Dialoguer pour sortir de la crise : pourquoi Haïti n’y parvient pas encore ?

« Dans plusieurs cas, l’objectif réel des processus dits de dialogue n’était pas la réconciliation, mais l’allongement du temps d’existence au pouvoir.

Patrick Saint-Pré
02 mars 2026 — Lecture : 8 min.
Dialoguer pour sortir de la crise : pourquoi Haïti n’y parvient pas encore ?

Prof Amary Joseph Noël

« Dans plusieurs cas, l’objectif réel des processus dits de dialogue n’était pas la réconciliation, mais l’allongement du temps d’existence au pouvoir. »

Dans un contexte national marqué par l’impasse politique et l’urgence de refonder un espace de concertation crédible, il nous a paru opportun de revenir sur cette intervention du professeur Amary Joseph Noël, prononcée lors d’un atelier international d’échanges Sud-Sud, au cours de laquelle il a rappelé les grandes étapes du dialogue en Haïti et les conditions essentielles pour en faire un véritable outil de transformation. Cette réflexion s’inscrit dans un cycle d’apprentissage élargi, qui se poursuivra avec la présentation des expériences du Sénégal et de la Tunisie, portées par deux figures majeures du dialogue national : le professeur Babacar Kanté et M. Dhamir Mannai, acteurs de processus reconnus pour leur contribution à la paix et à la gouvernance démocratique.

Le dialogue en tant que mécanisme de résolutions des conflits

Alors qu’en Haïti s’enchaîne les crises profondes et s’engage dans des transitions politiques au fil des décennies, la question du dialogue national n’a eu de cesse de traverser l’histoire politique et sociale du pays comme un fil conducteur, souvent invoqué, rarement abouti.

Le départ du Conseil présidentiel de transition (CPT) le 7 février dernier, sans avoir réalisé des élections ni mis hors d’état de nuire aucun des gangs armés, a encore exacerbé la crise profonde à laquelle Haïti faisait déjà face, marquée par l’insécurité, l’effondrement économique et l’absence de gouvernance stable, légitime et constitutionnelle. Le dialogue national dans ces conditions-là revient au centre des priorités publiques, comme étant un processus ou mécanisme de transformation pacifique des conflits.

En ce sens, le programme « Dialogue national pour une économie inclusive et porteuse de paix », appuyé par le PNUD, l’OIT et le Fonds pour la Consolidation de la Paix, vise à établir des espaces de discussions franches et constructives entre les différentes composantes de la société haïtienne sur une économie inclusive et porteuse de paix. Ceci passe désormais par des diagnostics objectifs et consensuels sur les priorités nationales. Néanmoins une conviction profonde, c’est que ce dialogue doit se faire dans un esprit d’inclusion. 

L’atelier d’échanges Sud-Sud autour du dialogue national

Fin novembre 2025 et jusqu’au début 2026, le Programme a réalisé des échanges pour un meilleur partage de connaissances et d’expériences entre les parties prenantes clés du programme, des membres de la société civile, etc.… et les experts et intervenants des deux pays francophones initialement désignés du Sénégal et de la Tunisie. Des ressources techniques mobilisées grâce à la collaboration du projet et de la Swisspeace.

L’atelier international d’échanges Sud-Sud répondant aux directives opérationnelles du plan-cadre des Nations Unies d’appui à la coopération Sud-Sud, et cherchant notamment à renforcer les partenariats dans les processus communs de planification aux niveaux des pays du Sud, engagés dans la poursuite des ODD et aussi dans les efforts de consolidation de la paix.

Le dialogue national dans le contexte historique par Professeur Amary Noël

Intervenant dans le cadre de l’atelier international d’échanges Sud-Sud, réalisé dans le cadre du programme en question en novembre de l’année dernière, le professeur Amary Joseph Noël a tenu à rappeler l’historicité des processus de dialogue en Haïti ainsi que les leçons essentielles pour réussir cette nouvelle étape.

En effet, dans ce contexte où Haïti cherche à structurer un véritable espace de concertation nationale, l’intervention du professeur Amary Joseph Noël apporte un éclairage essentiel. En retraçant l’historicité des processus de dialogue menés depuis plusieurs décennies, il met en perspective les avancées, les impasses et les leçons que le pays doit impérativement retenir pour réussir cette nouvelle tentative. Son analyse, à la fois rigoureuse et ancrée dans l’expérience, permet de comprendre pourquoi le dialogue national demeure un chantier inachevé et quelles conditions doivent être réunies pour qu’il devienne enfin un levier de paix et de transformation sociopolitique. 

Le professeur Amary Joseph Noël propose donc une lecture historique, critique et personnelle des différentes tentatives de dialogue national en Haïti, depuis les années 1930 jusqu’aux États généraux sectoriels de 2018. L’intervenant montre que, malgré la multiplication des initiatives, aucune n’a réussi à instaurer la paix, la réconciliation ou une gouvernance stable et durable.

Jacques Roumain, premier penseur du dialogue national

Le professeur Noël débute sa réflexion en rappelant que l’écrivain Jacques Roumain, dans Gouverneurs de la rosée, est le premier à formuler une vision haïtienne de la réconciliation. Il souligne que Manuel, personnage central du célèbre roman, incarne l’esprit du dialogue et du sacrifice pour l’unité.

Pour bien comprendre l’idée même de dialogue national en Haïti, Amary Noël invite son audience à remonter bien plus loin, jusqu’à l’œuvre de Jacques Roumain, qu’il présente comme un véritable précurseur intellectuel. 

« Jacques Roumain est le premier penseur de la réconciliation nationale haïtienne. Gouverneurs de la rosée reste, à ce titre, un texte fondateur du dialogue en Haïti », avance Amary Joseph Noël avant de paraphraser ce passage phare du roman : « L’eau doit être pour toute la communauté. Il faut qu’il y ait de nouveau des combites ».

« On ne peut pas parler de dialogue national sans parler de partage, de combite et de refus de la division, même au prix du sacrifice », soutient-il un peu plus loin dans son intervention. 

La conférence nationale sur l’enseignement secondaire (1993)

Le professeur poursuit en revenant tout particulièrement sur la première conférence nationale organisée en Haïti, dans le domaine de l’éducation, sous sa direction à l’Institut pédagogique national (IPN). Malgré une méthodologie rigoureuse et une large participation, les conclusions n’ont jamais été appliquées en raison du changement de régime, à la faveur du retour à l’ordre démocratique avec le retour d’exil du président Jean-Bertrand Aristide.

« Le produit de la conférence nationale sera national. Il aura été le fruit de l’union et de la concertation entre les fils d’une même nation », a-t-il rappelé avant de déplorer que les nouveaux dirigeants aient « expulsé du ministère la plupart des directeurs » pour des raisons politiques.

Les initiatives de dialogue (1994–2006)

« Depuis 1994, Haïti a connu plusieurs tentatives de dialogue, mais aucune n’a encore permis la révolution pacifique nécessaire pour déboucher sur une paix véritable et le développement », constate le professeur Noël. 

Cette incapacité à traduire le dialogue en résultats durables explique, selon lui, en partie l’enlisement du pays dans des cycles répétés de violence, de méfiance et de ruptures institutionnelles.

Le professeur Noël retrace la naissance du Collectif pour la Conférence nationale haïtienne souveraine (CNHS), impulsé par le sénateur Tunep Delpe, puis sa disparition après les élections de 2006. Il évoque aussi le Groupe des 184+, avec son « Nouveau contrat social », ainsi que le projet de dialogue national du PNUD, rejeté par le CNHS pour son caractère exogène. « Nous voulons de la conférence nationale haïtienne souveraine et du contrat social et pas autre chose. »

L’engouement pour le dialogue

L’auteur recense une série de concepts apparus au fil des ans dans le discours public : contrat social, chita tann, grand débat, pacte de gouvernabilité, conférence des forces vives, etc. Pour lui, cette inflation terminologique traduit une soif réelle de dialogue, mais aussi une absence de cohérence nationale.

« Le dialogue constitue un carrefour obligé dans la résolution pacifique des conflits, même dans un contexte de méfiance, de divergences profondes et d’intérêts opposés », souligne Amary Joseph Noël. 

Le dialogue politique de El Rancho (2013–2014)

Amary Joseph Noël décrit le rôle de l’Église catholique comme médiatrice et la signature de l’« Accord de El Rancho ». Malgré l’échec à organiser des élections, il reconnaît que ce dialogue a permis au président Martelly de terminer son mandat.

« L’accord de El Rancho a surtout montré que les acteurs politiques haïtiens ont compris que le dialogue constitue un carrefour obligé dans la résolution pacifique des conflits. »

Les États généraux sectoriels de la nation (2018)

Invité à y participer, Noël témoigne de l’incohérence du processus, marqué par des contradictions internes, un manque de transparence et une volonté politique de gagner du temps.

« Aucun sujet n’est tabou », avait alors déclaré le président Jovenel Moïse, passé depuis de vie à trépas. Une affirmation « contredite sans embâcle le lendemain ».

Il critique la tendance des gouvernements à utiliser les dialogues comme stratégies de survie politique plutôt que comme outils de transformation. « L’objectif stratégique réel était d’allonger le temps d’exister au pouvoir. »

Au-delà des cadres institutionnels, le professeur Noël insiste sur la dimension éthique du dialogue. Celui-ci ne peut être réduit à un exercice formel ou tactique ; il implique une rupture avec les logiques de confrontation et d’exclusion : « On ne peut pas parler de dialogue national sans parler de partage, de combite et de refus de la division, même au prix du sacrifice. »

Cette vision, profondément enracinée dans la culture haïtienne, contraste fortement avec certaines expériences récentes, marquées par des agendas politiques étroits.

Malgré ces échecs répétés, le professeur refuse toute tentation de renoncement. Pour lui, le dialogue demeure un passage obligé, même dans un contexte de polarisation extrême et de crise de confiance généralisée : « Le dialogue constitue un carrefour obligé dans la résolution pacifique des conflits, même dans un contexte de méfiance, de divergences profondes et d’intérêts opposés. »

La leçon principale de cette intervention est claire : ce n’est pas l’idée de dialogue qu’il faut abandonner, mais la manière dont elle est conçue, portée et mise en œuvre.

En filigrane, l’intervention du professeur Amary Joseph Noël appelle à une refondation du dialogue national en Haïti : un dialogue réellement inclusif, ancré dans la société civile, libéré des calculs conjoncturels et orienté vers le bien commun. À défaut, prévient-il, le pays risque de continuer à répéter les mêmes schémas, avec les mêmes impasses.

Enfin les riches expériences du Sénégal et de la Tunisie seront présentées prochainement dans ces colonnes et pour un éclairage du débat public et partage avec les principaux acteurs de la société. Voici les principaux intervenants : 

Le Professeur Babacar Kanté du Sénégal, ancien Président de la Commission politique du dialogue national, est l’intervenant expert sollicité par sa grande expérience et connaissance des processus de dialogues nationaux en Afrique de l’Ouest.

M. Dhamir Mannai de la Tunisie, ancien Vice-Président de l'Assemblée constituante tunisienne, est un acteur privilégié du Dialogue National dans ce pays. Ce processus a été salué par la communauté internationale, Prix Nobel du Quartet Tunisien en 2013.