La politique en Haïti : une entreprise déguisée ?

À chaque cycle électoral, Haïti semble rejouer la même scène : une prolifération spectaculaire de partis politiques, une agitation médiatique intense, puis, une fois les urnes refermées, un silence presque total.

La politique en Haïti : une entreprise déguisée ?

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À chaque cycle électoral, Haïti semble rejouer la même scène : une prolifération spectaculaire de partis politiques, une agitation médiatique intense, puis, une fois les urnes refermées, un silence presque total. Ce phénomène, loin d’être anodin, interroge profondément la nature même de l’engagement politique dans le pays. La récente inscription de 320 partis politiques au registre du Conseil électoral provisoire (CEP) pour les prochaines élections en est une illustration frappante. Faut-il y voir le signe d’un pluralisme démocratique dynamique ou, au contraire, la manifestation d’un système politique détourné de sa finalité ?

L’annonce de ces 320 partis a suscité de vives réactions dans l’opinion publique. Comme l’a souligné le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, Frantz Duval, cette inflation partisane pose une question essentielle : quelle est la véritable mission confiée au CEP dans ce contexte, notamment sous l’autorité de M. Fils-Aimé, chef de facto du gouvernement et de l’exécutif ?

Dans une démocratie fonctionnelle, la multiplicité des partis politiques peut être interprétée comme un signe de vitalité. Elle traduit la diversité des idées, des projets de société et des sensibilités politiques. Cependant, en Haïti, cette prolifération semble relever d’une logique bien différente. Beaucoup de ces structures n’ont ni programme clair, ni base idéologique solide, ni représentation nationale,ni véritable ancrage populaire. Elles apparaissent davantage comme des instruments opportunistes que comme des vecteurs d’expression citoyenne.

En réalité, un grand nombre de ces prétendus partis politiques fonctionnent comme de très mauvaises entreprises. Ils offrent à certains individus, souvent sans profession stable ni activité économique identifiable, un moyen de subsistance. Sous couvert d’engagement politique, ils accèdent à des ressources publiques, à des financements ou à des avantages indirects, au détriment de l’intérêt général.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Depuis des décennies, on observe une hausse du nombre de partis à l’approche des élections, suivie de leur disparition progressive après le scrutin, parfois dès l’épuisement des subventions ou des opportunités financières. Mais aujourd’hui, la situation semble avoir atteint un niveau critique. Le système est devenu chaotique, presque incontrôlable.

Pire encore, cette dérive est souvent facilitée, voire entretenue, par l’État lui-même. En l’absence de régulation rigoureuse et de critères stricts pour la reconnaissance des partis, n’importe qui peut se proclamer leader politique. L’objectif n’est plus de servir la nation, mais de se rapprocher des centres de pouvoir, de " la table " où se trouve le gâteau, pour en tirer des bénéfices personnels. Ce réflexe opportuniste transforme la politique en un simple gagne-pain.

Si la politique devient une entreprise, elle cesse d’être un service public. Haïti ne peut espérer construire une démocratie solide tant que l’engagement politique sera motivé par des intérêts individuels plutôt que par une vision collective. Il est urgent de repenser en profondeur le système des partis politiques, afin de redonner à la politique sa dignité première : celle de servir le bien commun, et non de s’en servir.