cohen ne laissent aucun sous-entendu pour expliquer que les pays qui veulent se rapprocher de l’axe technologique ont accordé une importance particulière avec des interventions budgétaires musclées dans l’enseignement supérieur, la recherche et le développement1. J’estime qu’il est encore plus important de commencer par mettre l’enseignement supérieur en Haïti sous les projecteurs. Le but n’étant pas de critiquer de manière servile mais de commencer par attirer l’attention dans le bon sens. La masse critique attendue pour le grand chantier de la R&D doit provenir de l’enseignement supérieur. Cependant, il faut assurer la relève avec des formations supérieures de plus en plus spécialisées pour que de nouvelles têtes rejoignent d’autres domaines traités encore aujourd’hui en parents pauvres s’agissant de la recherche et du développement. A quoi renvoie l’enseignement supérieur en Haïti ? Est-ce que toutes les conditions sont réunies pour se ranger du côté de la R&D en Éducation ? Sur quoi faut-il mettre l’accent et afin de rendre le contexte apte à emboiter le pas ? Je me donne pour objectif de faire une présentation de l’enseignement supérieur universitaire et non-universitaire en Haïti dans un premier temps. Il s’agira de proposer des repères pour l’action concrète dans un second temps.
Il serait regrettable que je me concentre autant sur l’enseignement supérieur et la R&D en Éducation sans tenir compte de la réalité du terrain dont l’évolution occupe une si grande place dans mon engagement. Je ne cherche ni à être Ministre, ni Secrétaire d’État, ni Directeur Général, je veux tout simplement contribuer à ma manière à faire avancer la réflexion sur comment inscrire l’enseignement supérieur et la R&D en Éducation dans une politique de croissance économique d’Haïti et le rapprochement du pays de l’axe technologique.
L’enseignement supérieur en Haïti représente le secteur de formation universitaire et professionnelle accueillant les bacheliers issus du baccalauréat 2ème partie (Bacc II ancien, aujourd’hui S4 – Secondaire IV2). La loi-cadre n’utilise pas la terminologie formation supérieure mais enseignement supérieur qui est mis œuvre par des établissements de formation universitaire et des institutions d’enseignement supérieur non-universitaires. Pourquoi institutions et non établissements ? Quelle est la charge sémantique de la notion institution d’enseignement supérieur au lieu d’établissement d’enseignement supérieur ? Pourquoi ne pas avoir École supérieure ou du moins Université X ou Y ?
Si je dispose de la liste officielle des institutions privées et publiques d’enseignement supérieur en Haïti c’est grâce à mes contacts interpersonnels en jouant sur la force des réseaux. La publication de cette liste ressort des attributions de la DESRS3 qui, seule, sait la périodicité de sa rédaction. Le mot « publication » que j’emploie est même impropre pour expliquer le contexte. Il existe plus d’une centaine d’institutions d’enseignement supérieur, ce qui est confirmé par l’expression « liste officielle des institutions d’enseignement supérieur publiques et des institutions d’enseignement supérieur privées reconnues » qui suppose qu’il existerait des institutions d’enseignement supérieur privées non reconnues. Toutes celles qui appartiennent à l’État sont reconnues d’office, ce qui me réconforte en affirmant que seules des institutions d’enseignement supérieur privées fonctionneraient sans autorisation officielle.
En 2024, la DESRS a publié une liste de 199 institutions d’enseignement supérieur4. Dans un article paru dans Le Nouvelliste, Jonasson Odigène précise “d’un point de vue topographique, l’offre du secteur privé est concentré dans le département de l’Ouest avec 75,03% de présence, suivi du département du Nord, 8,97 % ; de l’Artibonite et du Sud, 3,20% ; de la Grand-Anse et du Sud-Est sont, 2,56 % ; des département du Nord-Ouest et du Centre, respectivement à 1,92% et 1,28% ; des départements des Nippes et du Nord-Est, 0,64%5”
Les institutions d’enseignement supérieur portent le nom d’universités, de facultés, instituts universitaires, écoles de commerce, centre d’études supérieures spécialisées. Pour l’heure, aucun texte ne précise en fonction de quels critères une institution d’enseignement supérieur s’attribue un des différents noms qui existent. Les institutions d’enseignement supérieur privées reconnues sont au nombre de 50, les institutions d’enseignement supérieur publiques sont au nombre de 12, il existe en tout 62 institutions d’enseignement supérieur en Haïti. Ce nombre ne représenterait que 25% des universités existantes qui seraient au nombre de « 200 selon les dernières estimations »6. Par ailleurs, le chercheur qui aimerait avoir une estimation de la population étudiante haïtienne devrait lui-même faire ses calculs en faisant du porte-à-porte puisque ces données n’ont fait l’objet d’aucune recherche nationale. Dans un article publié sur son blog le 3 mars 2017, Laetitia Gérard, Docteure en Sciences de l’Éducation, a été mandatée par l’Ambassade de France pour mener une étude sur l’enseignement supérieur haïtien, précise une quantité de 150,000 étudiants. Son étude n’est pas rendue publique pour cause de confidentialité imposée par son contrat en tant que consultante. Cependant, bien avant 2016, Narcisse Fièvre compte un effectif total de 7,876 étudiants répartis dans 9 UPR7 pour 33 professeurs à temps plein et 445 professeurs vacataires. Quoique sceptique sur l’utilisation de la notion de système pour parler de l’enseignement supérieur en Haïti, Jean-Marie Noel propose un résumé assez pertinent de l’enseignement supérieur en Haïti :
- L’UEH8, regroupant les onze entités de la région métropolitaine et sept facultés et écoles de droit, gestion et/ou économie en province (Cap, Cayes, Port-de-Paix, Jacmel, Gonaïves, Fort-Liberté, Hinche).
- Quatre universités publiques de région (Gonaïves, Cap, Cayes, Jacmel)9.
- Environ 200 institutions d’enseignement supérieur privé.
- Pas de centre de recherche.
- La Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (DESRS) rattachée à la Direction générale du MENFP.
- Et tout récemment une Secrétairerie d’État à l’enseignement supérieur
Des conditions de travail…à revoir
Il existe aujourd’hui une UPR10 dans chaque département. C’était la formule de départ. Le département de l’Artibonite en compte deux dont l’une se trouve aux Gonaïves11 et l’autre à Saint-Marc12. Ce qui porte à 10 le nombre d’universités publiques hors de la capitale haïtienne. Il est impossible à la Coordination des UPR, le RUPR, de quantifier les enseignants-chercheurs disponibles par région pour l’ensemble des facultés. Quelle est la modalité de la prise en charge ? Les cours se donnent-ils dans la même logique de vente des heures comme cela se passe dans les écoles secondaires ? En fait, même avec un contrat signé avec le Rectorat de chaque UPR, le processus ne diffère pas de ce qui est reproché aux écoles secondaires. Si les UPR disposent d’un budget, une complexité certaine existe. Les comptes sont crédités annuellement par le ministre de l’Éducation nationale avec un retard qui ne pousse qu’au découragement parfois. Les UPR ne peuvent pas payer les enseignants avec les frais annuels de 10,000 gourdes payés par les étudiants. On fait fonctionner l’université avec ces frais annuels mais ils ne sont pas assez pour payer les enseignants. Ces derniers, s’ils sont uniquement vacataires, signent un contrat où ils sont rémunérés 1,500 gourdes par heure d’enseignement s’ils ont le grade de Licence, 2,500 gourdes pour le grade de Master et entre 3,000 et 3,500 gourdes pour le grade de Doctorat. Les enseignants à temps plein ont une obligation de 4h d’enseignement par semaine et doivent rester 2 jours toute la journée sur le campus. C’est ainsi qu’ils accompagnent les étudiants surtout ceux qui travaillent sur leur mémoire de sortie. Le poste d’enseignant à temps plein ne tient pas compte du grade académique, le contrat varie entre 60,000 et 80,000 gourdes mensuellement. Dans le cas d’enseignants à temps plein détenteurs du grade de Docteur, leur contrat comme enseignant à temps plein peut aller jusqu’à 120,000 gourdes. Ces contrats signés au début de l’année fiscale en octobre ne donneront lieu au premier paiement seulement à partir du mois de mai dans la majorité des cas. L’OMRH13 gère chaque UPR comme une institution à part dans la validation des contrats, le RUPR14 aurait pu mettre tout le paquet ensemble pour un seul envoi et un seul traitement pour éviter de traiter inégalitairement un public homogène, mais ce n’est pas le cas.
Tendance à la mastérisation…en dehors des normes
L’ouverture d’un master semble représenter un effort supplémentaire qui traduirait le niveau de bonne vision ou d’élégance scientifique des responsables d’institutions d’enseignement supérieur en Haïti. Le premier constat est que jusqu’à présent l’État haïtien n’a pas encore défini les conditions à respecter pour qu’une IES mette en place une formation de niveau Master (Maîtrise).
L’effectif d’enseignants à temps plein dont parle Narcisse Fièvre permet d’associer le fonctionnement de ces UPR à un dénuement. Des formations de niveau master se donnent dans ces UPR, mais avec qui ? Quel est le profil des enseignants recrutés pour ces masters ? Je ne suis pas en train de dire que l’on ne devrait pas avoir ces masters mais je voudrais également que les exigences standards soient respectées au lieu d’activer le principe qu’il faut commencer quelque part un jour. On est en train de parler de ressources humaines de haut niveau, on ne peut pas faire de rabais dans ce contexte précis.
Un master ne représente pas une décision imposée de la plus haute autorité du monde académique, il s’agit d’une disposition prise en laboratoire de recherche et qui suivra le processus établi pour sa validation en amont du recrutement des étudiants et d’autres enseignants qui ne sont pas chercheurs.
L’enseignement supérieur universitaire
La « fuite des cerveaux » semble être parmi les grands reproches adressés au régime de Duvalier par une bonne partie de la population haïtienne. Il ne faut pas non plus écarter le fait que cette référence à Duvalier revient toutes les fois qu’une difficulté s’amène quand il faut trouver une solution à un problème quels que soient son domaine et son ampleur ? N’est-il pas courant de voir les responsables politiques prétexter que toutes les bases des institutions haïtiennes ont été sapées pendant la dictature des Duvalier ? Les gouvernements formés à la fin de la dictature15 présentaient la faiblesse de certaines institutions, notamment l’école haïtienne, comme une conséquence directe du départ forcé ou délibérément choisi des membres des corps professionnels de ces institutions. La réalité de l’université en Haïti semblerait apporter un démenti formel à cette inexistence apparente de ressources humaines sur le territoire puisque son ouverture est la preuve que les gens qui se forment reviennent dans le pays et que tous les professionnels ne sont pas partis. À moins de vouloir laisser comprendre que la majorité des enseignants-chercheurs en Haïti sont des individus avec une qualification insuffisante pour le statut que leurs activités professionnelles leur confèrent. Ce qui infirmerait les propos de Mirlande Manigat16 sur « la limitation des degrés de préparation qui n’englobent qu’une faible proportion des docteurs » où elle sous-entend la présence de professionnels du grade de doctorat dans le monde professionnel haïtien.
Le bachelier haïtien qui prépare le concours d’entrée dans un établissement d'enseignement supérieur doit vérifier d’abord s’il a la qualité de formation exigée s’il veut accéder à l’UEH. À cet enseignement de qualité, il doit disposer des ressources financières si son dévolu se porte sur un établissement d’enseignement supérieur privé. Une vérité longtemps admise fait comprendre que l’accès à une faculté de l’UEH dépend plus d’une politique partisane instituée depuis l’époque des Tontons-macoutes où les protégés des militaires pouvaient se faire inscrire leur nom sur les listes définitives de gagnants du concours sans l’avoir passé. Comme les Tontons-macoutes ne sont plus, la nouvelle tendance se fonde sur le fait que les pots-de-vin facilitent cet accès mieux que les fusils des anciens haut gradés des forces armées du pays du temps de leur existence.
L’enseignement supérieur universitaire regroupe les disciplines des sciences humaines et sociales, des sciences juridiques et de la médecine. Malgré l’existence du diplôme de docteur pour la faculté de médecine pour le public et le privé, la qualité des soins sanitaires en Haïti est critique et excessivement chère. La présence de Médecins Sans Frontières (MSF) et Médecins du Monde essaie de pallier ces difficultés. Pour les autres domaines, le plus haut niveau de diplôme est la Licence obtenue après quatre années d’études et la soutenance d’un mémoire. À noter que la Licence n’a pas une finalité professionnelle, ceux qui obtiennent le grade ont suivi des formations générales dispensées magistralement et sanctionnées par des contrôles terminaux au cours de deux sessions par an. Au niveau de l’UEH et quelques universités privées, la licence s’obtient après quatre ans d’études complétées par un mémoire ou un projet, sauf le département de Lettres et de Philosophie de ENS17 dont les cycles d’études ne durent que trois ans. L’obtention de la Licence n’est pas exigée par le ministère de l’éducation nationale pour procéder à la nomination des enseignants dans les établissements publics secondaires. Le mémoire conduisant à la licence représente le calvaire des étudiants haïtiens qui préfèrent présenter leur relevé de notes et l’attestation de fin d’études aux employeurs pour espérer avoir un emploi. Non seulement les enseignants à plein temps ne sont pas à même de diriger des mémoires car n’ayant pas le niveau pour certains ni la confiance des étudiants pour d’autres. Ceux qui sont connus comme qualifiés pour ce genre d’activités jouent sur la rareté de leurs compétences pour exiger une somme qui dépasse le niveau économique de l’étudiant. Si certaines facultés n’ont pas le droit de décerner les titres de Licence comme l’UEH, l’obtention de ce titre pour les autres se fait à un fort prix puisque le mémoire peut être soutenu 5 ans après.
Les écoles de commerce délivrent leur diplôme au bout de trois ans de formation. La licence délivrée par les institutions de formation universitaire équivaudrait au niveau Master I (Bac+4) dans le plan LMD, mais en réalité la mention de Licence écrite sur le diplôme ne permet pas à son détenteur de s’octroyer le grade de Maîtrise qui équivaut à un contenu particulier de formation. Obtenir sa licence est de plus en plus difficile en Haïti à cause des exigences auxquelles les étudiants doivent se soumettre. Le suivi du mémoire ne se fait pas gratuitement et le montant est de plus en plus important et est en adéquation avec le prestige de la formation et la notoriété du potentiel encadrant. Les étudiants en Droit connaissent de plus en plus de difficultés pour trouver un directeur pour encadrer leur mémoire. Si certaines entreprises comme les établissements d’enseignement secondaire recrutent des enseignants n’ayant pas encore de Licence, l’obtention de cette dernière qui passe dans la grande majorité des cas est un critère qu’il faut respecter pour des postes plus prestigieux. Est-ce que la soutenance d’un mémoire est un indicateur de compétences ? N’est-ce pas de telles exigences qui cautionnent le recours aux faux documents pour s’insérer professionnellement ? L’université haïtienne ne crée-t-elle pas des barrières quant à l’insertion professionnelle des étudiants qu’elle a formés elle-même ? La première mission qui est l’accès à une formation de haut niveau ne peut pas s’appliquer à cause des obstacles créés à la base dans les stratégies de mise en œuvre de l’enseignement supérieur en Haïti. Le désir de trouver rapidement un emploi ne donne pas à l’obtention du grade universitaire la première place dans les projets professionnels puisque les entreprises qui sont au courant de ces anomalies académiques recrutent avec la simple attestation. L’inachèvement de ce parcours de formation initiale se fait sentir une des opportunités de bourse d’études ou d’emplois plus qualifiés se manifestent. Comment expliquer que les formations inachevées permettent l’insertion professionnelle dans les pratiques institutionnelles de recrutement alors que socialement le respect des normes académiques représente le premier indicateur d’un professionnel qualifié ? À quel moment intervient le diplôme dans la qualification de l’individu ? Pour progresser dans la réflexion à partir de ces questions, il nous semble judicieux de tenir compte des modalités de certification des établissements d’enseignement supérieur non universitaire.
L’enseignement supérieur non-universitaire
La notion d’enseignement supérieur non-universitaire en Haïti reflète de multiples ambiguïtés tant sur le plan légal que sur le plan académique. Aucun cadre réglementaire ne permet pour l’heure de faire la différence entre une université privée ou un établissement de formation professionnelle et technologique postsecondaire. Le contrôle absent de l’État laisse libres les responsables munis d’une licence de fondation de s’approprier n’importe quel statut soit d’université, d’institut universitaire, de centre technique. La multiplicité des statuts non officiellement reconnus ne permet pas à la clientèle de faire un choix objectif et aucun recours à une source officielle ne peut être fait puisque le cadre n’existe pas. Quelles sont les conséquences de cette configuration sur la formation offerte, le professionnalisme des étudiants diplômés et l’insertion professionnelle ? Si les écoles de commerce sont les premiers exemples d’enseignement supérieur non universitaire, il est difficile dans la pratique de distinguer l’universitaire du non universitaire puisque les diplômes confèrent le même nom. Il semble bien que l’enseignement soit universitaire s’il se déroule dans le cadre d’une université officiellement reconnue et non universitaire s’il se déroule dans un établissement d’enseignement supérieur non reconnue avec le statut d’université. Les notions universitaires et non universitaires ne sont ni opératoires ni opérationnelles pour progresser dans la réflexion sur l’enseignement supérieur haïtien. Les statuts des établissements d’enseignement supérieur répondent à une stratégie sociale et commerciale des fondateurs à la recherche d’une clientèle en difficulté d’insertion professionnelle et prête à payer le coût exigé pour avoir un diplôme. En quoi un individu issu de l’enseignement supérieur universitaire se différencie d’un autre de l’enseignement supérieur non universitaire ? L’ES en Haïti a une mission à la base qui devrait toucher non seulement l’individu lui-même mais encore le niveau national. Alain Renaut (2008) pense que le rôle des universités réside dans «la formation de conscience authentiquement contemporaines18 ».
Le marché de l’emploi semble opposer voire hiérarchiser sur la base de la qualification les établissements d’enseignement supérieur avec un « caractère hétérogène problématique » (Renaut, 2008). En effet, les normes de qualification dont diplôme en plus d’un nombre certain d’années d’expériences professionnelles s’appliquent plus rigoureusement pour les individus provenant des institutions ne jouissant pas socialement d’une grande réputation et les étudiants qui viennent des « grandes universités » sont recrutés même en étant encore en formation. Un paradoxe se dessine derrière ce constat quand on sait que la mission politiquement pensée de l’enseignement supérieur haïtien confond dans sa vision tous les établissements d’enseignement supérieur.
Les missions de l’enseignement supérieur
Les missions de l’enseignement supérieur en Haïti sont présentées dans la loi-cadre dont le but consiste à décrire le système non dans un angle pédagogique mais dans une dimension sociopolitique. La mission de l’ES en Haïti consisterait à apporter des garanties en ce qui concerne
- L’accessibilité des citoyens à une formation de haut niveau ;
- Une meilleure adaptation et intégration des connaissances et des savoir-faire aux réalités nationales ;
- La recherche d’un humanisme à la dimension des valeurs culturelles et morales de la société et à la mesure de ses aspirations profondes.
- Le développement de la coopération internationale basée sur le dialogue des cultures par l’intensification des échanges avec le monde sans aucune limitation géographique ou idéologique ;
- La promotion du bien-être de la collectivité nationale en particulier et de l’humanité en général, grâce aux moyens d’études, de recherches et d’actions appropriées sur le plan académique ;
- La libre-entreprise de la recherche de la vérité au bénéfice de la société et dans le respect des droits et des libertés individuelles et collectives ;
- La promotion des vertus citoyennes pour le plein épanouissement des valeurs sociales, culturelles, spirituelles et morales de la communauté ;
- Le développement de la conscience critique de la nation.
J’ai mentionné plus haut que le niveau de certification le plus élevé de l’enseignement supérieur en Haïti correspond à la licence. Au regard de ces missions nous nous demandons s’il peut atteindre ses objectifs avec ce niveau de formation. L’implication de l’enseignement supérieur au développement national se fait-elle à n’importe quel niveau de certification ? En posant comme principe que la théorie du capital humain supposerait que le nombre d’années de formation rendrait l’individu plus compétent et plus à même d’agir professionnellement, l’enseignement supérieur et la formation supérieure technique et professionnelle ne peut atteindre les objectifs présentés dans la loi-cadre que par l’élévation du niveau de certification. Comment élever le niveau de certification ? Est-ce un manque dont Haïti souffre ? Qu’apporterait une telle stratégie au développement national ? Une évaluation de la demande de formation de niveau supérieur pourrait se révéler une manière de répondre à cette question. L’existence de partenariats avec des universités françaises19 permettent à l’Université d’État d’Haïti et l’Université Quisqueya de mettre en place des formations de niveau Master 2ème année dans les domaines littéraires à l’exception de l’Université Quisqueya (UniQ) qui offre un Master20 dans les sciences exactes.
Au lieu de s’accompagner d’une observation en profondeur des conditions de faisabilité de ce niveau de formation, ces partenariats développent l’intelligence de certaines institutions privées de d’enseignement supérieur utilisant la «masterisation21» comme un effet de mirage pour attirer des étudiants au-delà de la licence en quête de diplôme pour s’insérer dans des postes plus qualifiés dont le titre de Master est un critère. En résumant les missions de l’ES en Haïti une ouverture est faite sur les propos d’A. Gilles22 et de Mirlande Manigat qui prônent un « engagement dans les sentiers polyvalents et extensifs de l’ES et de la Recherche » afin de produire des savoirs nécessaires et utiles au pays pour éviter « qu’il disparaisse23 ». Ces auteurs abordent également la nécessité de produire une culture scientifique de base en impliquant la masse des ressources humaines dans le secteur de l’ESFTP. Pour mettre ce dernier à la hauteur d’une telle mission, il faudra sans doute améliorer la qualité de la formation offerte en mobilisant les ressources suffisantes tant humaines que financières, relever le niveau de certification qui, pour l’instant s’arrête à la Licence. L’atteinte de cette mission correspond-elle aux besoins des acteurs au point que leur participation soit active pour aboutir à sa concrétisation ? S’il est vrai qu’il serait mieux, en termes de développement durable, que les universités haïtiennes puissent offrir avec leurs propres ressources humaines des formations à un niveau supérieur à la licence, l’incapacité financière renforcée par une politique éducative inadéquate aux besoins représente un obstacle à surmonter. Le départ, définitif pour ceux qui ne reviennent pas, des Haïtiens pour poursuivre les études à l’étranger trouve une explication qui m’encourage dans la réflexion.
Le fait d’avoir une formation initiale de qualité ne suffit pas pour les professionnels qui ont besoin d’évoluer ou de changer de champ professionnel. Pouvons-nous dire que c’est l’une des causes de l’institutionnalisation de la formation continue dans certains pays de l’Europe, de l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine ? Les présupposés de la formation continue attirent l’attention sur certaines déperditions rendant obsolètes les compétences du professionnel. La modalité de la qualification en Haïti n’admet pas ces déperditions toutes catégories confondues. Est-ce la raison qui explique pourquoi la formation continue n’a jamais bénéficié d’une action politique visant à la rendre effective en Haïti ?
- Aghion, P. et Cohen, E. (Rapport de) (2004). Éducation et croissance. Avec la collaboration d’Éric Dubois et Jérôme Vandenbussche, commentaires de Jean-Hervé Lorenzi, Michel Mougeot. Paris : La documentation française.
- L’appellation “Nouveau Secondaire” n’est plus de mise car le temps de l’expérimentation est fini
- Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique.
- Si le nombre surprend par sa valeur absolue c’est surtout au regard de la taille de la population et du territoire. Pour une superficie de plus de 9 millions de km2 avec une population de près de 42 millions d’habitants, les 10 provinces du Canada totalisent 223 universités incluant des établissements post-secondaires privés. Selon les Statistiques Officielles du Canada, le nombre des universités publiques au Canada ne dépasse pas 90.
- Odigène, J. (2024, 9 septembre). 199 institutions d’enseignement supérieur reconnues par le MENFP. Le Nouvelliste. https://lenouvelliste.com/article/250126/199-institutions-denseignement-superieur-officiellement-reconnues-par-le-menfp. Consulté le 2 février 2026, 9h08, heure de Port-au-Prince (Haïti).
- Selon un article soumis le 27 décembre 2011 à AlterPresse et mis en ligne le jour suivant http://www.alterpresse.org/spip.php?article12130 par Jean-Marie NOEL, ex-membre du conseil de direction de la faculté des sciences de l’UEH (dernière consultation : 10 juin 2024 à 7h48, heure de Port-au-Prince).
- Université Publique en Région. L’étude ne précise pas quelle UPR n’a pas été prise en compte dans son rapport.
- Université d’État d’Haïti.
- https://lenouvelliste.com/article/101142/construire-le-systeme-de-lenseignement-superieur-haitien, L’article a été publié le 30 décembre 2011, aujourd’hui la réalité est différente car les UPR sont au nombre d’une dizaine.
- Université Publique en Région.
- Université Publique aux Gonaïves (UPAG).
- Université Publique du Bas-Artibonite à Saint-Marc (UPBAS).
- Office de Management et Ressources Humaines.
- Réseau des Universités Publiques en Région. Il s’agit de la Coordination des UPR.
- Jean-Claude Duvalier est parti en exil en France le 7 février 1986.
- In PARIAT, M. et LAFONT, P. (2011). Op.cit. « La gouvernance universitaire » p.80
- Les soutenances de mémoire existent à l’ENS mais le document remis à la fin de cette soutenance ne mentionne nulle part le grade de Licence. Il semblerait que l’ENS est autorisée à délivrer des certificats de fin d’études mais et non la licence.
[1] Docteur des Sciences de l’Éducation, Spécialiste en sociologie des politiques éducatives et Expert de Conseil et d’Accompagnement en développement professionnel.
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