L’actuel président du Conseil présidentiel Laurent Saint-Cyr et l’actuel Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé défrayent l’actualité nationale depuis quelques semaines. Ils monopolisent la presse et les médias non pas pour leur dévouement à la cause nationale, objet auquel ils sont toujours éloignés des besoins sociétaux tels que le développement de l’agriculture, le logement, l’emploi, etc. ; mais parce qu’ils sont des Haïtiens à figure claire par rapport aux Haïtiens à figure noire. C’est-à-dire deux groupes sociaux qui appartiennent fondamentalement au même pays et à la même communauté qui compose la population nationale et formant le peuple haïtien proprement dit, avec sa culture, sa langue et ses symboles auxquels il s’identifie. Voilà la vérité historique de la nation haïtienne dont les élites traditionnelles ont occulté à des fins d’intérêts particuliers, au service de la propagande politique.
Le Conseil présidentiel de la transition/CPT, prétendument appelé aux responsabilités dans les conditions de l’accord du 3 avril 2024, n’est autre que le reflet des classes dirigeantes traditionnelles toujours hostiles au changement, à l’évolution. Sur la base de la défense des privilèges et des droits féodaux, s’ouvre un nouvel épisode qui commence en automne dernier au cours duquel l’ancien président du CPT Fritz Alphonse Jean évoquait la possible destitution du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, et s’en plaignait des sanctions américaines dont il aurait été l’objet, à l’occasion de sa conférence de presse qu’il donnait à la Villa d’Accueil le 5 novembre 2025. En Haïti, nos gens parlent de beaucoup de choses souvent futiles, sauf la résolution globale de la crise nationale à laquelle les saupoudrages restent sans effet.
L'idéologie de couleur : une construction historique persistante
Vers la première moitié du 19e siècle, est mise en place l’idéologie de la couleur ou l’épiderme de classe dont les théoriciens furent Thomas Madiou, Beaubrun Ardouin, Joseph Saint-Rémy des Cayes et Beauvais Lespinasse, d’après l’auteur David Nicholls dans son document « Idéologie et mouvements politiques en Haïti (1915 – 1946) ». Cette légende idéologique – le colorisme de classe – a traversé le siècle sans résultat concluant qui satisfasse les revendications légitimes des classes populaires, sinon qu’elle répond aux intérêts du système de caste. Loin d’apporter quelque solution au problème endémique des masses haïtiennes, elle engendre le clivage entre noirs et mulâtres qui se détestent et s’engouffrent durablement dans le sous-développement. Au crépuscule des années 20 du siècle dernier, le noirisme est apparu sur la scène littéraire et politique comme une nouvelle légende idéologique ; elle est portée au créneau par les théoriciens Louis Diaquoi, Lorimer Denis et François Duvalier. La revue « Les Griots » était alors le théâtre de la propagande des noiristes qui sont des agents de division et de déstabilisation à l’échelle de la société.
La dictature totalitaire du gouvernement du président François Duvalier, entre 1957 et 1971, avait été le pain béni pour la bourgeoisie traditionnelle qui ne s’inquiétait point, parce qu’elle visait et portait la répression politique contre le communisme et les mouvements populaires de masse qui s’agitaient dans le but ultime de changer le mode de vie traditionnel en Haïti. Beaucoup de figures militantes de l’avant-garde populaire furent forcées à l’exil, quand elles n’étaient pas jetées dans les prisons du régime despotique pour y mourir. Voilà ce qu’a été la dictature duvaliériste qui a laissé son patrimoine idéologique et culturel, lequel anime aujourd’hui le débat public aussi clivé que délétère.
Il semble que, à notre avis, la classe politique et intellectuelle n’ait pas évolué ; car elle est laminée et dépitée, mais reste encore dans les limbes de cette engeance idéologique qui oppose noirs et mulâtres dans un cycle continuel d’autodestruction. Ingénieur, médecin, avocat, juriste, technicien et entrepreneur sont des titres et des capacités qui intègrent la configuration politique du Conseil présidentiel de la transition. Au demeurant, l’administration du CPT s’avère pour le moins chaotique. Il s’en va bientôt avec la queue basse. Telle est notre attitude.
