La terre d’Haïti est à nous et à nous seuls !

« L'Occupation oubliée : Jim Crow en Haïti » film documentaire.

Joël JEAN-BAPTISTE
04 mars 2026 — Lecture : 9 min.
La terre d’Haïti est à nous et à nous seuls !

Affiche du film The Forgotten Occupation

« L'Occupation oubliée : Jim Crow en Haïti » film documentaire.

Alain Martin,  cinéaste Haïtiano- Américain, a mis 10 longues années pour réaliser son documentaire sur la première occupation d’Haïti : The Forgotten Occupation : Jim Crow goes to Haïti, mais le résultat en valait la peine, d’autant qu’en cette difficile période de la vie de notre nation, l’histoire semble balbutier. Un Président assassiné, le pays à feu et  à sang, des Gouvernements transitoires impopulaires, des bateaux de guerre américains dans la rade de Port-au-Prince,  probablement des militaires étrangers sinon des mercenaires en opération sur le territoire national, la doctrine Monroe réactivée, un Proconsul qui donne des ordres, des autorités nationales qui obéissent  …. On a déjà vécu tout cela.

Mais comment revisiter avec un regard contemporain la période de la première occupation américaine d’Haïti de 1915 a 1934 ? D’autant plus que beaucoup d’historiens et d’intellectuels notamment les grosses pointures, Jean Price-Mars, Dantès Bellegarde, Roger Gaillard, Suzy Castor, George Corvington pour ne citer que ceux-là se sont penchées  sur la question. Avec Les Blancs débarquent Roger Gaillard a lui,  soulevé l’étendard de la révolte de la conscience citoyenne contre ce qui lui paraissait comme la profanation de notre patrie et de notre liberté. Malgré tout, il reste encore le sentiment que seuls les intellectuels haïtiens ont pu prendre conscience des implications profondes de cette occupation. Il arrive même que certains nationaux dénigrent Charlemagne Péralte et les Cacos comme d’autres ont tenté de le faire avec Dessalines.

Alain Martin, cinéaste haïtiano-américain, en plus d’une documentation solide et des témoignages forts a choisi  de traiter aussi la question sous un angle intimiste : Contredire la personne, la plus importante dans sa vie, celle qu’il vénère le plus, son grand-père décédé, à travers une longue lettre.

Martin a passé sa petite enfance en Haïti, chéri par ses grands-parents Brunel et Mémère . Ils ont tout fait pour lui inculquer, ce qui leur paraissait le plus important dans la vie, les bonnes manières, le goût du beau, le goût de la réussite, de leur réussite et la fidélité à Haïti . Dans cet Haïti-là de la fin des années 80, il est formellement interdit de contredire les aînés. Pour comprendre la mentalité des grands-parents d’Alain, il faut connaitre leur histoire. Dans les années 50-60, comme tous ceux de la classe moyenne, ils ne devaient pas mener large. Ils ont dû connaître, enfants, cette période de l’occupation et ont dû être fascinés par ces « blancs, leurs uniformes, leurs armes, leurs moyens etc. » Et par la suite ils ont émigré aux Etats-Unis où ils ont découvert l’Eldorado. En cette période-là, l’Amérique avait un urgent besoin de travailleurs étrangers. On les a accueilli à bras ouvert, à condition qu’ils restent à la place assignée, ce qui ne les gênait pas et ils ont découvert la démocratie, des institutions qui marchent, l’opulence. Ils n’ont sûrement pas eu le temps de voir les discriminations, la ségrégation raciale etc.

Après avoir dûment trimé, les voilà de retour en Haïti pour jouir de leur retraite, fiers d’avoir réussi leurs vies et de pouvoir maintenant donner le meilleur à leurs petits-enfants particulièrement à ce cher Alain. Avec l’âge, les voilà, à droite toute, insensibles aux revendications sociopolitiques de la masse. N’oubliez pas que c’est la fin de la dictature des Duvalier, une période de libération nationale, ponctuée de Coups d’État militaires, de fortes revendications populaires et aussi de dérapages, l’avènement du mouvement Lavalas. Il est facile d’imaginer le jeune Alain avec sa sensibilité à fleur de peau, tentant timidement d’argumenter sans offenser, sans paraître mal-élevé. A défaut il a dû avaler sa salive, enregistrer  et cela a dû le tracasser longtemps… Finalement prenant son courage à deux mains, il écrit cette lettre à son grand-père décédé pour  l’informer de ses recherches quant à l’occupation américaine d’Haïti de 1917 et de ce qu’il a conclu des conséquences de cette occupation jusqu’à aujourd’hui.

Cette occupation ne fut pas de tout repos et l’occupant n’était pas venu au secours du peuple haïtien pour l’aider à sortir de son marasme. Là où son grand-père voyait progrès, Alain y voit hégémonie, racisme, cruauté. Là où son grand-père voyait les Etats-Unis voler au secours d’Haïti pour restaurer l’ordre, Alain y voit la perte de notre souveraineté, le retour aux pratiques quasi-esclavagistes comme la corvée, le viol de notre liberté si chèrement acquise. L’occupant était là, au nom de sa doctrine raciste, pour se servir, pour montrer à cette bande de nègres qui ont osé, quelle était la race supérieure.

Martin a fouillé partout dans les grandes Bibliothèques, dans les archives, a interrogé les derniers survivants, pour nous faire revivre cette période.

En 1917, nous avions plus d’un siècle de liberté. Nous avions rendu les droits de l’homme universels. Nos constitutions ont été les plus humanistes. La Constitution de 1805 a consolidé l’abolition de  l’esclavage obtenu sur les champs de bataille et a garanti la liberté individuelle, alors que les Etats-Unis ont dû attendre 1865, 60 ans après,  pour prétendre officiellement   supprimer   l’esclavage chez eux. Selon cette Constitution, tout noir ( esclave fugitif ou libre) foulant le sol d’Haïti devenait automatiquement libre et citoyen d’Haïti. Tous les haïtiens  étaient désormais connus sous la dénomination générique de noirs, quelle que soit sa nuance de couleur de peau. Haïti offrait l’asile à tout opprimé du monde entier.  Pouvait-on imaginer pays plus progressiste à cette époque. Haïti a fourni une aide déterminante aux libérateurs de l’Amérique latine à une seule condition. Sur votre route, il ne doit plus avoir d’esclaves, d’opprimés.  Pas étonnant que les Etats-Unis ont mis près de 60 ans pour reconnaître la République d’Haïti, quoique en 1779 à Savannah, un millier de volontaires venus de la future Haïti ont joué un rôle clé dans la bataille de Savannah pendant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis. Parmi eux, les futurs dirigeants de la nouvelle République. Nous n’avions pas eu de retour d’ascenceur. Au contraire,  ce mauvais élève, il fallait lui casser les reins. La France s’y est employée grandement avec la rançon de l’Indépendance. Les Etats-Unis sont venus, en fait, achever le travail avec l’occupation.

La documentation est abondante et Martin a eu l’intelligence de faire témoigner ses contemporains, parmi ceux qui se sont penchés sur l’histoire et sur les relations haïtiano-américaines et aussi des militants de la cause haïtienne. Nous avons eu même le loisir de reconnaitre les membres de l’État-Major américain de l’époque en Haïti. Ce n’était pas tous des brutes épaisses, non, l’amiral Caperton ne dédaignait pas porter un gant de velours, quitte  à appuyer très fort quand il le fallait. Le vieux Sudre Dartiguenave a eu parfois des sursauts d’orgueil, mais c’était trop tard. La bourgeoisie compradore s’est couchée au propre comme au figuré devant l’occupant, pensant que vu qu’ils étaient de couleur et « civilisés », l’occupant allait faire corps avec eux pour mater la racaille et les rétablir dans leur droit divin. Malheureusement ces adeptes des lois  Jim Crow ne pouvaient faire aucune différence entre les bourgeois des villes et le peuple des mornes. Tous des sauvages !

Ce n’étaient pas les villes, qui se sont révoltés contre l’occupant, c’était des paysans, les Cacos avec à leur tête le Commandant Charlemagne Péralte. C’était eux qui avaient accepté de se sacrifier pour défendre la souveraineté et la dignité nationale.  Il est vrai que l’occupant savait déjà comment manipuler les faibles. Dans les villes, c’était l’occupant qui distribuait les salaires etc. Et ils ont dû s’assurer de pouvoir le faire  efficacement et régulièrement. Cela suffisait pour conquérir l’âme des villes. Pas étonnant que le grand-père Martin n’ait vu que des sauveurs en ces occupants.  Et il ne fut pas le seul, vu que les occupants sont passés maîtres dans l’art de persuader certains occupés du bon côté de leur présence. Leurs différents outils de soft-power feront le reste jusqu’à nos jours. 

Ce serait malhonnête de dire que la situation catastrophique actuelle ( et le mot est faible) d’Haïti est la conséquence unique de l’occupation américaine de cette période, mais il faut reconnaitre que cette occupation a façonné pour toute la suite de notre histoire, le cadre gouvernemental , le cadre institutionnel qui nous a amené aux trente années de dictature des Duvalier. Si en 1990, les américains ont perdu temporairement la main dans la conduite de la politique haïtienne, avec les premières élections démocratiques réalisées dans le pays,  moins d’un an après ils l’ont reprise en « cautionnant » un coup d’état sanglant. Ils ne l’ont plus perdue depuis. Par la suite, ils ont  déstructurer notre économie, par exemple en nous forçant  à brader les grandes entreprises de l’État dans un programme de privatisation,  en changeant nos régimes alimentaires pour nous addicter au riz de l’Arkansas tout en appauvrissant nos régions rizicoles.

Décidément ce documentaire, avec une facilité et une sincérité,  arrive à déconstruire totalement la version historique de l’occupant et devrait être projeté dans les écoles et les universités haïtiennes pour discussions et débats. A tous les compatriotes, je dis, réapproprions-nous notre histoire. A tous ceux qui s’intéressent aux rapports entre les nations particulièrement entre les grandes et les petites nations, par la taille du territoire, de la population, par la richesse etc., les dirigeants actuels et futurs d’Haïti se doivent de le voir et de méditer. Les diplomates accrédités en Haïti également, ceux des Etats-Unis en particulier se doivent de connaitre un minimum de notre histoire commune. Ce n’est pas un film anti-américain, c’est un documentaire historique et parfois, il arrive qu’il y a parmi les diplomates, des hommes et des femmes qui sont animés, dans la limite de leur fonction, de respect et de sentiments sincères envers Haïti. Les autres oublient trop souvent combien nous sommes attachés à la liberté et à notre indépendance. Liberté ou La Mort fut notre devise durant la guerre d’indépendance.  Qu’ils sachent simplement que nous avons toujours connu pire que ça et que nous serons toujours debout.

Il en faut des Alain dans toutes les familles, capables gentiment  de nous obliger  à  dépoussiérer nos préjugés, voire nos certitudes. Les États-Unis d'Amérique ayant toujours été un pays d'immigration, immigration européenne, « immigration » forcée africaine, immigration asiatique, caribéenne etc., le temps aidant il y a aujourd’hui une communauté haïtiano-américaine assez forte... Autant attachée à Haïti qu' aux États-Unis. Cette communauté-là souffre parfois autant que les nationaux haïtiens de la terrible situation que vit le pays. Pourquoi ne peuvent-ils pas être fiers de la politique des Etats-Unis vis-à-vis d'Haïti ?

Sans parler des autres américaines et américains qui ont fait d’Haïti leur seconde patrie en partageant notre sort. Estos hermanas y hermanos sont plus à même d’expliquer la situation au Département d’État que ceux qui ne voient d’Haïti que leurs bureaux, les sièges arrières de leurs voitures blindées et leur chambre à coucher.

A quoi bon recommencer ce bal tragique ? à quoi bon gaspiller tant de vies, tant d’énergies et de moyens ? Il est peut-être temps pour les Etats-Unis d’Amérique, avec leur poids et leur puissance, d’aborder différemment la question haïtienne pour plus de résultats.

Post scriptum

Sorti le 17 février 2026, ce film  a déjà remporté plusieurs distinctions, dont le prix  du Meilleur long métrage documentaire au Festival du film Art of Brooklyn et celui du Meilleur documentaire au Festival international du film d'Haïti.

Availability

Beginning February 17, 2026, The Forgotten Occupation will be available worldwide on a broad slate of TVOD and EVOD platforms, allowing audiences in dozens of countries to rent or purchase the film at home. The documentary will roll out on Apple TV, Amazon, Google Play, YouTube Movies, Gathr, and Vimeo On Demand.

On Apple TV, the film will be available across North America, much of Europe, and key regions in Africa, Asia, and Latin America, including but not limited to the United States, Canada, United Kingdom, France, Ireland, Mexico, Argentina, Chile, Colombia, Peru, Portugal, Sweden, Norway, Belgium, Czechia, Denmark, Hungary, Poland, Portugal, South Africa–adjacent markets such as Mozambique and Namibia, and many Caribbean nations.

On Amazon, The Forgotten Occupation will initially launch in major markets including the United States, Canada, United Kingdom, France, Belgium, and Mexico.

On Google Play and YouTube Movies, the film will be available across a wide swath of the Americas and select European territories, including the United States, Canada, Great Britain, Ireland, Australia, and much of Latin America, with dedicated access in Haiti and other Caribbean nations to support viewers closest to the story’s roots.

In addition to consumer platforms, the film will be available for institutional and educational licensing via Kanopy in the United States, Canada, Australia, New Zealand, Ireland, the United Kingdom, Hong Kong, and Singapore, making it accessible to universities, public libraries, and educational institutions. Gathr and Vimeo On Demand will provide worldwide access, supporting both community-hosted screenings and individual viewing.