Quand l’État abdique, la spoliation prospère

En parcourant les colonnes du journal, je suis tombé sur un article courageux de madame Franck Paul, directrice du Collège Canapé-Vert, qui résonne comme un cri grave, lucide et douloureux.

Bélizaire Raphaël
02 févr. 2026 — Lecture : 4 min.
Quand l’État abdique, la spoliation prospère

Maison en construction

En parcourant les colonnes du journal, je suis tombé sur un article courageux de madame Franck Paul, directrice du Collège Canapé-Vert, qui résonne comme un cri grave, lucide et douloureux. Ce n’est pas seulement le témoignage d’une éducatrice menacée d’expulsion ; c’est l’acte d’accusation silencieux d’un État qui, depuis trop longtemps, abdique sa mission première : garantir le respect de la loi et la protection des biens privés.

Quel Haïtien avisé ne connaît, ne serait-ce que de nom, Mme Franck Paul et le Collège Canapé-Vert ? Cette institution, fondée en 1974, a formé des générations d’enfants, souvent dans l’adversité, toujours dans la dignité. Elle est de ces écoles qui ne figurent pas seulement sur un cadastre, mais dans la mémoire collective d’un pays. Attenter à une telle œuvre, c’est porter atteinte à l’éducation elle-même.

La Constitution, les codes, les actes notariés existent. Les principes sont clairs. La propriété privée est inviolable. La justice est censée être l’arbitre. Mais à quoi servent les lois lorsqu’elles ne sont ni protégées ni appliquées ?

Quelle institution, en Haïti, est réellement appelée à garantir la sécurité foncière des citoyens ?

L’État. Et lui seul.

Or, depuis des décennies, aucun gouvernement, aucun président, aucun ministre de la Justice n’a eu le courage politique — ou la volonté réelle — de trancher définitivement la question foncière, pourtant au cœur de l’instabilité sociale et économique du pays. Cette défaillance chronique a ouvert un boulevard aux dérives : faux héritiers, dossiers montés de toutes pièces, convocations extrajudiciaires, intimidations, décisions suspectes.

Derrière ces spoliations répétées se cachent trop souvent des avocats indélicats, des huissiers complaisants, des juges et notaires véreux, qui transforment le droit en arme de prédation. Ils ne sont un secret pour personne. Ils sont dénoncés partout, tout le temps.

Mais, qui les régule ?

Qui enquête ?

Qui sanctionne ?

L’impunité est devenue leur meilleur titre de propriété.

Le cas du Collège Canapé-Vert n’est malheureusement pas isolé. Il fait écho à ce que vivent aujourd’hui de nombreux citoyens, notamment dans ma commune natale, La Vallée de Jacmel, où des individus surgis de nulle part se proclament propriétaires de terres, de maisons, et même de presque du village entier. Ce climat d’insécurité foncière décourage l’investissement, détruit la confiance et exile les rêves.

Comment demander à un citoyen d’investir dans son pays quand même son acte d’achat, même son ancienneté, même son œuvre sociale ne le protègent plus ?

Comment peut-on sérieusement demander aux étrangers de venir investir en Haïti quand les Haïtiens eux-mêmes ne sont pas protégés dans la jouissance de leurs biens les plus élémentaires ? Comment convaincre un investisseur de bâtir une école, une entreprise ou une infrastructure, lorsque des propriétés légalement acquises depuis des décennies peuvent être contestées du jour au lendemain par des réseaux obscurs, couverts par le silence de l’État ? L’insécurité foncière est devenue l’un des freins majeurs au développement du pays : elle détruit la confiance, paralyse l’initiative privée et transforme chaque investissement en pari risqué. Aucun capital sérieux ne s’installe là où le droit de propriété est fragile, où la justice est imprévisible et où la loi cède face à l’arbitraire.

Éducateur que je suis, en exprimant ma solidarité pleine et entière à Mme Franck Paul, je me tiens aussi aux côtés de tous les éducateurs, de toutes les familles, de tous les honnêtes citoyens victimes de ces pratiques iniques. Toucher à une école, c’est toucher à l’avenir. Menacer une femme qui a consacré sa vie à l’enseignement, c’est insulter la nation.

Comme l’écrivait Montesquieu  « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice. »

C’est exactement ce que vivent aujourd’hui Mme Paul, les habitants de La Vallée de Jacmel, et tant d’autres Haïtiens réduits au silence par l’âge, la fatigue ou la peur.

Il est temps d’interpeller les autorités concernées.

Il est temps que l’État cesse d’être spectateur.

Il est temps de mettre fin à ces dérives qui minent la République.

Car lorsqu’une nation ne protège plus ses écoles, ses terres et ses citoyens honnêtes, ce n’est pas seulement la loi qui vacille — c’est le pays lui-même qui se délite.

Bélizaire Raphaël – Journaliste 

Éducateur, Citoyen authentique engagé.

<belizaire30@yahoo.fr>