Comment construire la nouvelle Haïti

Plus de 222 ans après 1804, Haïti continue à vivre dans l’ombre de sa propre grandeur fondatrice.

Pierre Josué Agénor CADET
24 mars 2026 — Lecture : 2 min.
Comment construire la nouvelle Haïti

Fête du Drapeau dans le Nord-Est
Photo : Photo Foto

Plus de 222 ans après 1804, Haïti continue à vivre dans l’ombre de sa propre grandeur fondatrice. Première République noire indépendante, elle a ébranlé l’ordre colonial, affirmé l’universalité de la liberté et ouvert une brèche dans l’histoire du monde. Mais cette victoire n’a pas été suivie d’une construction nationale à la hauteur de son ambition.

La crise actuelle n’est pas seulement politique ou économique. Elle est plus profonde : elle est une crise de formation ou d'éducation. Haïti a trop longtemps cherché à former des esprits sans avoir formé des Haïtiens.

Former des Haïtiens, c’est d’abord construire une conscience nationale. C’est transmettre le sens de l’histoire, de l’appartenance et du bien commun. Or, notre système éducatif, largement hérité de modèles extérieurs, a souvent produit des élites déconnectées, plus aptes à réussir ailleurs qu’à transformer leur propre pays. Un esprit sans enracinement devient facilement un instrument de fuite plutôt qu’un levier de transformation.

Cette conviction a guidé notre action à la tête du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle de 2017 à 2021. Dans le cadre des six politiques publiques définies sous l’administration du président Jovenel Moïse, nous avons élaboré le Plan décennal d’éducation et de formation (PDEF 2021-2031).

Ce plan visait, après un diagnostic du système, une refondation en profondeur de l’école haïtienne : recentrage sur l’identité nationale, valorisation du créole, professionnalisation des enseignants, amélioration de la gouvernance éducative et meilleure articulation entre formation et besoins du pays. Il mobilisait un investissement de 441 milliards de gourdes sur dix ans, avec une ambition claire : transformer l’éducation pour refonder la nation.

Mais l’histoire en a décidé autrement. L’assassinat du président Jovenel Moïse dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 a brutalement interrompu cette dynamique. Depuis lors, ce plan structurant semble avoir été relégué à l’arrière-plan, comme tant d’autres initiatives essentielles.

Pourtant, l’équation reste inchangée : il ne peut y avoir d’État solide sans citoyens formés. Une école qui ne produit pas de conscience nationale ne peut engendrer qu’un État fragile. À l’inverse, une éducation enracinée peut devenir le socle d’une véritable reconstruction.

À l’instar des réflexions de Jean Price-Mars et de Frantz Fanon, il nous faut sortir de l’aliénation et réconcilier savoir et identité. S’ouvrir au monde, oui. Mais à partir de soi.

La nouvelle Haïti ne se construira ni dans l’imitation ni dans l’improvisation, mais dans une refondation consciente de ses priorités.

Former des Haïtiens avant de former des esprits : c’est là que tout commence.