L’emploi des jeunes en Haïti face aux prévisions mondiales de 2050

Par Hervé BOURSIQUOT[1] En 1984, Jacques Freyssinet introduit ainsi son livre[2] “Des dizaines de millions de chômeurs dans le monde aujourd’hui, c’est avant tout une source de scandale.

L’emploi des jeunes en Haïti face aux prévisions mondiales de 2050

Jeunes au travail

Par Hervé BOURSIQUOT[1]

En 1984, Jacques Freyssinet introduit ainsi son livre[2]Des dizaines de millions de chômeurs dans le monde aujourd’hui, c’est avant tout une source de scandale. D’abord un scandale individuel, pour ceux qui cherchent vraiment un emploi et se trouvent rejetés dans une situation d’infériorité (…) scandale à l’échelle sociale ensuite: comment des systèmes économiques qui sont loin d’assurer à tous un niveau acceptable de satisfaction des besoins, surtout si l’on se place au niveau mondial, peuvent-ils gaspiller des quantités aussi considérables de capacités de travail, c’est-à-dire des capacités de production?” Pourquoi cette idée de Freyssinet doit nous interpeller aujourd’hui plus que le fait que le chômage doit être considéré mieux comme un phénomène socioéconomique et politique que comme un problème qui doit attirer pitié et projet politique de campagne? Qu’est-ce que les savants et les connaisseurs nous cachent? Pourquoi on n’en parle pas dans l’objectivité nécessaire quitte à faire retourner Max Weber dans son cercueil? Le débat sur le choix du silence ne m’intéresse pas. Ceux et celles qui se taisent savent pourquoi. Il est clair que la jeunesse dont je parle a déjà fait son choix. Il nous faut l’accompagner vers des lendemains enchanteurs.

Au risque d’être lapidés sévèrement, ou parfois déconstruits carrément sur les réseaux sociaux, des professionnels et amis de la pensée positive choisissent le confinement intellectuel et parfois même moral pour ne pas partager leurs idées, surtout si elles sont impopulaires. Plus d’un attendent des repères pour l’action face à ce phénomène. La population d’Haïti est dominée par des jeunes. Et si on parlait de son intégration professionnelle dans un contexte où les diplômes nationaux ont peu de valeur au niveau international?

La science et l’objectivité dérangent et plus d’un ne veulent pas paraître non-alignés pour bien des raisons. Les jeunes ne travaillent pas en Haïti et on leur dit qu’ils n’ont pas d’expérience. Comment veut-on qu’ils en ont si on ne les laisse pas travailler une fois? Ils doivent travailler où? Pour faire quoi? Est-ce que ces emplois existent? Je maintiens le principe que nous sommes passés vite à la tertiarisation du marché du travail et tout ce qui ne rentre pas dans ce cadre est considéré comme inférieur, de bas niveau ou des emplois pour personne en échec de plan de vie.

Qui doit créer des emplois?

Je pars du principe que la création d’emploi est surtout une attribution de l’État, en ce sens que l’État attire les investisseurs et accompagne les entreprises pour créer un peu plus d’emplois. Oui, c’est l’État qui doit générer les meilleures conditions pour que le secteur privé crée des emplois. C’est l’État qui aide les investisseurs à prendre de plus en plus confiance afin que leurs capitaux agissent sur la courbe du chômage. C’est également à l’État de s’assurer que les travailleurs soient protégés et qu’ils sont traités à leur juste valeur. Dans le cas haïtien, une tendance s’aligne sur le principe que l’État n’embauche pas assez. Mais, pourquoi personne ne dit que ce n’est pas son rôle de procéder à des embauches massives? Un pays a besoin de beaucoup de policiers, de médecins et d’enseignants, oui et c’est la responsabilité que le public (l’État) offre ces services à une qualité qui n’a rien à envier au privé surtout quand il s’agit de la santé et de l’éducation. De toutes les façons la sécurité assurée par la police et l’armée sont des responsabilités de l’État. C’est déjà beaucoup. Si l’État doit encadrer et protéger les fonctionnaires, il doit le faire pour les employés du secteur non-public qui ont droit à une sécurité professionnelle. Tout le monde ne peut pas être fonctionnaire. Tout le monde ne veut pas être fonctionnaire non plus. Mais tout le monde mérite un traitement proportionnel à son capital humain et à sa force de production. Et c’est surtout ce que les intellectuels haïtiens choisissent de taire pour éviter d’être impopulaires, on eût dit que tout le monde est en campagne pour des postes ou en inaction pour garder son poste. Du coup, peu de gens comprennent la réalité. Le secteur privé est le principal créateur d’emplois et pour cela il a besoin de l’appui en termes de sécurité et leadership constructif de la part des pouvoirs publics.

Et les conditions à réunir?

L’éducation doit jouer un rôle plus technique et je ne m’empêcherai jamais de le dire: tout le monde n’a pas besoin d’aller jusqu’au baccalauréat et le baccalauréat doit cesser d’être généraliste, il doit agir sur l’employabilité. Il faut se tenir au principe que chaque individu fait son choix et on ne doit rien lui imposer, c’est de la violence, symbolique, dit-on. Tout le monde n’a pas besoin d’avoir une Licence, un Master ou un Doctorat. Les universités n’existent pas pour coller des grades académiques. Avec les indicateurs démographiques qui définissent Haïti, des formations initiales de 4 ans ne peuvent pas être les seules qui caractérisent les universités. Des cycles courts de 2 ans peuvent permettre de former de bien meilleurs professionnels aptes à intégrer le marché du travail ou à créer leur propre activité professionnelle, et du coup, créer également des emplois. Si l’État est le plus grand pourvoyeur d’emplois, les investissements qui doivent construire le pays se feront difficilement. L’État doit être pourvoyeurs d’emplois de qualité et l’État doit protéger chaque employeur et chaque employé pour emboîter le pas vers une société plus cohésive. L’exigence de certifications professionnalisées ou poussées représente la traduction socioprofessionnelle d’une vision de qualité, de rendement et de méritocratie. Qui fait tourner le pays? Avec quelles compétences? Si les ménages accusent une pauvreté qui ne se démontre plus, l’exigence de formations longues pour peu de compétences et pour des emplois sans haut niveau de compétences n’est qu’un crime. Pourquoi exiger 3 ans si l’on doit se concentrer 1 an ou 2 ans pour faire une formation professionnelle et technique? L’État doit créer des conditions pour renforcer la disponibilité des emplois dans tous les secteurs et le secteur éducatif de concert avec les acteurs du monde du travail doit penser à l’aspect professionnel dans une vision de l’égalité des chances et des places. C’est surtout dans le cadre de cette vision que les exigences ne doivent pas se rapprocher d’un abus qui désavantage une catégorie tout en élargissant le fossé des inégalités socioéconomiques.

le défi d’organisation de la formation initiale et la vision d’une nouvelle société

Le relèvement du défi des emplois jeunes nécessitent de repenser les traitements actés par les employeurs et des décisions justes sur les pratiques sociales de qualification et les pratiques éducatives de certification. Personne ne devrait passer 3 à 4 années d’études universitaires pour devenir agent de caisse dans une banque commerciale ou simple secrétaire ou réceptionniste. Toute la formation technique et professionnelle qui permettrait d’occuper ces postes, entre autres, ne devrait pas avoir l’exigence du baccalauréat. Il est difficilement concevable que pour moins de 12 millions d’habitants on compte plus de 200 institutions d’enseignement supérieur, un peu plus que le Canada ou d’autres pays de l’Union Européenne ou d’Amérique Latine. Si on enlève les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce et les écoles spécialisées la France n’atteint pas 75 universités. Des choix sérieux doivent être faits pour que l’emploi des jeunes cesse d’être un discours de campagne.

On pourrait penser au début d’un conflit intergénérationnel si on aborde à haute et intelligible voix le rôle que doit occuper le mécanisme de renforcement de l’emploi des jeunes. D’aucuns se demanderaient pourquoi les jeunes doivent travailler alors que les aînés peinent à trouver encore du travail? Je m’interdis de sombrer dans l’arrogance en brandissant le drapeau que chacun prêche pour sa paroisse. Mais, je dirais tout simplement que c’est pour éviter que cette dérive ne s’institutionnalise qu’il faut agir maintenant et que les générations futures puissent bénéficier des retombées positives de ces mécanismes. Les jeunes de 16 à 30 ans doivent trouver du travail et payer leurs études s’ils veulent et construire leur vie s’ils ne souhaitent plus continuer à étudier. Trop c’est trop, on ne peut plus avoir des jeunes qui attendent encore la trentaine pour se mettre en couple, se marier ou commencer à chercher du travail. Puisque ce comportement est guidé par les représentations associées au diplôme et à la fin des études. La logique dans l’éducation haïtienne (comprendre socialisation) est qu’on ne se marie pas si on n’a pas de diplôme ou si on n’a pas encore fini ses études à l’université. Ne serait-il pas bien (beau?) que papa ou maman dépose bébé à la crèche pour aller au travail et ensuite à la faculté?

et les impacts…?

Selon la Banque Mondiale, d’ici à 2050, plus de 85% de la population mondiale vivra dans des pays en développement. Un pays ne se développe pas avec uniquement des emplois nécessitant des grades académiques. Haïti doit sortir sa population de cette représentation guidant un comportement de complexe et de sentiment d’échec. On n’a pas tous besoin de monter un média en ligne, un parti politique ou une organisation non gouvernementale. On développe un pays avec des métiers dont les impacts sont immédiatement convertibles en production de PIB. La professionnalisation de haut niveau est un choix individuel et personnel et non une imposition qui finalement ne permet pas à l’individu de se réaliser en tant que personne humaine. Il s’agit en gros d’un plan de construction de société. Tout comme on ne fait pas la guerre avec une armée composée uniquement de généraux, on ne construit pas un pays avec titulaires de Bac+5[3] et de Bac+8[4]. Dans la mesure où l’on peut gagner sa vie décemment, on ne doit pas imposer à quiconque de faire de longues études sous prétexte que c’est un indicateur de réussite. Le bluff qui est derrière le tout est que les faiseurs de plan de vie qui mettent le diplôme au plus haut niveau ainsi que les études longues n’ont jamais fait autant d’efforts et se cachent sous un faux profil. Je le dirai toujours que si le diplôme représente un standard pour occuper certaines positions, il n’est pas un indicateur suffisant de compétences avérées. Oui, les jeunes doivent se former. Malheureusement, certaines formations se donnent en aval du recrutement. Il faut savoir lire et écrire dans un premier temps. Chaque employeur peut faire, certes, certaines exigences en lien avec les prescrits de l’État. À ces prescrits, tous les employeurs s’y soumettent. On ne doit pas conditionner l’emploi des jeunes avec l’obtention de grades académiques du plan classique LMD[5] ainsi que le grand nombre d’années d’expérience professionnelle. En revanche, le respect des normes de standardisation ne doit pas être piétiné. En effet, pour devenir enseignant, le parcours à suivre est bien défini. Chaque corps de métier spécialisé obéit à des standards précis qui méritent un renforcement évolutif pour gagner en rendement et en qualité. Si la confiance n’exclut pas le contrôle, le maintien du mécanisme pour devenir professionnel de la santé et de l’éducation, entre autres, reste une prérogative de l’État en consensus avec les partenaires sociaux et les corporations. Et si le choix d’innover les pratiques sociales de qualification et les pratiques éducatives de certification permettait de réduire le trop large spectre du non-formel et du charlatanisme dans les secteurs de la vie nationale?


[1] Docteur en Sciences de l’éducation et expert de conseil en développement professionnel.

[2] Freyssinet, J. (1984). Le chômage. Paris: La Découverte, coll. Repères. p.5

[3] Correspond au grade de Master, donc 5 années après le Baccalauréat (système européen).

[4] Correspond au grade de Doctorat, donc 8 années après le Baccalauréat (système européen).

[5] Licence Master et Doctorat