Depuis plusieurs mois, de nombreux citoyens fuient leurs quartiers et leurs maisons pour aller se réfugier n’importe où ou chez un proche. Cette migration interne est causée par l’activité des gangs armés dans plusieurs régions du pays, notamment dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. En 2025, l’ONU récence plus de 1,4 million de déplacés interne en Haïti à cause de l’insécurité, soit une augmentation de plus de 36 % depuis la fin de l'année 2024.
Alors que les citoyens fuient pour sauver leurs vies, une autre tragédie se joue dans l’ombre : la disparition progressive de leurs souvenirs communs. En quittant leurs maisons, ils s’éloignent aussi des espaces qui racontent leurs histoires, des lieux qui cimentaient leurs appartenances à ce territoire.
Pour comprendre l'impact de l'insécurité sur notre identité, il est utile de regarder les travaux récents en psychologie de Henry Roediger (2015), qui explique que la mémoire collective ne repose pas seulement sur ce que nous avons dans la tête. Elle a besoin d'objets physiques comme support pour exister. Si ces objets disparaissent ou deviennent inaccessibles, le groupe risque de perdre ses repères.
Cette idée moderne rejoint les théories plus anciennes de Maurice Halbwachs. Dans son livre titré : la mémoire collective, publié dans les années 1950, il explique que la mémoire a besoin de cadres sociaux pour fonctionner. Le cadre le plus important est l'espace (Halbwach, 1950), qui nous permet de localiser nos souvenirs et de retrouver le passé dans le présent.
Rupture des cadres de vie
Parmi les lieux essentiels à notre identité dans la zone métropolitaine figure la Bibliothèque nationale d'Haïti, première bibliothèque publique du pays, fondée le 11 septembre 1939 et inaugurée par le président Sténio Vincent le 26 mars 1940 (Lainé, 2023). Non loin de là, le Champ-de-Mars s’étend comme musée à ciel ouvert où l'histoire se lit à chaque coin de rue. En le traversant, on côtoie le Palais National, les statues des Pères fondateurs et le Marron Inconnu, tandis que le MUPANAH, le gardien de la mémoire nationale, complète ce décor riche en symboles. Ce musée créé par le décret du 20 octobre 1982 sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, a été inauguré le 7 avril 1983 (MUPANAH, 2025).
Plus qu'un alignement de monuments, cette place était un endroit de pur plaisir. C’était l'endroit par excellence pour prendre le frais, flâner entre amis ou débattre de politique sous les lampadaires. Alors, quand nous ne pouvons plus fréquenter le Champ de Mars ou la Bibliothèque nationale, ce ne sont pas seulement des bâtiments ou les espaces que nous perdons, ce sont les cadres qui permettaient à notre mémoire de rester vivante.
Pour mesurer l’ampleur de cette perte, nous avons recueilli les témoignages de plusieurs citoyens, principalement des étudiants, des professionnels et des professeurs, qui fréquentaient souvent ces espaces de mémoire collective. Les résultats montrent que l’inaccessibilité de ces repères géographiques n’est pas seulement un problème de loisir, mais un véritable effondrement du sentiment d’appartenance.
Pour la majorité des personnes interrogées, le Champ-de-Mars et le MUPANAH étaient des lieux de fiertés, de découverte et une université à ciel ouvert. Un autre étudiant explique cette idée en racontant ses souvenirs du Lycée Firmin :
« …Channmas se yon kote mwen te konn souvan frekante depi lè mwen te lekòl Lise Fimen. Chak tan lekòl lage se la mwen te konn pase anvan fè yon ti tan... Ou retwouve anpil aktivite. Zanmi tou pou bay blag. Epi sou plas la, ou te konn jwenn gwoup moun k ap fè deba. K ap pale sijè sou politik. Mwen te konn souvan pami yo ap tande. Mwen te rive konprann epi aprann yon pakèt anba bouch kèk moun nan deba sa yo. Sa te pèmèt mwen depi jèn te rive konprann kèk reyalite… »
Ce témoignage montre que l’accès à des espaces de mémoire collective n’était pas un simple loisir, mais un processus de construction de l’identité nationale. En perdant l’accès à ces territoires, c’est tout un cadre d’apprentissage et de socialisation qui s’effondre. L'impact émotionnel est tout aussi fort lorsqu'il s'agit du rapport à l'histoire. Saméïka Désir nous confie :
« Lè m te konn al MUPANAH, m te konn santi m rekonekte ak zansèt yo, ak kote nou te soti e ak fòs nou... Espas sa yo bay yon lòt vi ak yon lòt anbyans, li ede nou rekonekte ak bèl vi lè nou te konn viv nan solidarite… »
L'impact le plus frappant est ce sentiment de vide que les participants décrivent comme un arrachement, une mutilation intérieure.
« Mwen santi m tankou yon moun ki pèdi sous li, rasin li. Se kòmsi yo rache yon pati nan mwen... Mwen vin santi m etranje nan pwòp peyi m. »
L’espace nous donne l’illusion que le passé reste présent à travers les traces de ceux qui qui l’ont précédé. Sans cet accès, on se sent coupé de ses racines. Ce qui crée ce sentiment d'être un étranger dans sa propre ville. L'inquiétude ne concerne pas seulement le présent, mais surtout ce que nous allons léguer aux enfants. Une professeure de l’université et cadre du MUPANAH souligne ce danger sous couvert d’anonymat :
« Nou riske jwenn yon jenerasyon moun ki pap gen okenn atach ak istwa epi kilti peyi a... Yon pèp ki pa konn kote l soti, li pap konn kote l prale. »
Un étudiant affirme :
« Pour moi le Champ-de-Mars était notre Sorbonne Université, notre Harvard institut, l’autre moitié de l’UEH. Donk sa plis pase yon senp risk, nou riske pèdi yon gwo senbòl, yon senbòl ki pou kèk moun te vle di twòp bagay, e pou lòt moun tankou m yo ki pou li te vle di tout bagay. »
Ce cri d'alarme montre que la mémoire collective est un courant de pensée continu. Si les jeunes ne peuvent plus marcher sur le Champ-de-Mars, notre Sorbonne, ou lire à la Bibliothèque nationale, ce courant est coupé. La mémoire ne pourra plus circuler entre les générations. Car ce qui forge l'âme d'un peuple, c'est précisément cette solidarité organique, ce tissu de souvenirs partagés et ces repères physiques qui nous permettent de nous reconnaître l'un dans l'autre.
En fin de compte, la violence des gangs armés ne nous prive pas seulement de nos maisons, mais elle agit comme une gomme qui efface la cohésion sociale et la mémoire collective. Si rien n’est fait pour remédier à ce problème, les conséquences seront néfastes pour l’avenir du pays : nous risquons de devenir un peuple désuni, où le sentiment de vivre ensemble disparaîtra, laissant place à l’isolement et à la méfiance. Ce déracinement est inévitable, puisqu’un peuple qui ne peut plus localiser ses souvenirs dans son espace physique finit par perdre son identité. Dès lors, résoudre ce problème de sécurité n'est pas seulement une nécessité pour que les déplacés retrouvent leurs maisons ; c'est aussi le seul moyen de recréer ce lien de solidarité et de redonner vie à ces endroits qui, depuis des mois, restent inaccessibles au public.
Nous rêvons de retrouver un Champ-de-Mars où l’on peut circuler à n’importe quelle heure, un espace où nous, étudiants, pourrions nous réunir entre camarades pour discuter et débattre. Nous voulons un pays où les écoles peuvent organiser des sorties académiques au MUPANAH en toute tranquillité, et une Bibliothèque Nationale où le savoir est à nouveau à portée de main. En somme, nous réclamons le droit de ne pas être des étrangers dans notre propre ville.
John Paulin JEUDI
Étudiant à la Faculté IERAH-ISERSS
Références
Halbwachs, M. (1950). La mémoire collective. Presses Universitaires de France.
Lainé, L. (2023). Pour saluer les 83 ans de la Bibliothèque nationale d’Haïti. Le Nouvelliste.
Musée du Panthéon National Haïtien (2025). Mission et Histoire du Musée.
ONU Info. (2025). Haïti : un record de 1,3 million de déplacés en raison de la violence des gangs. Nations Unies.
Roediger, H. L. (2015). Collective memory: A new arena of cognitive study. Trends in Cognitive Sciences.
Sondage et témoignages recueillis. (2025). Inaccessibilité des espaces de mémoire collective à Port-au-Prince.
