Sécurité, élections et souveraineté : refonder la diplomatie haïtienne sous Alix Didier Fils-Aimé

Le 7 février 2026 marque la fin du Conseil Présidentiel de Transition (CPT).

Sécurité, élections et souveraineté : refonder la diplomatie haïtienne sous Alix Didier Fils-Aimé

Le 7 février 2026 marque la fin du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Par une cérémonie de passation de pouvoir, conformément à l’accord du 3 avril 2024, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé s’est retrouvé seul à la tête de l’exécutif. Cette situation n’est certes pas inédite dans l’histoire institutionnelle du pays, mais elle ouvre une nouvelle séquence politique. Une page se tourne, mais les défis, eux, demeurent.

Le CPT quitte la scène sans avoir réussi à restaurer la sécurité ni à organiser les élections générales comme il était bien inscrit dans l’accord du 3 avril 2024. Le pays reste confronté à l’emprise des groupes armés, à la paralysie institutionnelle et à une incertitude politique persistante. Ce constat impose une évidence : le nouveau chef de l’exécutif ne pourra pas se contenter d’un simple changement de style. Il devra proposer une véritable stratégie.

Dans ses premières déclarations, le Premier ministre a réaffirmé que la sécurité et les élections constituent les priorités absolues de son administration. Mais ces deux objectifs ne relèvent pas uniquement de la politique interne. Comme nous l’avons mentionné dans un précédent article publié dans les colonnes du Nouvelliste, ils sont profondément liés à la politique étrangère de l’État.  [Cette dernière] est orientée tant par les facteurs internes et externes (Rose, 1998 : 145). Sans coopération sécuritaire crédible, sans appui financier et logistique international, sans repositionnement diplomatique clair, ces priorités resteront des intentions.

La question est donc incontournable : quelle politique étrangère Alix Didier Fils-Aimé entend-il mener ? Va-t-il prolonger une diplomatie de dépendance et de réaction, ou amorcer une stratégie plus structurée, plus cohérente, capable de servir réellement les intérêts nationaux ?

Il ne s’agit pas simplement de multiplier les déplacements officiels ni d’accumuler des déclarations de principe. Il s’agit de redéfinir les priorités diplomatiques du pays, de clarifier les partenariats stratégiques et de replacer la politique étrangère au cœur du projet de stabilisation nationale.

Dans les lignes qui suivent, nous avançons des propositions concrètes pour une politique étrangère capable d’appuyer efficacement la restauration de la sécurité et l’organisation d’élections crédibles. Car sans diplomatie stratégique, il n’y aura ni sécurité durable ni transition réussie.

Sécurité : reprendre l’initiative diplomatique

La sécurité constitue le premier des biens publics qu’un État doit assurer à sa population. Lorsqu’il n’est plus en mesure de la garantir par ses propres moyens, il lui appartient d’explorer d’autres instruments pour répondre à cette exigence fondamentale. Car sans sécurité, il n’y a ni gouvernance stable, ni activité économique viable, ni processus électorale crédible.

Dans le cas d’Haïti, dont les ressources économiques demeurent limitées et les capacités militairement extrêmement réduites, la réponse ne peut être exclusivement interne. La contrainte matérielle impose un réalisme stratégique. Dans un tel contexte, l’initiative diplomatique devient non pas une option secondaire, mais un levier central. Elle doit permettre de mobiliser des appuis sécuritaires, techniques et financiers tout en préservant, autant que possible, les intérêts nationaux.

Autrement dit, la faiblesse des moyens internes rend la diplomatie encore plus décisive. La question n’est pas de savoir s’il faut coopérer, mais comment coopérer de manière stratégique et orienté vers des résultats concrets.

Comprendre le regard américain pour mieux négocier

Dans le continent américain, les États-Unis demeurent la puissance structurante. À moins de 2 000 kilomètres des côtes haïtiennes, ils ne sont pas un acteur lointain, mais un voisin immédiat dont les décisions influencent directement la trajectoire du pays. Les autorités haïtiennes ne peuvent donc ignorer ni la réalité du pouvoir politique américain ni la manière dont Washington interprète la crise haïtienne.

Le 10 février 2026, soit soixante-douze (72) heures après le départ du Conseil Présidentiel de Transition, le chargé d’affaires des États-Unis en Haïti, Henry Wooster, a présenté devant la Commission sénatoriale américaine des crédits budgétaires un discours titré « Haïti 2026 : priorités en matière de sécurité et d’aide étrangère ». Ce discours constitue un document stratégique révélateur.

Il en ressort que l’objectif central des États-Unis en Haïti est d'assurer une stabilité minimale afin d'éviter l'effondrement total de l’État et de contenir les flux migratoires irréguliers vers les côtes américaines. La neutralisation des groupes armés y est présentée comme une priorité absolue. Lors de la séance de questions-réponses, interrogé par le sénateur Chris Murphy sur les victimes liés à l’usage de drones, y compris des enfants, le chargé d’affaires a laissé entendre que l’absence d’intervention américaine produirait une situation encore plus dramatique. Le message est clair : la stabilité doit être obtenue, quitte à accepter des coûts humains élevés. Une paix imposée, au besoin par des moyens coercitifs.

Le discours éclaire également la perception américaine des acteurs politique haïtiens. Certains sont décrits comme des élites prédatrices cherchant à capturer l’État à des fins personnelles, au détriment de la sécurité nationale. Dans cette logique, les sanctions ciblées et les restrictions de visa apparaissent comme des instruments de discipline politique. À l’inverse, le Premier ministre semble bénéficier, à ce stade, d’un capital de confiance relatif auprès de Washington.

Cependant, demeure un élément préoccupant : dans cette lecture stratégique, Haïti est construite essentiellement comme une source d'instabilité régionale qu'il convient de gérer. Les intérêts américains priment, les intérêts haïtiens restent en arrière-plan. Or, la relation bilatérale ne peut se limiter à une logique de containment sécuritaire.

La question centrale devient alors la suivante : comment Haïti peut-elle faire valoir ses propres intérêts dans cette configuration asymétrique ? Il ne s'agit pas de nier la dépendance structurelle, mais de la négocier avec de l’intelligence politique. Cela suppose d’identifier clairement les priorités nationales - sécurité, renforcement institutionnel, organisation des élections - et de les inscrire dans un agenda bilatéral précis.

Dans cette perspective, il serait opportun que le Premier ministre mette en place une cellule stratégique de négociation avec Washington, dotées d’objectifs chiffrés et d’un calendrier précis. Une telle structure permettrait de passer d’une diplomatie réactive à une diplomatie fondée sur des engagements mesurables. Car dans un contexte où l'image de certaines représentations diplomatiques a été fragilisée par des controverses successives, seule une approche institutionnalisée et coordonné peut garantir une gestion cohérente des dossiers de long terme.

Taïwan : d'allié symbolique à partenaire stratégique indispensable

La personnalité juridique internationale est l'un des éléments constitutifs les plus fondamentaux pour qu'un territoire puisse être reconnu comme un État faisant partie du système international (Éthier et al., 2003). Le cas de Taïwan illustre parfaitement les tensions qui traversent cet ordre. Faiblement reconnu sur la scène internationale – aujourd'hui reconnu par une douzaine d’États -, Taïwan demeure néanmoins un acteur central dans les dynamiques économiques, technologiques et géopolitiques contemporaines.

Haïti reconnaît Taïwan depuis 1956 et, depuis lors, les relations diplomatiques entre les deux États n'ont jamais été interrompues. Cette continuité, rare dans le contexte actuel, constitue un capital diplomatique précieux. Pourtant, après près de soixante-dix ans de coopération bilatérale, il apparaît aujourd'hui indispensable pour Haïti de réévaluer en profondeur les contours de cette relation afin de la rendre plus stratégique et mieux alignée sur ses priorités nationales.

Haïti traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente. Il a plus que jamais besoin de ses partenaires internationaux pour sa politique de restauration de la sécurité intérieure et de surveillance des frontières, afin de contrecarrer l'influence grandissante et la prolifération des groupes armés. Dans ce contexte, l’expertise technologique taïwanaise représente un levier astucieux encore largement sous-exploité. Selon le classement mondial sur la compétitivité numérique publié en 2025 par l’Institut international pour le développement du management (Suisse), Taïwan se classe au dixième rang sur soixante-neuf (69) pays, sur la base de critères liés à la connaissance, à la technologie et à la préparation au futur.

À un moment où l'insécurité s'étend également à l’espace numérique - notamment à travers l’usage des réseaux sociaux par des groupes criminels - la question de la cybersécurité devient centrale. Par ailleurs, la faiblesse du système d’identification nationale, qui ne bénéficie pas de la confiance des citoyens, ainsi que les dysfonctionnements récurrents dans l’organisation des élections, fragilisent davantage la stabilité politique. Ces défis nécessitent des réponses technologiques et institutionnelles adaptées.  

Dans la construction de sa politique sécuritaire et de défense, Haïti doit privilégier une coopération approfondie avec des partenaires internationaux ayant déjà surmonté des défis comparables. Cette coopération avec Taïwan peut prendre plusieurs formes : formation spécialisée du personnel civil et militaire, octroi de bourses dans les domaines de la sécurité, de la défense et des relations internationales, acquisition de matériels et de logiciels, appui à la construction d’infrastructures destinées aux forces de sécurité, ou encore co-élaboration d’une doctrine sécuritaire adaptée aux réalités haïtiennes.

Dans cette perspective, la négociation d’un pacte technologique structurant, explicitement lié à la sécurité intérieure et à l’organisation des élections, apparaît non seulement souhaitable, mais nécessaire. Une telle démarche permettrait de transformer une relation diplomatique historiquement symbolique en un partenariat stratégique à fort impact.

La République Dominicaine : sécuriser la frontière, sécuriser l’État       

Depuis plusieurs années, les relations haïtiano-dominicaines se sont considérablement détériorées. Les autorités des deux pays peinent à trouver la bonne formule pour apaiser une relation déjà précaire, bien avant l'aggravation de la crise sécuritaire haïtienne et l'affaiblissement des institutions étatiques. Pourtant, au-delà des désaccords politiques et diplomatiques, une réalité s’impose : la résolution de la crise sécuritaire en Haïti passe inévitablement par un contrôle effectif des frontières terrestres, maritimes et aériennes.

Hormis les frontières maritimes, Haïti partage de ses frontières terrestres avec la République dominicaine. Or, l’alimentation des groupes armés en armes, en munitions et en produit illicites ne peut être efficacement combattue sans un travail coordonné entre les deux États. Les deux États ont cette particularité rare de cohabiter sur un même territoire insulaire, l’île d'Haïti. Toute déstabilisation durable de l’un finit nécessairement par avoir des répercussions sur l’autre.

L'accélération de la mondialisation au siècle dernier a renforcé les interdépendances entre les États. Ainsi, un problème survenu dans un coin de la planète peut affecter un autre coin très éloigné. Les grands problèmes, tout comme les petits, sont aussi mondialisés. Comme l’ont montré Joseph Nye et Robert Keohane à travers la théorie de l’interdépendance complexe, les enjeux sécuritaires, économiques et migratoires sont profondément imbriqués et dépassent les frontières (Dussouy, 2008).

Les relations commerciales entre Haïti et la République Dominicaine constituent, à cet égard un levier stratégique majeur. Toutefois, l’emprise croissante des groupes armés sur certaines zones frontalières fragilise ces échanges et accentue l’instabilité. Bien que le contrôle des frontières relève des domaines régaliens d'un État, il s'agit, dans ce cas précis, d'un problème commun, appelant des réponses conjointes. À ces enjeux s’ajoute la question migratoire, devenue particulièrement sensible. Un contrôle renforcé et coordonné des frontières permettrait non seulement de réguler le flux de migrants haïtiens vers la République dominicaine, mais aussi de limiter la circulation des armes, des munitions et des stupéfiants, contre lesquels les deux États peinent à lutter efficacement.

Dans cette perspective, une coopération frontalière renforcée apparaît comme une nécessité stratégique. Cela suppose de redynamiser la Commission mixte bilatérale Haïtiano-Dominicaine, en y intégrant des diplomates expérimentés et des experts en matière de sécurité. La mise en place d’un mécanisme binational permanent de renseignement et de contrôle frontalier constituerait un pas décisif vers une gestion plus rationnelle et plus efficace d’un enjeu engageant la stabilité des deux nations.

La nécessité d’instaurer une diplomatie de résultats

Les intérêts nationaux constituent, hier comme aujourd’hui, le premier objectif de toute politique étrangère. La diplomatie doit être au service d'un objectif précis. À ce titre, elle doit produire des résultats, qu’ils soient matériels - accords sécuritaires, appuis financiers, partenariats structurants – ou symboliques – reconnaissance internationale, crédibilité politique, influence stratégique.

Dans le cas d’Haïti, cette exigence est d'autant plus pressante que l'État fait face à une crise sécuritaire prolongée et à une paralysie électorale depuis dix (10) ans. Chaque initiative diplomatique doit être évaluée à l’aune de sa contribution concrète à ces deux priorités.

L’activisme diplomatique sans retombées concrètes

Les déplacements à l’étranger des responsables politiques appartiennent aux usages traditionnels de la diplomatie depuis que les moyens de communication ont rendu ces déplacements relativement rapides et sûrs (Girault, 1981 : 474). Durant la transition, les ministres des Affaires étrangères, Dominique Dupuy et Jean-Victor Harvel Jean-Baptiste, ont effectué à eux deux plus d’une quinzaine de voyages officiels. Une telle activité pourrait témoigner d’un dynamisme diplomatique. Encore faut-il en mesurer les effets.  

Dans le contexte actuel, il est légitime de se questionner : quels accords structurants ont été obtenus ? Quels engagements concrets ont été pris en faveur de la sécurité ? Quels appuis tangibles ont été mobilisés pour l’organisation des élections ?

Par ailleurs, le ministre des Affaires étrangères a multiplié les petits déjeuners de travail et les rencontres avec des représentants diplomatiques accrédités en Haïti. Ces initiatives sont généralement portées à la connaissance du public à travers des photographies diffusées sur les réseaux sociaux, mais sans objectifs clairement définis ni résultats explicitement communiqués. Or, la diplomatie ne peut se réduire qu’à la théâtralisation.

Dans ce pays où l'insécurité charpente le quotidien de la population et où aucune élection nationale n’a été organisée depuis près d’une décennie, la performance diplomatique ne peut être évaluée au nombre de déplacements effectués ni aux images officielles publiées. Elle doit être mesurée à l'aune des accords signés, des ressources mobilisées et des effets concrets produits.

Il appartient donc au Premier ministre d’instaurer une culture de responsabilité diplomatique. L’introduction d’un rapport stratégique public après chaque mission internationale permettrait non seulement d’améliorer la transparence, mais aussi de renforcer la confiance entre l’État et l’opinion publique. La diplomatie ne doit pas se contenter d’agir, mais elle doit rendre des comptes et assumer ses résultats.

Sortir de la diplomatie d’award

Depuis quelque temps, les réseaux sociaux donnent à voir une diplomatie mise en scène à travers la réception récurrente de plaques d’honneur et de distinction symboliques attribuées à certains diplomates en poste. Ces publications, souvent relayées par des médias en ligne, présentent ces reconnaissances comme des accomplissements majeurs. Or, cette mise en visibilité permanente finit par entretenir une confusion : sert-elle réellement les intérêts nationaux ou participe-t-elle à la construction d’un capital personnel ?

Lorsque la communication diplomatique se concentre sur la valorisation individuelle, le risque est grand d’emmêler la frontière entre prestige personnel et performance institutionnelle. La diplomatie n’est ni une campagne électorale permanente ni une quête de reconnaissance sociale. Elle est un instrument stratégique au service de l'État.

Cette dérive vers une « diplomatie d’award » soulève également une question plus fondamentale : celle de la fonction d’information. L’une des missions primordiales d’une ambassade est d’analyser le contexte politique chez l’État accréditant, d’anticiper les risques et de conseiller son gouvernement en conséquence. Or, lorsque des représentants diplomatiques s’affichent publiquement aux côtés de personnalités politiques étrangères dont les positions sont controversées, voire contraires aux principes que l’État haïtien défend, cela peut exposer le pays à des incohérences et à des maladresses stratégiques.

Une diplomatie réfléchie suppose discernement, prudence et cohérence. Elle exige de mesurer les implications symboliques et politiques de chaque prise de position publique, de chaque photographie, de chaque message diffusé.

Pour remédier à ces dérives, il revient au Premier ministre, en coordination avec le chancelier, d’instaurer une culture d’évaluation et de responsabilité diplomatique. La mise en place d’indicateurs de performance alignés sur les priorités nationales - sécurité, organisation des élections, mobilisation de ressources – permettra de recentrer l’action extérieure sur des objectifs mesurables. Une telle réforme contribuerait à transformer la diplomatie haïtienne : d’une logique de visibilité à une logique d’efficacité.

Construire une diplomatique publique

Le terme diplomatie publique est forgé en 1965 par Edmund Gullion, universitaire et ancien diplomate étasunien, dans le contexte de la guerre froide opposant les États-Unis et l'URSS. À travers ce concept, il s'agissait d’influencer le reste du monde afin de les aligner sur la vision et les valeurs étasunienne. Gullion incarne l'exemple même du savant et du politique. L'idée ici est de montrer que ce concept ne vient pas de nulle part : il a été créé dans un contexte spécifique et suit un cheminement logique pour produire des effets concrets à moyens et long terme.

La diplomatie publique se construit. C'est un processus long et complexe, plus encore dans le cas d'Haïti, pays en crise. Pourtant, elle apparaît aujourd'hui comme un outil indispensable. La diplomatie est un corps de métier comme les autres, régi par des règles, des codes et des savoir-faire spécifiques. Les diplomates, comme les futurs diplomates, doivent en maîtriser les fondements. On ne saurait bâtir quelque chose de concret avec des personnes qui n'ont ni l'amour du métier, ni les connaissances de base, ni la maîtrise des codes. La diplomatie publique repose sur des principes fondamentaux : cohérence du message, continuité de l’action, crédibilité des porte-parole et articulation entre communication et stratégie.

La diplomatie publique ne se résume pas à projeter une image positive du pays à l'extérieur. Elle constitue un outil stratégique pouvant aider à gérer les crises. Les dirigeants peuvent s'inspirer de modèles préexistants, comme celui de l'Ukraine, dont le président a gagné la bataille communicationnelle majeure en structurant un discours clair, cohérent et émotionnellement mobilisateur.

Dans le cas haïtien, les autorités haïtiennes disposent de ressources symboliques importantes, encore largement sous-exploitées. La soupe joumou et le compas, inscrits sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, constituent des supports puissants de narration nationale. Leur valorisation peut servir de socle à une diplomatie publique articulée autour de la culture, de l’histoire et de la diaspora. Cela suppose l’élaboration d’une véritable stratégie nationale de diplomatie culturelle et de mobilisation diasporique, pensée comme un complément stratégique aux efforts diplomatiques classiques.

Décloisonner la politique étrangère : une affaire d’État

Avec ce que l’on désigne communément comme la mondialisation, les enjeux internationaux ne relèvent plus exclusivement du ministère des Affaires étrangères. Ils traversent désormais l’ensemble de l’appareil étatique. Sécurité, économie, élections, migrations, cybersécurité : autant de domaines dans lesquels l’action extérieure de l’État implique une pluralité d’acteurs publics.

Dé-monopoliser la politique étrangère

Comme décrit dans les sections précédentes, la crise haïtienne est multidimensionnelle. La question sécuritaire, par exemple, ne relève pas uniquement de la diplomatie, mais implique directement les ministères de la Justice, de l’Intérieur et de la Défense. Une gestion efficace de l’insécurité suppose une coordination étroite entre ces institutions.

De même, l’organisation des élections ne dépend pas exclusivement du Conseil électorale. Elle mobilise également les ministères de l’Intérieur, des Télécommunications et de l’Économie et des Finances, notamment pour les questions d’identification, de logistique et de financement. À cela s’ajoute la nécessité de relance économique : dans un contexte d’insécurité prolongée, la création d’emplois constitue un impératif stratégique pour prévenir une nouvelle détérioration de la situation sécuritaire. Cela appelle à la mise en place d’une véritable diplomatie économique, impliquant notamment les ministères du Commerce et de la Planification.

Dans ces conditions, une politique étrangère efficace ne peut reposer sur un seul ministère. Elle exige une coordination interministérielle permanente, structurée et orientée vers des objectifs communs.

Créer un Conseil stratégique de politique étrangère

La politique étrangère constitue un levier central de stabilisation nationale. Elle ne peut être traitée comme un domaine secondaire ou marginal. Pour éviter cela, il incombe au Premier ministre de mettre en place un Conseil stratégique de politique étrangère placé sous son autorité directe.

Un tel organe permettrait d’assurer la cohérence de l’action extérieure de l’État, à travers des réunions régulières entre les ministères stratégiques, une définition claire des priorités nationales et l’adoption d’objectifs durables et mesurables. Il s’agirait d’un outil de pilotage politique, capable de transformer la diplomatie en instrument effectif de sortie de crise.

Associer les partis politiques à la réflexion stratégique

Depuis près de cinq (5) ans, Haïti fonctionne sans parlement, privant le système politique d'un contre-pouvoir institutionnel et d’un espace formalisé de débat sur les orientations fondamentales de l’État. La gouvernance repose largement sur des accords politiques successifs, souvent conclus sans clarification suffisante de leur portée, de leurs limites ou de leurs implications internationales.

Dans ce contexte, il est difficile d’identifier les positions des partis politiques sur les grandes questions de politique étrangère. Or, une diplomatie crédible suppose un minimum de consensus interne. Il apparaît donc indispensable d’ouvrir un débat structuré sur les orientations internationales du pays. La création d’un forum consultatif sur la politique étrangère, en amont des élections, permettrait d’engager les forces politiques dans une réflexion collective et responsable sur les intérêts stratégiques d'Haïti.

Conclusion

Dans le contexte haïtien, la sécurité et les élections constituent des dossiers éminemment diplomatiques, dans la mesure où l'État ne dispose pas de ressources suffisantes pour y répondre seul. La configuration actuelle d’un exécutif monocéphale - certes non inédite - peut offrir une opportunité rare de cohérence et de clarté dans la conduite de la politique étrangère.

Cependant, sans réforme des méthodes, sans coordination institutionnelle et sans vision stratégique partagée, ces priorités resteront hors de portée. Le moment est venu de construire une diplomatie professionnelle, portée par des acteurs compétents, coordonnée à l’échelle de l’État et résolument orientée vers la défense des intérêts nationaux.

Ezéchiel ETIENNE et Riguerson ALEXANDRE sont deux politologues internationalistes. Leurs travaux portent respectivement sur la politique étrangère et les organisations internationales, ainsi que sur les politiques publiques et les organisations internationales.