« L’union fait la force », proclame notre devise. Pourtant, jamais Haïti n’a semblé aussi fragmentée, aussi méfiante d’elle-même, aussi éloignée de l’idéal républicain qui la fonde. Cette fracture n’est pas seulement politique ou économique ; elle est devenue existentielle. Nous avons construit, souvent sans le nommer, une société d’apartheid social, où la peur organise la séparation, où l’autre n’est plus un concitoyen mais un danger potentiel.
La peur est érigée en architecte social. Pendant longtemps, la distance sociale servait à se distinguer. Je ne vis pas tout près d’eux, c’est la masse, c’est le peuple, donc, ce n’est pas moi. D’où la fameuse phrase « Ayiti pam nan diferan ». Aujourd’hui, la distance sociale sert à survivre. Là où hier on se séparait pour montrer sa différence, on se sépare désormais pour se protéger.
Les murs ont remplacé les symboles. Les quartiers fermés ont remplacé les places publiques. Les gardes privés ont remplacé la confiance civique. L’école à plusieurs vitesses, la santé privatisée, les loisirs cloisonnés, les modes de vie parallèles ont créé deux pays qui se croisent sans se rencontrer. On s’enferme dans la logique « moun anwo, moun anba ».
Ce n’est plus seulement une inégalité de richesse ; c’est une rupture de destin.
Une liberté sans institutions. L’histoire haïtienne est riche de combats héroïques pour la liberté. Mais la liberté, lorsqu’elle n’est pas consolidée par des institutions solides, se transforme en épisodes, non en régime durable.
À force de gouverner par la peur caractérisée soit par dictature prolongée, instrumentalisation des groupes armés, corruption érigée en système, l’État a cessé d’être l’arbitre du bien commun. La sécurité est devenue une faveur, parfois négociée, parfois achetée, parfois sous-traitée. Et lorsque la sécurité devient un privilège, la liberté disparaît pour tous.
Benjamin Franklin avertissait que ceux qui sacrifient la liberté pour la sécurité finissent par perdre les deux. Haïti en offre aujourd’hui une démonstration tragique.
On instrumentalise un apartheid sans lois. L’apartheid haïtien n’est inscrit dans aucun texte juridique. Il est plus pernicieux. Il est social, économique et sécuritaire. Il ne s’impose pas par décret, mais par la peur quotidienne. Comme conséquences, il produit une élite qui vit hors de la société qu’elle prétend diriger, une majorité qui survit sans institutions protectrices, une violence qui devient le seul langage commun entre des mondes qui ne se parlent plus.
Ce type d’apartheid est plus difficile à combattre, car il ne scandalise plus. Il se normalise.
On a vidé le mot fraternité de son contenu. Liberté, Égalité, Fraternité ne sont pas des slogans interchangeables. Ils forment un système. La liberté sans égalité devient privilège. L’égalité sans institutions devient ressentiment. La fraternité sans justice devient incantation.
La fraternité ne naît pas de la morale individuelle, mais de l’expérience partagée. Elle suppose des écoles communes, des hôpitaux publics, des services accessibles, des risques partagés. Là où chacun se protège seul, la fraternité est impossible.
Notre belle République cesse d’être vécue. Une République ne meurt pas quand elle est pauvre.
Elle meurt quand elle cesse d’être expérimentée collectivement.
Aujourd’hui, en Haïti, l’État est perçu comme absent, négociateur ou complice. La loi n’est plus protectrice, elle est sélective. La politique n’est plus un espace de moralité publique, mais un champ d’impunité. Dans un tel contexte, demander au citoyen d’être vertueux relève presque de l’injustice. La moralité politique ne se décrète pas. Elle s’organise.
Revenir à la République est une exigence structurelle. Sortir de cet apartheid social ne passera ni par des sermons ni par des slogans patriotiques. Cela exige des choix structurels clairs. Reconstruire des espaces communs non négociables. École publique, santé, services essentiels : sans eux, il n’y a pas de “nous”. Faire de la sécurité un bien public. Ni privilège, ni pacte, ni sous-traitance. Une sécurité limitée, contrôlée, redevable. Rendre l’immoralité politiquement coûteuse. Transparence, sanctions réelles, fin de l’impunité économique et financière. Responsabiliser les élites. Une élite qui vit derrière des murs ne construit pas une nation ; elle l’abandonne.
Haïti n’est pas seulement confrontée à une crise sécuritaire ou politique. Elle fait face à une crise du lien républicain. La peur a remplacé la fraternité, la séparation a remplacé l’égalité, et la liberté s’est dissoute dans l’absence d’institutions crédibles. Revenir à l’idéal républicain n’est pas un luxe intellectuel. C’est une condition de survie nationale. Car une société peut supporter longtemps la pauvreté. Elle ne survit pas longtemps à l’absence de destin commun.
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
