La 19e édition du PAPJAZZ Haïti- le Kreyol Jazz: d’une tradition populaire à une musique savante

Hancy PIERRE
14 janv. 2026 — Lecture : 6 min.
La 19e édition du PAPJAZZ Haïti- le Kreyol Jazz: d’une tradition populaire à une musique savante

Festival international de jazz de Port-au-Prince dans les jardins du Karibe

Le « kreyol jazz » est issu d’une longue tradition musicale qui interpelle les esclaves, les paysans ou les ouvriers dans leurs chants de complaintes ayant un caractère spontané voire primitif par rapport à la musique savante, du ressort des artistes. Ce qu’il y a lieu de relativiser comme  découpage établis. Car beaucoup d’artistes influencés par des écoles et qui se réclament de l’universalité se sont contraints à se ressourcer dans la musique folklorique et éxécuter des touches populaires. En Haïti, les manquements dans l’éducation sur les arts sont appelés à être comblés. Dans le nouveau curriculum adopté par le ministére de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), le cours « Appréciation de l’Art » a été introduit dans le programme du cycle  fondamental.

Dans le cadre du PAPJAZZ, outre des grandes prestations, le Jazz pour enfants, la cinémathèque et  les after hours,  une pédagogie active a été utilisée à l’intention des enfants et des jeunes pour leur éducation musicale et la promotion de talents. Une entente a été signée entre la Fondation PAPJAZZ et le MENFP pour garantir la formation en éducation artistique et esthétique auprès des élèves, des enseignants entre autres. On se demande dans quelle mesure on peut observer un renforcement des capacités pour assurer la relève en matière de la démocratisation de la culture. Des acquis sont timides et significatifs chez les jeunes talents malgré les menaces à la liberté d’expression et à la liberté de circulation sous le règne des gangs armés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

La 19e édition du PAPJAZZ a donné lieu à la performance de jeunes talents impliqués quelques années plus tôt dans les ateliers en profitant de l’expertise de grandes figures du jazz dans le monde et en Haïti. Le groupe « Zanmitay » fondé en 2020 est sorti de la matrice des expériences de formation associées aux activités d’apprentissage offertes par la fondation du PAPJAZZ HAITI. En effet, le groupe « Zanmitay » est formé de jeunes issus de l’église là où ils ont bénéficié de l’accompagnement et de la prise en charge dans l’éducation sur les arts et la culture. Ils en ont profité pour s’exercer à la musique. L’église constitue presque partout un foyer d’apprentissage pour la pratique musicale. Les hounforts sont aussi de la partie en alimentant le savoir faire et la dexterité des uns et des autres. C’est aussi le cas de Joel Akoustik d’abord sur les scènes « Découverte » pour gravir maintenant les grandes scènes. Ce qui tient lieu des résultats fructueux des ateliers.

Le goût musical s’acquiert à l’école et à travers d’autres médias dont les chorales dans le travail des champs , les veillées et les groupes de rara aussi bien que dans les fanfares de militaires. Ainsi la tradition reste au coeur de la modernité en dépit des soubresauts de la mondialisation de la culture qui tendent à homogénéiser les goûts ainsi que les pratiques culturelles et artistiques et nous dévier du folklore. En effet,pour reprendre Laurent Albert « le goût musical se définit autant par ce qu’il exclut que par ce qu’il intègre, et ceci d’autant plus librement qu’il ne procède d’aucun besoin vital ni d’aucune contrainte apparente ». Beaucoup d’autodidactes se sont adonnés à la musique et notamment la musique du jazz partout et ailleurs et il y en a qui se perfectionnent et approprient la technicité requise sans que soit noyé le folklore. C’est à la croisée des chemins que s’articule la musique populaire à portée artisanale  à la musique savante. Nous avons observé les prestations régulières du groupe de rara « Follow Jah » au PAPJAZZ lors des intermèdes et à un moment donné c’était l’affaire du ª Foula Vodoule ».

La chanteuse Valérie de Chane-Tef de l’Ile de la Réunion  du groupe ACODA à fait une immersion dans la culture africaine pour réveiller des refrains de la musique de Madagascar ( dans le continent africain) et de la musique de la Martinique ( dans les Caraïbes) dans le titre de “lagrèv bare m” qui est une musique de complainte des ouvriers et des paysans des champs pareils aux premiers élans géniteurs du Jazz chez les esclaves de Saint Domingue et  de la Louisiane. Elle a aussi embrassé les rites afro jazz de la musique populaire d’Haïti qui ont la connotation de Vodou Jazz. Elle a chanté « Batala » qui se réfère à la divinité d’Ogou Batala dans le vodou qui incarne à la fois la guerre, la protection, la justice et la dignité humaine. Des refrains de « bon tan se mwen, move tan se mwen » adaptés à « Batala » aussi interprété par Claude Carré , l’une des figures du mouvement de Jazz Créole.

C’était l’occasion pour Valérie de rapporter une tentative de définition du jazz créole en provenance d’un des étudiants des ateliers de PAPJAZZ. Le Jazz créole se définit à partir du mot créole qui symbolise la liberté et c’est pareil pour le mot jazz qui renvoie  à la liberté. Le jazz, c’est aussi la liberté et l’improvisation avec l’histoire de l’esclavage. Les différents types de pratiques de jazz dans la tradition  afro-caribéenne tant à Madagascar, à Seychelles, à la Réunion, à Martinique qu’en Haïti.

  Cherrelus qui a accompagné la formaton Deep Pochet a interprèté « men yo men yo » faisant suite au Jazz des Jeunes et l’orchestre Isa El Saieh qui sont des pionniers du «  Kreyol Jazz » alors vodou jazz en remontant dans les années 1930-1940. C’ est un deuxième foyer après les traditions ancestrales qui allait alimenter les expériences  diverses des années 1970-1980 telles « Ayizan » de Tite Pascal, le groupe « ça » du celèbre musicien Chancy qui a généré le Foula Jazz , puis vient le PICORANAYA (CEPODE,2016) et enfin le groupe Zobop Vodou Red du début des années 1990.Il est incontestable que certains titres  soient classés à la fois comme musique savante et musique  populaire.Le respectable pianiste et ethno- musicologue Mushi Widmaier dans des touches de synthetizer au rythme de percussions, de tcha tcha et du tambour a éxecuté avec une grande technicité une version instrumentale du Rabòday traditionnel de “Ti sourit” ou de « Men yo,  men yo » soient de morceaux génériques de la mouvance du Jazz creole.”Symphony du ghetto” en est un autre titre  révélateur pour ne citer que ces deux. 

Jean Belony Murat (Bélo) , quant à lui , ne manque jamais de se plonger dans le folkore haïtien avec des arrangements techniques et sophistiqués qui atteingnent tout le monde au-delà des frontières et des langues. Belo a envoûté le public dans « lakou trankil » et “« Jasmine » par exemple pour faire montre des touches de « kreyol jazz ».

La chanteuse Riva Precil, a, à son tour,  chanté Erzulie, Simbie et le DJ Gardy Girault a masterisé « latibonit », un titre du folklore, des refrains de Kasav, Tabou Combo, Mikaben puis des touches de konpa manba du Coupé Cloué et de Danielle Thermidor.

Le support du tambour a renforcé la mastérisation.

La jazziste Georgia Heers accompagnée d’Aaaron Goldberg a exécuté le titre « yoyo » de Candio reconnu comme l’un des premiers troubadours haïtiens. Ne parlons pas d’Eddy Francois du Boukman Ekperyans puis du Boukan Ginen qui a joué du Jazz rock dans le même registre du « Kreyol Jazz » lors de la 2è soirée du PAPJazz.

« Pawol Tanbou » a fait résonner le tambour qui est devenu un langage pénétrant et un support incontournable au « Kreyol jazz ».

Repères bibliographiques

-SCHAFFNER ,André et PAULME Denise “Musique savante, musique populaire, musique nationale” in In: Gradhiva : revue d'histoire et

d'archives de l'anthropologie, n°6, 1989. pp. 68-89; https://www.persee.fr/doc/gradh 8928_1989__1_num_6_1_1198 (consulté le 8 novembre 2023)

-Laurent Aubert "le goût musical,marqueur d'identité et d'altérité".

URL:htpps://journals.openedition.org/ethnomusicologie/249

31 décembre 2007.

-Hancy PIERRE, “Haïti - Le Rabòday à l’aune de la musique populaire et de la musique savante” !  in Le National, 14 novembre 2023.

-Hancy PIERRE , “Le “konpa dirèk”d’une musique marginale à un mouvement identitaire”, in Le National, 23 février 2024.

-Hancy PIERRE ,”De la démocratisation culturelle, l’option de la Fondation Haïti Jazz et du Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) : Opportunités et controverses”, in Le Nouvelliste du 24 janvier 2024.

-Hancy PIERRE ,Le jazz ou la liberté: le cri du peuple lors de l’avènement du festival de jazz de Port au Prince du 7 au 10 janvier 2026,in Le National, 10 janvier 2026.