Pour plus de femmes dans le numérique en Haïti

Introduction « Miser sur les femmes dans le numérique, c’est surtout investir dans l’avenir d’Haïti.

Ruthchine Auguste
09 déc. 2025 — Lecture : 7 min.
Pour plus de femmes dans le numérique en Haïti

Jeune femme devant son ordinateur
Photo : Freepik

Introduction

« Miser sur les femmes dans le numérique, c’est surtout investir dans l’avenir d’Haïti. »

Pendant longtemps, la technologie en Haïti a été perçue comme un domaine, exclusivement réservé aux hommes. Les salles de classe d’informatique, les clubs de robotique ou les espaces de coworking reflétaient rarement la présence féminine. Pourtant, depuis quelques années, une transformation silencieuse s’opère : des femmes haïtiennes — souvent autodidactes, souvent sous-estimées, commencent à redéfinir le paysage numérique du pays. En ce sens, nous pouvons constater qu’il y a une révolution dans le domaine numérique en Haïti. Ainsi, à travers cet article, je souhaite mettre en lumière leurs parcours, leurs luttes et leur impact, tout en montrant comment l’informatique pourrait devenir une force puissante sous l'impulsion des jeunes femmes haïtiennes.

L’informatique : un espace où les femmes haïtiennes s’affirment

En Haïti, l’accès des femmes aux STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) reste limité. Les stéréotypes culturels, la pression sociale, le manque de modèles féminins visibles et l’accès inégal aux ressources technologiques comptent parmi les obstacles les plus persistants. Pourtant, malgré ces difficultés, un mouvement profond et déterminé est en marche. De plus en plus de jeunes filles rejoignent des clubs de robotique, s’inscrivent à des bootcamps de programmation, participent à des communautés technologiques en ligne ou apprennent seules grâce aux plateformes numériques. Certaines lancent même leurs propres projets, devenant ainsi des références pour d’autres jeunes femmes. Ce changement est réel : nous prenons peu à peu notre place en transformant notre curiosité en compétence, et nos compétences en opportunités concrètes. Par ailleurs notre succès est celui de tout le pays.

Pourquoi les femmes sont essentielles au futur numérique d’Haïti ?

La transformation numérique d’Haïti doit être inclusive. Sinon, elle ne fera que reproduire les inégalités déjà existantes. De ce fait, investir dans les femmes n’est pas seulement une question d’équité : c’est une stratégie de développement nationale. Voici pourquoi leur présence est indispensable :

Renforcer les compétences technologiques locales et promouvoir un entrepreneuriat social et durable.
En formant davantage de femmes aux métiers du numérique, Haïti pourrait combler un déficit de main-d’œuvre qualifiée tout en réduisant le chômage des jeunes. Donc les femmes entrepreneures lancent souvent des projets à fort impact social, comme le montre le travail de Johann Alexis Bounouni (FUDITEK). Elles contribuent à un développement plus équilibré. Cela permettra un élargissement du marché tout en nous focalisant sur l’intégration des femmes.

Attirer davantage de financements internationaux et stimuler l’innovation.
De nombreux bailleurs (Banque mondiale, PNUD, etc.) soutiennent les initiatives portées par les femmes, reconnaissant leur rôle clé dans la relance économique du pays. Plus loin, les études internationales montrent que les équipes mixtes innovent davantage. Dans un pays où les solutions tech doivent répondre à des problématiques sociales complexes, ignorer les femmes reviendrait à ignorer la moitié des idées possibles. Puisque, les femmes doivent apporter leur touche. Mais pour que cette innovation soit possible il faut créer des espaces permettant aux jeunes, précisément les jeunes femmes de faire valoir leurs capacités.

Offrir des opportunités d’emploi flexibles en renforçant la cybersécurité et la sensibilisation.
Le travail en ligne (freelancing, design, cybersécurité, data entry, gestion de communautés) ouvre de nouveaux horizons pour les femmes, notamment pour les mères célibataires ou celles vivant dans des zones éloignées. Selon le PNUD, réduire les inégalités de genre dans le numérique pourrait générer des millions de dollars supplémentaires pour l’économie haïtienne. Les femmes formées en technologie deviennent aussi actrices de prévention contre la cyberviolence, la désinformation et les fraudes en ligne, qui touchent particulièrement les jeunes.

Les obstacles : préjugés, accès limité et manque d’encadrement
Malgré les progrès, les défis restent nombreux. L’accès au matériel technologique reste extrêmement limité : beaucoup de jeunes filles se forment sur un téléphone partagé ou un ordinateur en mauvais état. Les préjugés sociaux persistent : « Sa se travay gason » est encore une phrase trop souvent entendue. Un autre défi, souvent passé sous silence, est l’accès à l’expérience professionnelle. Les femmes diplômées en informatique en Haïti font face à un paradoxe cruel : on les encourage à intégrer le secteur, mais on leur refuse les opportunités les plus basiques, comme les stages ou les premiers emplois. Ce cercle vicieux est loin d’être rare : beaucoup de jeunes femmes qualifiées se retrouvent bloquées malgré leurs compétences. Sans possibilité d’acquérir de l’expérience, leur diplôme perd de sa valeur sur le marché du travail, et leur potentiel reste inexploité. Voyons ensemble le témoignage de deux jeunes filles intégrant le milieu.

Témoignage 1 – Mikencia Théodate, ingénieure en informatique

« Antanke jèn fi nan domèn nimerik la, youn nan pi gwo baryè mwen rankontre se prejije sou jenès mwen. Gen moun ki vle fè w kwè ou pa konpetan, ou pa gen ase eksperyans, jis pou yo ka dekouraje w. Men lè yo ap pale ak lòt moun, se konpetans menm jèn sa yo felisite. Se yon taktik ki plis gen enterè pèsonèl pase objektivite. Malgre sa, chak jou mwen pwouve koze kapasite pa gen sèks : nou fè menm travay yo, anba menm presyon yo, epi tou mwen santi m fyè ak tout defi mwen leve chak jou. Se sa ki banm plis motivasyon.

Nan eksperyans mwen, mwen pi fyè ak moman kote, aprè yon atak, mwen te patisipe nan rekonstriksyon ak jesyon rezo a. Se te yon gwo responsabilite, epi li fè mwen wè valè konpetans mwen genyen. Lè mwen pataje konpetans mwen ak kominote a, sa ranfòse kapasite lokal yo. Pandan mwen ap espesyalize m nan domèn analiz done, objektif mwen se rive ede òganizasyon ayisyen yo pran pi bon desizyon. Pou tout desidè yo, mwen toujou di : envesti nan fòmasyon ak teknoloji. Ayiti gen anpil potansyèl imen ekstraòdinè. Lè nou ogmante aksè ak zouti nimerik plis opòtinite pwofesyonèl yo, nou ride yon lòt jenerasyon kreye pi plis, epitou sa kontribye nan avansman peyi a. »

Témoignage 2- Thessa Nethchy François- licenciée en informatique-étudiante en DESS en Audit Informatique, IT Manager dans un hôpital et une université.

«Beaucoup s’attendent à ce qu’un poste technique soit occupé par un homme, et sont surpris lorsqu’ils découvrent que je suis une jeune femme. Certains collègues masculins me soutiennent, mais d’autres montrent une attitude sexiste et doutent souvent de mes compétences. J'évalue mon travail non pas en me comparant aux hommes, mais en regardant ma compétence, mon efficacité et la qualité de mes résultats. Pour moi, être une femme est une force. Je suis fière de pouvoir contribuer à la numérisation des services médicaux en Haïti, améliorant la traçabilité et la qualité des données. Mon message aux décideurs est d'investir dans la formation numérique des jeunes dès le niveau scolaire, car la transformation digitale va profondément changer les métiers»

Un autre obstacle majeur est le manque d’études locales sur l’usage du numérique par les femmes.
« Nou pa ka planifye yon bon politik piblik si nou pa konnen kijan fanm yo ap itilize teknoloji a. Fòk gen plis rechèch lokal. »
Pourtant, malgré ces contraintes, les femmes avancent, innovent et ouvrent la voie. Le potentiel est immense : il ne demande qu’à être soutenu.
« Pour que cette transformation dure, il faut agir ensemble ! »

De l’idée à l’action : ce qui change déjà la donne
Malgré des moyens limités, certains programmes ciblent désormais les femmes en Haïti. Des organisations locales offrent des formations intensives qui encouragent les jeunes femmes à entrer dans le numérique. Bien que rares, les clubs technologiques dans certaines écoles publiques jouent aussi un rôle essentiel pour susciter des vocations. Mais au-delà de la formation, c’est surtout un changement de mentalité qui s’installe. La présence croissante de femmes dans la tech n’est pas seulement une preuve de compétence : c’est un symbole de développement durable, de justice sociale et de modernisation du pays. « Si nou vle Ayiti avanse, nou pa ka kite mwatye popilasyon an deyò inovasyon sila yo. » affirme une Initiatrice anonyme d’un club tech féminin. De fait, dit-elle « Le futur numérique d’Haïti ne se construira pas sans nous. Et nous sommes prêtes. »

Pour vous motiver, les filles
Depuis le XVIIIᵉ siècle, des femmes transforment le monde des mathématiques et de l’informatique : Nicole-Reine Lepaute, qui a aidé à calculer la trajectoire de la comète de Halley ; Maria Mitchell, astronome réputée ;  Ada Lovelace, créatrice du premier algorithme pour machine ; Grace Hopper, pionnière des compilateurs. Se sont toutes des femmes qui ont participées au développement de la Science et qui nous permettent de réaliser de grandes choses aujourd’hui. Au XIXᵉ siècle et jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, la programmation était majoritairement effectuée par des femmes : les Harvard Computers, les cryptanalystes de Bletchley Park, ou encore les ingénieures de la NASA. Ces femmes ont prouvé une vérité simple : nous avons toujours eu notre place dans l’histoire du numérique.

Conclusion
En définitive, c’est à nous tous - gouvernement, entreprises, organisations, citoyens/citoyennes de soutenir les femmes haïtiennes qui veulent intégrer le numérique. Chaque femme formée, chaque projet dirigé par une femme, chaque stéréotype brisé constitue une étape vers un Haïti plus fort, plus moderne et plus prospère.

À toutes les jeunes filles qui hésitent à se lancer dans l’informatique, je dis : votre place est ici. Aux institutions qui ferment leurs portes, je dis : vous manquez un potentiel immense. Et à toutes les femmes qui, comme moi, se battent pour apprendre, progresser et créer, je dis : continuons. Soudons-nous, formons-nous, innovons. Ensemble, nous pouvons changer l’avenir.

À propos de l’autrice
Ruthchine Auguste est une nouvelle diplômée en informatique, passionnée par les réseaux, les bases de données, la gestion de projet et la rédaction technique.