Le Chili et nos intérêts : enjeux et défis de la présence haïtienne à l’investiture de Kast

La participation du Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé et de la Chancelière, Mme Raina Forbin, à l’investiture du président chilien José Antonio Kast peut, à première vue, être perçue comme un geste diplomatique essentiellement protocolaire.

Le Chili et nos intérêts : enjeux et défis de la présence haïtienne à l’investiture de Kast

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé participe à l’investiture du Président chilien José Antonio Kast

La participation du Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé et de la Chancelière, Mme Raina Forbin, à l’investiture du président chilien José Antonio Kast peut, à première vue, être perçue comme un geste diplomatique essentiellement protocolaire. Une telle lecture serait toutefois incomplète. Il convient au contraire d’en évaluer la pertinence stratégique et d’analyser la manière dont cette présence s’inscrit dans la défense des intérêts haïtiens au sein d’un contexte géopolitique régional en mutation.

Trois enjeux majeurs peuvent être dégagés de cette cordialité diplomatique : la protection de la diaspora haïtienne au Chili par rapport au processus international de durcissement des politiques migratoires, la relance d’une coopération économique encore largement sous-exploitée entre les deux pays et, enfin, l’utilisation stratégique du poids diplomatique du Chili pour soutenir les intérêts haïtiens dans les réseaux internationaux.

1. La diaspora haïtienne au Chili : protéger une communauté devenue déterminante 

1.1. Une migration récente mais imposante 

Au cours des quinze dernières années, le Chili est devenu l’une des destinations les plus importantes pour les migrants haïtiens en Amérique latine. Au début des années 2000, la présence haïtienne dans ce pays était presque inexistante : le recensement chilien de 2002 ne comptabilisait qu’une cinquantaine de ressortissants haïtiens sur l’ensemble du territoire.

Selon les sources officielles du Chili, la situation a radicalement changé après le séisme de 2010 en Haïti. Entre 2014 et 2018, la migration haïtienne a connu une croissance spectaculaire. De moins de 2 000 personnes en 2014, la communauté haïtienne passa à plus de 40 000 en 2016, dépassa les 100 000 en 2017 avant d’atteindre les 120 000 en 2018.

Estimée aujourd’hui à près de 200 000 personnes, la diaspora haïtienne au Chili est majoritairement concentrée dans la région métropolitaine de Santiago. Elle représente environ 10 à 12 % de la population migrante du pays et constitue l’une des communautés étrangères les plus visibles, à la différence des migrants péruviens (environ 250 000) ou vénézuéliens (près de 670 000, dont la moitié se trouve en situation irrégulière), qui se fondent plus facilement dans la population locale.

Cette visibilité démographique et culturelle a progressivement transformé la migration haïtienne en un enjeu politique majeur dans le débat public chilien. Malgré les difficultés d’intégration et certains épisodes de discrimination, la diaspora haïtienne participe activement au marché du travail chilien. La majorité des migrants occupent des emplois dans les secteurs de la construction, de l’industrie, de la restauration et des services. Plusieurs études indiquent que plus de 80 % d’entre eux disposent d’un emploi salarié, témoignant d’un niveau d’intégration économique relativement élevé.

Par ailleurs, au-delà de leur contribution à l’économie chilienne, ces migrants jouent également un rôle déterminant pour l’économie haïtienne à travers les transferts financiers vers leur pays d’origine.

1.2. Les transferts de la diaspora : un pilier économique pour Haïti

Les transferts de fonds envoyés par la diaspora constituent aujourd’hui l’une des principales sources de devises pour l’économie haïtienne. Depuis de nombreuses années, ils représentent environ 20 % du produit intérieur brut du pays.

Les trois derniers rapports annuels de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) sur les transferts de fonds vers l’Amérique latine et les Caraïbes (2023, 2024, 2025) ont signalé que les transferts totaux de la diaspora haïtienne ont dépassé les trois milliards de dollars. Dans cet ensemble, la contribution de la communauté haïtienne vivant au Chili s’est rapidement accrue au cours de la dernière décennie. Si 2017, l’apport des migrants haïtiens installés au Chili a été encore marginal s’élevant à près de 86 millions de dollars ; en 2023, le Chili a figuré parmi les principaux pays d’origine de ces transferts : nettement derrière les États-Unis, mais néanmoins devant des destinations migratoires traditionnelles telles que le Canada et la France.

Cette réalité économique renforçant l’importance stratégique de la diaspora haïtienne au Chili, toute évolution restrictive de la politique migratoire chilienne pourrait donc avoir des conséquences directes sur les revenus de milliers de familles haïtiennes. De fait, malgré un niveau record de transferts vers Haïti en 2025, atteignant près de 5 milliards de dollars, la BID (2025) rapporte pour la même année un recul notable des envois de fonds en provenance du Chili.

1.3. Le tournant migratoire chilien

La question migratoire est devenue l’un des sujets les plus sensibles de la politique chilienne au cours des dernières années.

Sous la présidence de Michelle Bachelet (2014-2018), le pays a connu une phase d’ouverture relative. La législation migratoire héritée de la dictature permettait à de nombreux étrangers d’entrer sans visa ou avec un visa touristique puis de régulariser leur situation une fois sur place. C’est dans ce contexte que la migration haïtienne vers le Chili a connu son expansion rapide.

Cette situation a changé avec l’arrivée au pouvoir de Sebastian Piñera en 2018. Son gouvernement introduit plusieurs mesures destinées à renforcer le contrôle migratoire, notamment l’obligation de visa consulaire pour les ressortissants haïtiens avant leur entrée sur le territoire chilien. Une nouvelle loi migratoire adoptée en 2021 renforça également les contrôles aux frontières et accéléra les procédures d’expulsion pour les migrants en situation irrégulière.

Le gouvernement de Gabriel Boric adopta ensuite une approche plus hybride, combinant certaines mesures restrictives et des programmes humanitaires, notamment des initiatives de réunification familiale. L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec José Antonio Kast marque un tournant politique notable. Son discours insiste fortement sur la sécurité, le renforcement du contrôle des frontières et la lutte contre l’immigration irrégulière.

Pour Haïti, cette orientation pourrait se traduire par une réduction des possibilités de régularisation pour les migrants haïtiens, une augmentation des expulsions ou un durcissement général des conditions de séjour. Un signal révélateur de cette orientation politique est apparu dès janvier dernier, lorsque Kast, avant même son investiture, s’est rendu en République dominicaine et a visité la frontière de Dajabon soucieux d’observer le projet de construction du mur frontalier.

Dans ce contexte particulièrement difficile, la diplomatie haïtienne devra maintenir un dialogue constant et constructif avec les autorités chiliennes afin d’assurer la protection effective des droits de cette importante communauté de la diaspora.

2. Le Chili : une puissance économique régionale à ne pas négliger

Au-delà de la question migratoire, le Chili représente également un partenaire économique potentiel pour Haïti. Son économie est considérée comme l’une des plus stables et des plus dynamiques d’Amérique latine. Le pays joue un rôle majeur dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment l’exploitation minière, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement régionales.

Le Chili dispose également d’une expertise reconnue dans les domaines des infrastructures, de la gestion portuaire, de l’agriculture moderne et de la formation technique. Pour les pays caribéens, dont Haïti, Santiago pourrait devenir un partenaire important dans plusieurs domaines : infrastructures, coopération technique, formation universitaire et projets de coopération Sud-Sud.

Depuis les années 2000, le Chili cherche d’ailleurs à renforcer ses relations avec les pays de la Caraïbe et de l’Amérique centrale. Ses investissements dans ces régions sont en croissance progressive. La présence haïtienne à l’investiture présidentielle pourrait donc constituer une occasion de relancer une relation économique bilatérale encore largement sous-exploitée.

3. Le Chili comme levier diplomatique pour Haïti

Le Chili occupe également une position influente dans les institutions internationales. Depuis sa transition démocratique dans les années 1990, le pays a construit une politique étrangère favorable au multilatéralisme. Il est membre actif de nombreuses organisations internationales et a rejoint l’OCDE en 2010, devenant le premier pays d’Amérique du Sud à intégrer ce groupe d’économies avancées. Il a également siégé à plusieurs reprises comme membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Pour Haïti, entretenir des relations solides avec Santiago peut constituer un levier diplomatique important dans les forums internationaux où se discutent les questions de sécurité, de développement et de migration.

En conclusion, la participation du gouvernement haïtien à l’investiture du président Kast doit être analysée au regard de ces trois enjeux stratégiques majeurs pour Haïti : la protection de sa diaspora au Chili, la recherche de nouvelles opportunités économiques et le renforcement de ses alliances diplomatiques.

Face à ces enjeux, la présence haïtienne à l’investiture peut être une fenêtre d’opportunité si elle ne reste sans suite. La rencontre avec la communauté haïtienne sur place mérite d’être saluée, car elle a permis aux autorités de prendre directement le pouls des réalités et des difficultés vécues par ces compatriotes dans leur pays d’accueil. Maintenant, la diplomatie haïtienne doit agir sans tarder. Elle devra négocier avec Santiago un accord de protection consulaire renforcé visant à garantir la sécurité juridique et administrative de la diaspora haïtienne dans un contexte de durcissement migratoire. Mais au-delà de la protection des migrants, il est également essentiel d’initier des initiatives concrètes telles que le développement d’une coopération Sud-Sud et la promotion d’investissements chiliens en Haïti, notamment dans les infrastructures portuaires, les ressources hydrauliques et les énergies renouvelables.

Il n’est pas évident que Kast cherche à tendre ses mains à Haïti. Son profil politique d’extrême droite pourrait même porter à pressentir le contraire. Dans un contexte régional marqué par des recompositions politiques et des débats intenses sur la migration, la relation entre Haïti, le Chili et l’Amérique latine en général acquiert cependant une importance à la fois croissante et inéluctable. La présence grandissante de diasporas haïtiennes dans des pays comme le Chili, le Brésil et le Mexique oblige aujourd’hui Port-au-Prince à renforcer par ailleurs sa politique étrangère dans la région de manière intelligente, pragmatique et stratégique.

L’importante présence des Haïtiennes et des Haïtiens à Santiago de Chile rappelle en particulier une réalité trop souvent négligée : la politique étrangère d’Haïti ne se joue plus uniquement en Amérique du Nord ou en Europe. Désormais, elle se joue aussi en Amérique latine et particulièrement dans ce nouveau Chili du Président Kast où les défis pour les migrants haïtiens pourront s’avérer considérables.