Il y a des phrases qui dérangent mais qui libèrent. Dire qu’Haïti est un pays de douze millions d’habitants avec très peu de citoyens n’est pas une provocation gratuite. C’est un constat amer, mais salutaire, qui pointe notre plus grande faiblesse : l’absence d’un véritable pacte civique. Depuis trop longtemps, nous vivons côte à côte sans vivre ensemble ; nous partageons un territoire sans partager un projet ; nous occupons une République sans nous comporter comme les héritiers d’un peuple qui a brisé les chaînes pour fonder sa liberté.
Être haïtien n’est pas seulement un fait de naissance, c’est un engagement. C’est la responsabilité d’assurer la dignité humaine, la solidarité sociale, la protection du bien commun et la défense de l’intérêt collectif. C’est accepter que notre destin individuel est inséparable du destin national. Or, depuis plusieurs décennies, la citoyenneté s’est érodée, remplacée par un individualisme affamé, un cynisme corrosif et une méfiance généralisée envers l’État comme envers l’autre.
Le recul de la citoyenneté : une blessure profonde
Nous sommes devenus un pays où chacun tente de survivre seul, où le succès individuel est souvent bâti sur l’effondrement collectif, et où la loi du plus fort a pris la place du contrat social. Ce n’est pas la faute d’un seul groupe ; c’est une spirale qui a englouti l’État, les élites, les institutions, l’école, les familles et les communautés.
— Quand la corruption devient une norme tacite, la citoyenneté s’effondre.
— Quand l’impunité règne, le civisme disparaît.
— Quand la pauvreté extrême devient un piège générationnel, le devoir civique perd son sens.
— Quand l’État n’offre ni sécurité, ni justice, ni avenir, l’individu se replie sur lui-même.
Pourtant, il y a dans la population haïtienne une réserve de dignité, d’intelligence, de courage et de créativité qui ne demande qu’à être réveillée. La citoyenneté n’est pas morte : elle sommeille.
Restaurer la citoyenneté : un impératif national
La restauration de la citoyenneté n’est pas un luxe intellectuel. C’est la clé de tout : sécurité, stabilité, développement, prospérité, justice sociale. Sans citoyens, il n’y a pas d’État ; sans État, il n’y a pas de nation.
Restaurer la citoyenneté suppose :
1. Réapprendre la solidarité
Haïti ne se relèvera jamais si chacun ne pense qu'à sa propre survie. La solidarité n’est pas une charité improvisée ; c’est une éthique collective. C’est l’idée que personne ne doit être abandonné, que la réussite de l’un ne doit pas être construite sur la misère de l’autre.
2. Reconstruire la responsabilité
Être citoyen, c’est accepter que nos actions ont des conséquences sur l’ensemble. C’est refuser la facilité, la corruption, le clanisme, l’abus. C’est défendre ce qui est juste, même lorsque personne ne regarde.
3. Valoriser le bien commun
Routes, écoles, hôpitaux, justice, sécurité, environnement : ce sont des biens collectifs, pas des privilèges individuels. Les protéger, les renforcer, les exiger : voilà le cœur de la citoyenneté.
4. Bâtir une culture du développement durable
Haïti ne peut plus se permettre les solutions temporaires, les bricolages politiques, les compromis toxiques. La citoyenneté nouvelle exige une vision longue : protéger les ressources naturelles, renforcer les institutions, moderniser l’économie, valoriser le travail et l’éducation.
Un appel à l’orgueil national
Haïti n’est pas condamnée. Elle attend une génération capable de comprendre que le patriotisme n’est pas une émotion, mais une responsabilité quotidienne. Nous ne devons pas être les enfants indifférents d’un peuple qui a ébloui l’humanité en 1804. Nous devons redevenir dignes de cet héritage.
La citoyenneté haïtienne doit redevenir un honneur, un devoir, une fierté. L’heure n’est plus aux lamentations, mais à la prise de conscience. Construire Haïti autrement n’est pas le travail d’un gouvernement, mais l’œuvre d’un peuple.
Haïti ne renaîtra que lorsque chaque habitant décidera de devenir un citoyen.
Et cela commence maintenant.
Loubet Alvarez
Citoyen haïtien
Économiste de formation
