Depuis plusieurs jours, les journaux rapportent la flambée des prix du pétrole. On parle de Brent, de WTI, du détroit d’Ormuz. Mais qu’est-ce que tout cela signifie concrètement pour le consommateur haïtien ?
Le détroit d’Ormuz : le goulot d’étranglement de la planète
Le détroit d’Ormuz est un passage maritime étroit, à peine 33 kilomètres à son point le plus resserré, situé entre l’Iran et le sultanat d’Oman. Il relie le golfe Persique à l’océan Indien. En temps normal, environ 20 millions de barils de pétrole brut y transitent chaque jour, soit environ 20 % de la consommation mondiale.
C’est le point de sortie obligé du pétrole de l’Arabie saoudite, de l’Irak, du Koweït, du Qatar et des Émirats arabes unis. Quand ce passage se ferme, comme c’est le cas actuellement, c’est comme si on fermait le robinet principal d’un réseau d’eau. Le monde entier en ressent les effets.
L’AIE (Agence internationale de l’énergie, basée à Paris) estime que la production dans la région a chuté d’au moins 10 millions de barils par jour, la plus importante perturbation de l’offre de toute l’histoire du marché pétrolier.
Brent, WTI… et les autres
On entend souvent parler du Brent et du WTI comme s’il n’existait que deux prix du pétrole dans le monde. Ce n’est pas exact.
Le Brent (Brent de la mer du Nord) est la référence internationale. Il sert à fixer le prix d’environ les deux tiers des contrats mondiaux, notamment en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Au 12 mars 2026, il a dépassé les 100 dollars le baril.
Le WTI (West Texas Intermediate) est la référence du marché américain. Il est coté à Cushing, dans l’Oklahoma, et reflète les conditions d’offre et de demande aux États-Unis. Il s’est établi autour de 95,73 dollars le baril.
Il existe d’autres indices : le Dubai/Oman, qui sert de référence pour les exportations vers l’Asie, ou le panier de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), qui est une moyenne pondérée de plusieurs bruts. Mais le Brent et le WTI restent les plus suivis.
Pourquoi Haïti est liée au WTI — pas au Brent ?
Ce point est rarement expliqué dans la presse haïtienne, et il est pourtant essentiel. Haïti n’importe pas de pétrole brut. Le pays n’a ni raffinerie ni capacité de raffinage. Ce qu’Haïti achète, ce sont des produits pétroliers déjà raffinés — gazoline, diesel, kérosène — principalement en provenance des États-Unis, via les raffineries et les terminaux de la côte du Golfe du Mexique.
Ce sont les compagnies pétrolières distributrices elles-mêmes qui procèdent à ces importations, achètent les cargaisons sur le marché international, affrètent les navires, et communiquent ensuite les documents à l’État haïtien. Le Ministère de l’Économie et des Finances établit alors la structure de prix en tenant compte du coût d’achat (basé sur les cotations Platts, dérivées du WTI), du taux de change, des taxes, des marges de distribution et d’un mécanisme de stabilisation.
Quand Le Nouvelliste ou l’AFP rapportent que « le Brent a franchi les 100 dollars », c’est exact. Mais pour Haïti, c’est le WTI et les cotations Platts du Golfe américain qui déterminent directement le coût des cargaisons. En période de crise, les deux indices montent en parallèle ; c’est bien tout le marché mondial qui est en tension.
Comment se construit le prix à la pompe ?
Le prix que vous payez à la pompe n’est pas un chiffre arbitraire. Il se décompose en plusieurs couches : le coût d’acquisition du produit (prix CIF, c’est-à-dire le coût du produit livré au port haïtien, incluant fret et assurance), les droits de douane et taxes, les frais portuaires, les marges des compagnies importatrices et des distributeurs, et enfin une ligne appelée marge de stabilisation.
C’est cette marge de stabilisation qui joue le rôle d’amortisseur. Quand le coût réel d’un gallon dépasse le prix officiel de vente, cette marge devient négative ; l’État comble la différence. Quand le coût est inférieur au prix de vente, l’État récupère un excédent.
Sur les importations les plus récentes, les structures de prix montrent que la marge de stabilisation sur la gazoline est déjà négative d’environ 30 gourdes par gallon. Cela veut dire que, pour chaque gallon de gazoline vendu à 560 gourdes, le mécanisme de stabilisation absorbe une trentaine de gourdes.
Or, ces structures ont été calculées alors que le WTI était encore autour de 73 dollars le baril. Aujourd’hui, à près de 96 dollars, soit une hausse de plus de 30 %, le coût CIF a nécessairement augmenté. La marge de stabilisation s’est certainement creusée davantage. Si les cours continuent à monter sans ajustement des prix à la pompe, on pourrait atteindre un point où le mécanisme de stabilisation ne suffit plus, où les recettes fiscales sur les carburants s’érodent, et où les compagnies importatrices pourraient être amenées à financer elles-mêmes une partie du déficit, un scénario qui menace directement la régularité des approvisionnements.
Le gouvernement haïtien : des prix gelés depuis juillet 2023
Les prix officiels à la pompe n’ont pas bougé depuis juillet 2023 : gazoline à 560 gourdes le gallon, diesel à 620, kérosène à 615. Le décret de mars 1995 prévoit un ajustement automatique lorsque les cours internationaux varient de plus ou moins 5 %. Avec une variation de plus de 30 %, ce mécanisme devrait en principe être activé.
Pour l’instant, les autorités n’ont pas communiqué publiquement sur leur stratégie face à cette crise. Ni sur un calendrier d’ajustement, ni sur l’état des réserves du fonds de stabilisation.
De l’autre côté de l’île : ce que fait la République dominicaine
Le contraste est frappant. Le MICM (Ministère dominicain de l’Industrie, du Commerce et des PME) publie chaque semaine une structure de prix ajustée et communique publiquement le montant des subventions consenties.
Pour la semaine du 14 au 20 mars 2026, le gouvernement dominicain a limité la hausse des prix de la gazoline et du diesel à seulement 5 pesos dominicains par gallon (environ 2 %), tout en gelant le prix du GPL (gaz propane). Pour y parvenir, il a injecté une subvention de 1 189,8 millions de pesos dominicains — environ 20 millions de dollars américains — en une seule semaine. La semaine précédente, cette subvention avait été de 544,8 millions. Celle d’avant, 188 millions. En trois semaines, le coût a été multiplié par six.
Ce n’est pas un modèle parfait, mais il est transparent, graduel, et prépare la population à ce qui vient.
Ce qu’il faut retenir
Le consommateur haïtien n’a aucun levier sur le prix du pétrole mondial. Cependant, il est en droit de comprendre ce qui se passe et de s’y préparer.
La crise actuelle est sérieuse. Les réserves stratégiques débloquées par l’AIE (Agence internationale de l’énergie), soit 400 millions de barils à l’échelle mondiale, ne compensent qu’une fraction du déficit causé par la fermeture du détroit d’Ormuz. Tant que cette crise dure, les prix resteront élevés.
Pour Haïti, un pays qui ne produit rien, ne raffine rien, et ne stocke presque rien, chaque dollar de hausse sur le WTI se traduit en gourdes supplémentaires à l’importation. Un ajustement des prix à la pompe est probablement inévitable. La question est de savoir s’il sera progressif et accompagné, ou brutal et subi.
Ce que l’on peut raisonnablement attendre des autorités, c’est la transparence : publier les structures de prix, expliquer l’état du fonds de stabilisation, et communiquer sur la marche à suivre. Dans un pays où le diesel fait tourner les générateurs, les camions de transport, les pompes à eau, pour ne citer que ceux-là, la gestion du prix du carburant n’est pas un sujet technique ; c’est un sujet de dignité quotidienne.
La crise du détroit d’Ormuz est hors de notre contrôle. La manière dont nous nous y préparons, elle, ne l’est pas.
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