Raina Forbin, Stéphanie Smith et Sandra Paulémon héritent de ministères déjà piégés au bord de la “falaise de verre”

Trois femmes ont intégré le nouveau gouvernement haïtien.

Jackson JEAN*
11 mars 2026 — Lecture : 11 min.
Raina Forbin, Stéphanie Smith et Sandra Paulémon héritent de ministères déjà piégés au bord de la “falaise de verre”

Raina Forbin, Stéphanie Smith et Sandra Paulémon

Trois femmes ont intégré le nouveau gouvernement haïtien. Sandra Paulémon a pris la tête du ministère de la Planification et de la Coopération externe. Stéphanie Smith a été installée au ministère du Tourisme. Raina Forbin a été officiellement nommée ministre des Affaires étrangères et des Cultes. À première vue, l'observateur pourrait y voir un progrès pour la représentation féminine dans un pays où la politique reste un sport majoritairement masculin.

Ce serait une lecture trompeuse. Car ces trois nominations ne sont pas des promotions. Ce sont des missions impossibles déguisées en honneurs, et elles illustrent avec une acuité rare un phénomène que les chercheuses scientifiques Michelle K. Ryan et S. Alexander Haslam ont identifié il y a vingt ans : le "glass cliff", ou la falaise de verre.

Le concept mérite d'être compris dans toute sa profondeur. Il ne s'agit pas simplement de constater que des femmes accèdent au pouvoir dans des contextes difficiles. La falaise de verre décrit une mécanique institutionnelle perverse où les femmes sont systématiquement propulsées à des postes de direction précisément lorsque ces postes deviennent dangereux, lorsque l'échec est statistiquement probable, lorsque les hommes ne veulent plus prendre le risque de salir leur bilan.

Dans le cas haïtien, cette mécanique opère à visage découvert à travers trois portfolios stratégiques, chacun fragilisé à sa manière, chacun confié à une femme dont la légitimité sera immédiatement attaquée sur des terrains qui n'ont rien à voir avec sa compétence.

Le ministère de la Planification, censé être le cerveau stratégique de l'État, est aujourd'hui une coquille vide. Les techniciens qualifiés l'ont fui depuis longtemps pour rejoindre des organisations internationales où leurs compétences sont mieux reconnues et rémunérées. La crédibilité auprès des bailleurs de fonds internationaux s'est effondrée après des années de rapports inexistants ou inexploitables. L'administration ne fonctionne plus que comme un fantôme, incapable de produire la moindre vision stratégique pour le développement national. C'est ce champ de ruines administratives que Sandra Paulémon est censée relever.

Quant au ministère du Tourisme, dans un pays paralysé par l'insécurité chronique, où les gangs armés contrôlent de larges portions du territoire et où l'état d'urgence est devenu la norme, le mot "tourisme" lui-même relève de l'ironie tragique. Comment attirer des visiteurs étrangers au MUPANAH quand les rues de Port-au-Prince sont livrées à des groupes criminels qui imposent leur loi par la terreur ? Stéphanie Smith hérite d'un portefeuille dont les indicateurs de performance sont objectivement nuls, indépendamment de toute compétence personnelle.

Le ministère des Affaires étrangères et des Cultes, confié à Raina Forbin, n'est pas en meilleure posture. La diplomatie haïtienne, autrefois active au sein des organisations régionales et internationales, s'est progressivement atrophiée. Les ambassades fonctionnent avec des moyens dérisoires, la formation des cadres a été négligée pendant des décennies, et la voix d'Haïti sur la scène internationale s'est réduite à un murmure inaudible dans un concert mondial où seuls les poids lourds comptent. Raina Forbin est chargée de redonner du poids à une parole que plus personne n'écoute.

Trois femmes, trois ministères stratégiques, trois institutions en état de délabrement avancé. Le schéma est trop cohérent pour être accidentel.

Pourtant, à peine installée, Sandra Paulémon a vu sa première prise de parole publique passée au crible d'une sévérité implacable. Les commentateurs ont jugé sa performance oratoire, sa posture, son ton, sa capacité à incarner l'autorité. Personne n'a parlé de l'état de délabrement du ministère qu'elle hérite. Personne n'a rappelé que des décennies de gestion masculine avaient conduit cette institution au bord du gouffre. Cette asymétrie dans l'évaluation est précisément ce que la littérature académique identifie comme le "double standard" : on exige d'une femme une performance irréprochable dans un contexte où aucun homme n'aurait pu réussir.

Le traitement réservé à Stéphanie Smith sur les réseaux sociaux a été pire encore. Les commentaires se sont focalisés sur son apparence physique, sur son "architecture corporelle", pour reprendre l'expression tristement des internautes. Comme si le ministère du Tourisme n'était qu'un accessoire esthétique, comme si la fonction se réduisait à un corps féminin à regarder. La compétence, l'expérience, la vision politique ont disparu du débat, remplacées par un regard masculin qui réduit la fonctionnaire à sa féminité.

Les attaques contre Raina Forbin ont emprunté un chemin différent mais tout aussi prévisible. Des documents issus des registres électoraux du comté de Miami-Dade, en Floride, ont circulé, indiquant qu'elle y serait inscrite comme électrice affiliée au Parti démocrate depuis 2008, et qu'elle serait détentrice d'un passeport américain. La rumeur et '' l'information" se sont mêlées pour fragiliser sa légitimité.

Supposons que réellement elle aurait une double nationalité. L’article 15 de Constitution de 1987 n’a-t-il pas été formellement abrogé par la loi constitutionnelle du 9 mai 2011, publiée au Moniteur le 19 juin 2012? Pourquoi critique-t-on  aujourd'hui a Raina Forbin d’un fait qui n'existe plus comme un problème sérieux dans le texte constitutionnel? Des médias soit par ignorance, soit par volonté délibérée de maintenir un flou juridique arrange les discours de délégitimation. Le véritable débat devrait porter sur sa compétence à négocier avec des partenaires internationaux qui ont gelé leurs aides, sur sa capacité à redonner un souffle à une carte diplomatique réduite à peau de chagrin. Au lieu de cela, on agite des registres électoraux américains comme on agiterait un certificat de trahison.

Ces trois cas, pris ensemble, révèlent la mécanique profonde du discrédit. Sandra Paulémon est jugée sur sa forme et non sur le fond. Stéphanie Smith est réduite à son corps. Raina Forbin est attaquée sur des faits juridiques obsolètes. Dans les trois situations, le véritable sujet – l'état de déliquescence des institutions confiées – est soigneusement évité.

Ce phénomène n'est pas anecdotique. Il participe d'une stratégie plus large de délégitimation qui vise à dépolitiser la présence des femmes dans les sphères de décision. Chaque femme politique devient un test, un spécimen observé sous microscope. Chaque erreur, même mineure, devient une preuve de l'incompétence générale. Chaque difficulté, même clairement liée à des causes structurelles, devient un échec personnel.

Les recherches récentes sur le glass cliff apportent un éclairage supplémentaire crucial. Andrea Aldrich et Zeynep Somer-Topcu, dans une étude publiée par Cambridge University Press en 2025, ont développé ce qu'elles appellent la théorie des "sables mouvants" pour décrire l'expérience des femmes leaders. Selon cette analyse, le leadership féminin ne consiste pas seulement à faire face à une falaise au moment de la nomination. C'est ensuite une lutte constante dans des sables mouvants institutionnels : plusieurs facteurs agitent le terrain et font que les femmes s'enfoncent plus rapidement que leurs homologues masculins. La moindre erreur est amplifiée, chaque difficulté structurelle est imputée à leur incapacité personnelle, et les réseaux de solidarité masculine traditionnels leur font défaut au moment où elles en auraient le plus besoin.

Une autre étude, publiée dans le National Institutes of Health en 2024, analyse le phénomène dans le contexte des élections législatives françaises entre 2002 et 2017. Les chercheurs y démontrent que l'ampleur du glass cliff varie considérablement selon l'orientation politique des partis. Les formations de droite, plus conservatrices sur le plan social, tendent à placer leurs candidates femmes et issues des minorités dans des circonscriptions beaucoup plus difficiles à gagner que ne le font les partis de gauche. Plus important encore, l'étude révèle que si l'effet de falaise de verre pour les femmes tend à diminuer avec le temps à mesure que leur représentation s'améliore, ce n'est pas nécessairement le cas pour d'autres groupes minoritaires. Cela suggère que le progrès n'est ni linéaire ni automatique : il dépend de choix politiques délibérés et de la volonté réelle des structures de pouvoir de partager équitablement les chances de succès.

Ces recherches nous aident à comprendre ce qui se joue en Haïti au-delà des trois cas individuels. La falaise de verre n'est pas une conspiration ourdie dans l'ombre contre Sandra Paulémon, Stéphanie Smith ou Raina Forbin. C'est un mécanisme systémique qui remplit trois fonctions essentielles pour la préservation des structures de pouvoir existantes.

Premièrement, il externalise l'échec programmé. En confiant aux femmes les ministères les plus fragilisés, les réseaux traditionnels se protègent. Si l'échec survient inévitablement, il sera imputé aux nouvelles venues, et non à ceux qui ont géré ces institutions pendant des décennies sans jamais parvenir à les faire fonctionner.

Deuxièmement, il donne un vernis de modernité. Dans un contexte international où la parité est devenue un indicateur de bonne gouvernance, nommer des femmes permet d'afficher un progrès formel sans rien changer au fond. Les organisations internationales et les ONG qui applaudissent ces nominations devraient s'interroger : applaudissent-elles une avancée réelle ou un écran de fumée qui masque l'absence de réforme substantielle ?

Troisièmement, il discrédite l'idée même que les femmes puissent gouverner. C'est la fonction la plus pernicieuse du mécanisme. Lorsque l'échec survient dans les conditions décrites, il est utilisé comme preuve définitive de l'incapacité féminine. On oublie soigneusement de mentionner que l'institution était en ruine avant l'arrivée de la ministre, que les moyens manquaient, que l'insécurité était déjà chronique. Il ne reste qu'un jugement simple, brut et sexiste : "elle n'était pas à la hauteur". Ce jugement, répété suffisamment de fois, finit par s'imposer comme une évidence dans l'opinion publique.

Dans le cas de Raina Forbin, cette mécanique prend une dimension supplémentaire. En utilisant contre elle un argument juridique obsolète, on cherche à la présenter comme fondamentalement étrangère à la nation qu'elle est censée représenter. Peu importe que la loi ait changé. Peu importe que des hommes politiques aient eu des parcours internationaux sans que leur loyauté soit jamais questionnée. Pour une femme, le simple fait d'avoir vécu à l'étranger devient un soupçon permanent.

La même logique a joué pour Stéphanie Smith, mais sur un registre différent. La réduction de son corps à un objet esthétique vise à la vider de toute substance politique. Une femme ministre que l'on regarde, que l'on commente sur son apparence, c'est une femme que l'on cesse d'écouter. C'est une femme que l'on dépouille de son autorité avant même qu'elle ait commencé à l'exercer.

Pour Sandra Paulémon, l'attaque a pris la forme d'une exigence de performance immédiate et parfaite. On l'a jugée sur une allocution comme on jugerait une étudiante lors d'un examen oral, sans accorder le moindre poids au contexte dans lequel elle prend la parole. Cette infantilisation est une forme de déni de son statut de ministre.

Trois femmes, trois formes d'attaque, mais un seul objectif : prouver qu'elles ne sont pas à leur place.

Je ne dis pas que les femmes politiques doivent être exemptées de critiques. La responsabilité publique exige une reddition de comptes rigoureuse pour tous, indépendamment du genre et du sexe. Mais cette rigueur doit être honnête et contextualisée. Elle doit tenir compte de l'état des institutions au moment de la prise de fonction, des contraintes structurelles qui pèsent sur l'action gouvernementale, de l'héritage administratif laissé par les prédécesseurs (hommes). Juger une ministre sur une allocution de quelques minutes en ignorant que son ministère est à l'agonie depuis des années, ce n'est pas de l'analyse politique. C'est du réflexe machiste, sexiste, discriminatoire pur et simple.

Les chercheuses Ryan et Haslam, dans leurs travaux fondateurs, avaient déjà identifié cette dimension. Elles montraient que les femmes leaders, confrontées à la falaise de verre, subissent non seulement les difficultés objectives de gestion de crise, mais aussi un stress psychologique accru lié à la conscience d'être jugées plus sévèrement. Cette double peine conduit à des taux d'épuisement professionnel plus élevés et à des carrières plus courtes, ce qui, en retour, renforce le stéréotype selon lequel les femmes ne seraient pas faites pour ces postes. C'est un cercle vicieux parfaitement huilé.

La falaise de verre haïtienne nous tend un miroir cruel. Elle nous rappelle que l'accès des femmes au pouvoir n'est pas un progrès en soi si cet accès se fait dans des conditions d'échec programmé. Une véritable politique d'égalité ne consiste pas à pousser les femmes dans le vide en leur donnant l'illusion de gravir les sommets. Elle consiste à consolider les institutions avant leur arrivée, à leur donner les moyens humains, financiers et politiques de réussir, à créer un environnement où l'échec n'est pas statistiquement garanti dès le départ.

Cela implique de regarder en face l'état réel des institutions haïtiennes. Le ministère de la Planification ne pourra être relevé que par un effort soutenu de reconstruction administrative, de formation des cadres, de rétablissement de la confiance avec les partenaires internationaux. Le ministère du Tourisme ne pourra redevenir crédible que si l'État reprend le contrôle de la sécurité sur le territoire national. Le ministère des Affaires étrangères ne pourra retrouver son influence que si une vision diplomatique cohérente est définie et soutenue. Ce ne sont pas des tâches qu'on peut accomplir en quelques mois, avec des budgets faméliques et une équipe réduite, en étant constamment observée comme une bête curieuse.

L'instrumentalisation de la question de la double nationalité dans l'affaire Forbin est particulièrement révélatrice de cette mauvaise foi ambiante. En 2026, alors que la réforme constitutionnelle de 2011 a clairement légalisé la double citoyenneté, agiter ce chiffon rouge relève soit d'une méconnaissance inexcusable du droit, soit d'une manipulation délibérée. Dans les deux cas, cela trahit une volonté de trouver des prétextes plutôt que d'évaluer le fond.

Ces trois femmes ne sont pas des anomalies dans un système par ailleurs vertueux. Elles sont les symptômes d'un mode de gouvernance qui utilise la représentation féminine comme un paravent pour éviter de réformer en profondeur des institutions à l'agonie. On leur confie des ministères sinistrés, on les expose aux critiques les plus sévères, on les attaque sur des terrains personnels, et quand l'échec arrive, on pourra dire : "vous voyez, les femmes ne sont pas faites pour gouverner".

Sinon, la politique n'est qu'un théâtre où les femmes sont invitées à monter sur scène uniquement lorsque la maison brûle, pour endosser la responsabilité d'un incendie qu'elles n'ont pas allumé. Et cela n'est pas de la gouvernance. C'est l'art de transformer l'émancipation en précipice.

Les leçons de la recherche internationale sur le glass cliff devraient nous alerter. Si nous voulons sincèrement plus de femmes aux postes de responsabilité, nous devons exiger plus que des nominations symboliques. Nous devons exiger des conditions réelles de succès. Nous devons exiger que les institutions soient réformées avant d'être confiées, que les moyens suivent les mandats, que les critiques soient proportionnées aux obstacles réels.

Tant que cela ne sera pas fait, chaque nomination de femme à un poste difficile en Haïti devra être examinée avec suspicion. Est-ce une vraie promotion ou un piège du patriarcat déguisé ? Est-ce une reconnaissance des compétences ou une instrumentalisation cynique? Est-ce un pas vers l'égalité ou un mécanisme de plus pour discréditer l'idée même que les femmes peuvent gouverner ?

Les réponses à ces questions diront tout de la sincérité de notre engagement collectif pour l'égalité des genres et du sexe. Et pour l'instant, les cas de Sandra Paulémon, Stéphanie Smith et Raina Forbin ne laissent guère de place à l'optimisme.

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À propos de l’Auteur* :

Consultant et Spécialiste en politiques publiques et internationales, Droits Humains et Démocratie, Justice sociale et réparatrice. Alumni du Programme de Bourse des Nations Unies pour les Personnes d’Ascendance Africaine (2024).

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