Les racines politiques de l’insécurité alimentaire en Haïti

L’insécurité alimentaire en Haïti n’est pas une fatalité climatique ou sécuritaire.

Calixte Christin et William Gustave
19 mars 2026 — Lecture : 6 min.
Les racines politiques de l’insécurité alimentaire en Haïti

Manifestation contre la faim

L’insécurité alimentaire en Haïti n’est pas une fatalité climatique ou sécuritaire. Elle est le produit de choix politiques identifiables : un budget agricole réduit à moins de 4 %, une dépendance au riz importé héritée des années 1990, et des chaînes de valeur qui excluent/qui marginalisent les petits producteurs. Trois concepts — sécurité alimentaire, souveraineté alimentaire et systèmes alimentaires — permettent de démonter les mécanismes de cette dépendance organisée.

Dans un contexte marqué par l’instabilité politique, l’insécurité et la fragilité des institutions, Haïti semble souvent prisonnier d’un cycle de crises successives. Pourtant, derrière cette réalité éprouvante, un autre visage du pays se dessine : celui d’une société qui innove, expérimente et cherche à bâtir des solutions durables pour assurer sa souveraineté alimentaire.

Depuis plusieurs décennies, le pays fait face à une insécurité alimentaire chronique, alimentée par une dépendance croissante aux importations, la dégradation des ressources naturelles, les changements climatiques et l’instabilité sociopolitique ((Larrieux et al., 2024 ; Steckley et al., 2024). Si la question de la souveraineté et de la sécurité alimentaire occupe désormais une place visible dans les débats, un paradoxe persiste : cette présence dans le discours ne s’est que marginalement traduite en investissements publics. L’agriculture, qui emploie environ 50 % de la population active, n’a reçu en moyenne que 3 à 6 % du budget national au cours de la dernière décennie, selon les données du ministère de l’Économie et des Finances.

L’insécurité alimentaire en Haïti n’est pas une fatalité. Elle est le produit de choix politiques et économiques identifiables : sous-investissement chronique dans l’agriculture, libéralisation commerciale non maîtrisée, et rapports de pouvoir défavorables aux petits producteurs dans les chaînes de valeur alimentaire. Comprendre ces choix est la condition préalable à toute transformation.

Trois concepts pour comprendre la dépendance alimentaire

Trois notions, articulées ensemble, sont indispensables pour saisir la situation haïtienne. La sécurité alimentaire, concept né dans les années 1970 après la crise alimentaire mondiale, désigne selon la définition du Sommet mondial de l’alimentation de 1996 l’accès permanent de tous à une nourriture suffisante, saine et nutritive. Elle s’appuie sur quatre dimensions : disponibilité, accès, utilisation et stabilité.

La souveraineté alimentaire, elle, va plus loin. Ce « concept-action » développé en 1996 par La Via Campesina interroge explicitement les rapports de pouvoir dans les systèmes alimentaires : qui produit, qui décide, qui profite. La Déclaration de Nyéléni, adoptée en 2007 au Mali par plus de 500 représentants de 80 pays, a posé les bases de ce mouvement mondial. En Haïti, la souveraineté alimentaire a été officiellement inscrite dans la politique publique en 2018 avec la Politique et Stratégies nationales de Souveraineté et Sécurité Alimentaires et de Nutrition (PSNSSANH), faisant du pays, selon les chercheurs Steckley et al., l’un des rares États à l’adopter comme cadre stratégique national.

Enfin, la notion de systèmes alimentaires désigne, selon le Haut Panel d’Experts des Nations unies (HLPE), l’ensemble des acteurs, activités et institutions impliqués dans la production, la transformation, la distribution et la consommation des aliments. Ce cadre, consacré par le Sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires en 2021, permet de saisir comment les politiques commerciales, les choix budgétaires et les structures agraires interagissent pour produire une dépendance structurelle. La souveraineté alimentaire vise à transformer ces systèmes ; la sécurité alimentaire est le résultat mesurable de cette transformation.

Des choix politiques aux conséquences mesurables

Malgré l’adoption de la PSNSSANH en 2020 et l’existence d’outils institutionnels, les systèmes alimentaires haïtiens demeurent profondément fragilisés. Les causes sont d’abord structurelles.

Le sous-investissement public est au cœur du problème. Selon la Banque mondiale et le MEF, la part du budget national allouée à l’agriculture est tombée à moins de 4 % lors de l’exercice fiscal 2023-2024. Un secteur qui emploie la moitié de la population active reçoit une fraction marginale des ressources publiques. Ce n’est pas un oubli : c’est une allocation budgétaire qui privilégie d’autres secteurs et laisse l’agriculture familiale sans accès aux intrants, aux crédits et aux infrastructures.

La dépendance alimentaire a une histoire précise. D’après le FEWS NET, près de 80 % du riz consommé dans le pays est importé. Cette situation remonte aux politiques de libéralisation des années 1990, qui ont abaissé les tarifs douaniers sur le riz de 50 % à 3 %, les plus bas de la région. En 2010, l’ancien président Bill Clinton a publiquement reconnu sa responsabilité devant le Comité sénatorial des relations étrangères : « C’était une erreur. Je dois vivre chaque jour avec les conséquences de la perte de capacité de production rizicole en Haïti, à cause de ce que j’ai fait. » Trente ans plus tard, cette dépendance reste un choix macroéconomique que les structures nationales perpétuent, certains acteurs bénéficiant davantage de la chaîne d’importation que d’un investissement dans la production locale.

La question agraire reste également non résolue. Le secteur est dominé par des exploitations de moins de 2 hectares. Selon le FIDA, environ 70 % des agriculteurs n’ont pas accès aux intrants modernes et l’irrigation ne couvre qu’environ 10 % des terres cultivées. Ce morcellement est hérité de pratiques successorales et de l’absence d’une politique foncière cohérente.

Enfin, l’augmentation des prix alimentaires, dépassant régulièrement 30 % d’une année sur l’autre selon le FEWS NET, érode le pouvoir d’achat des ménages. Mais pourquoi l’agriculture familiale ne bénéficie-t-elle pas de cette hausse ? Parce que la valeur ajoutée est capturée par les intermédiaires et les importateurs, tandis que les producteurs locaux restent marginalisés.

Insécurité et climat : des facteurs aggravants, pas des causes premières

L’expansion des groupes armés perturbe les corridors logistiques, affectant plus de 70 % des axes stratégiques et entraînant une hausse des coûts de transport de 20 à 40 %, selon la FAO. Mais imputer à ces groupes la responsabilité première de l’insécurité alimentaire serait réducteur. L’expansion de la violence traduit d’abord une défaillance de l’autorité publique dans le maintien de la sécurité sur le territoire.

De même, la fréquence des sécheresses a augmenté, provoquant des pertes de rendement de 25 à 60 % selon les cultures, d’après la Banque mondiale. Mais cette vulnérabilité climatique est elle-même le produit de décisions politiques : systèmes d’irrigation non entretenus, bassins versants non protégés, lois environnementales non appliquées. Un même épisode de sécheresse n’a pas les mêmes conséquences dans un territoire doté d’infrastructures fonctionnelles et dans un territoire laissé sans investissement.

De la description à la transformation

Selon les données les plus récentes du FEWS NET, près de la moitié de la population haïtienne fait aujourd’hui face à une insécurité alimentaire aiguë. La mission de la Coordination nationale de sécurité alimentaire (CNSA), qui « consiste à influencer les politiques publiques destinées à améliorer les conditions de sécurité alimentaire », reste d’actualité mais appelle un changement de paradigme.

La politique agricole ne peut se contenter de répondre aux urgences. Elle doit s’attaquer aux causes structurelles : réinvestir massivement dans l’agriculture familiale et les infrastructures rurales, repenser les politiques commerciales pour protéger la production locale, résoudre la question foncière, et promouvoir des modèles de production diversifiés. Des outils existent : la PSNSSANH offre un cadre stratégique ambitieux, et de nouveaux instruments d’évaluation de la souveraineté alimentaire, comme celui développé par Steckley et al. en 2025, permettent de mieux comprendre les dynamiques locales.

Il convient aussi de souligner que la diversité de la production agricole familiale haïtienne — tubercules, fruits, associations culturales relevant de pratiques agroécologiques — constitue un potentiel de résilience souvent sous-estimé, comme le documentent les travaux de Joseph et al. à l’Université de Fondwa. C’est cette diversité, ancrée dans les savoirs paysans, qui devrait être au cœur des stratégies de souveraineté alimentaire.

En Haïti, la matière première de la transformation existe : une agriculture familiale diverse et ancrée dans des savoirs millénaires, des communautés résilientes, et un cadre institutionnel embryonnaire. Il manque la volonté politique de convertir ces atouts en un système alimentaire équitable, durable et souverain.

Synergia Consulting Group S.A., fondée en 2022, est une société spécialisée dans la conception, l’exécution et l’évaluation de projets de développement en Haïti. Pour en savoir plus :  www.synergiaconsultinggroupsa.com