La bataille de Vertières : entre le passé, l’oubli, le souvenir et source d’inspiration

Le 18 novembre 1803, à l’entrée de la ville du Cap-Français de la Butte Charrier vers l’habitation de Vertières, aujourd’hui, Cap Haïtien, les va-nu-pieds de l’armée indigène remportent la plus significative victoire sur l’armée française.

Pekenson Francois
17 nov. 2025 — Lecture : 7 min.
La bataille de Vertières : entre le passé, l’oubli, le souvenir et source d’inspiration

Bataille de Vertières (tableau d’Ulrick Jean-Pierre, 1989)
Photo : Peinture

Le 18 novembre 1803, à l’entrée de la ville du Cap-Français de la Butte Charrier vers l’habitation de Vertières, aujourd’hui, Cap Haïtien, les va-nu-pieds de l’armée indigène remportent la plus significative victoire sur l’armée française. La victoire de l’armée indigène en 1803 met fin à l’exploitation de Saint-Domingue ; mais aussi à révolter la conscience de toutes les colonies en Amérique. Les colons se voient obligés de laisser derrière eux leurs plantations, leurs esclaves, bref, tous les privilèges dont ils jouissaient durant trois siècles dans la plus riche, la plus belle des colonies. Les laves de l’indépendance de la première république noire s’étendent alors dans toute l’Amérique, faisant poindre le crépuscule des rapports sociaux basés sur l’exploitation, ce qui mène à l’isolement et au mépris d’Haïti. La bataille de Vertières marque la marche vers l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Ce 18 novembre 2025 marque les 222 ans de la victoire de l’armée indigène sur la plus puissante armée de l’époque, l’armée napoléonienne. 

L’histoire de Vertières n’est pas très connue dans l’historiographie haïtienne. Au début du 19e siècle, l’historien Thomas Madiou est le seul à reconstituer l’histoire de Vertières avec un luxe de détails, ce qui permet de le valoriser davantage. À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, soit en 1904, période marquant le centenaire de l’indépendance d’Haïti, les poètes Masillon Coicou et Tertulien Guilbeau le mettent en valeur respectivement dans leurs poèmes « Vertières » et « Le premier janvier ». Ce fut le moment fondateur de la mythologie haïtienne, a fait savoir l’historien Jean-Pierre Le Glaunec. La date du 18 novembre était restée une date charnière dans l’histoire du pays pendant de nombreuses années. Il faudrait attendre jusqu’au 20e siècle pour que cette date puisse insérer dans le programme scolaire haïtien. Les autorités ont préféré de commémorer le 29 novembre, date marquant le départ des troupes françaises au lieu de commémorer cette prestigieuse victoire. Finalement, il faut attendre la fin de l’occupation américaine sous la présidence de Louis Borno pour qu’on commémore cette date glorieuse en érigeant un premier monument le 18 novembre 1929 (Le Glaunec, 2014). Malgré cette décision, 18 novembre n’était pas un jour évocatoire. Le président Borno avait décidé d’instituer une demi-journée fériée. En 1953, dans le cadre de la politique culturelle du président Paul Eugene Magloire, un monument historique est érigé en l’honneur des héros communément appelés « Héros de Vertières », le monument représentant quatre (4) héros et deux (2) héroïnes. En 1957, sous la présidence de Francois Duvalier, Vertières était devenu un lieu de propagande politique (Le Glaunec, 2014). Du même coup, c’est le président Francois Duvalier qui a rendu officiellement la date du 18 novembre comme une date officielle de la commémoration du champ de bataille de Vertières et de l’armée d’Haïti (FADH). Depuis, Vertières est définitivement consacré comme lieu de mémoire en Haïti. En 1992, la Banque de la République D’Haïti (BRH) a décidé de mettre en valeur les héros de Vertières sur le billet de cinq (5) gourdes. C’est une forme de valorisation des héroïnes et héros qui ont remporté la victoire le 18 novembre 1803 sur la plus grande armée de l’époque, l’armée napoléonienne. Par rapport à la situation chaotique du pays, peut-on garder Vertières dans le passé? Quel est le symbolisme de cette bataille dans la construction de la nation haïtienne?

Vertières : source d’inspiration pour les opprimés

La dernière bataille qui a conduit à l’indépendance haïtienne a permis à Haïti de civiliser le monde. Les nègres cessent d’être des bêtes de somme pour passer à l’état d’être humain. Il a permis aux colons d’avoir une autre vision du nègre. Donc, l’indépendance d’Haïti a été une menace, un danger et une anomalie, a fait savoir l’historien afro-américain Rayford Lorgan. C’est un patrimoine national qui se répand à travers le monde. Elle ouvre la voie aux différents pays qui étaient sous le joug de l’esclavage. Surtout, ceux de l’Amérique qui étaient sous la domination espagnole, française, hollandaise, anglaise et portugaise. Cette victoire solennelle est celle de tous les opprimés. « Ce qui se passait à Vertières était de nature universelle », soutien (Le Glaunec, 2014). En 1806, Jean Jacques Dessalines, soucieux d’illuminer les esprits des indépendantistes de l’Amérique, suggère à Francisco de Miranda d’utiliser la politique de la terre brûlée pour libérer la grande Colombie (le Venezuela, l’Équateur et la Colombie) de la tutelle espagnole. En 1816, il revient à Alexandre Pétion d’imprégner le général Simon Bolivar de l’esprit de Vertières, lui fournissant armes, soldats et munitions pour aboutir à bien son projet d’indépendance (Arthus, 2021). Il faut inculquer cette mémoire historique aux agents scolaires et à toute la communauté parce que le pays fait face à une amnésie totale. Dans ce cas, on va donc pencher sur le devoir de mémoire qui est une responsabilité envers le passé. Mais de quelle responsabilité s’agit-il au juste ? Dans son sens le plus général, la responsabilité, nous dit Sartre, est « la conscience d’être l’auteur incontestable d’un événement ou d’un objet » – et en premier lieu de ses actes. Cette responsabilité est absolue, elle est la « simple revendication logique des conséquences de notre liberté ». Elle consiste à répondre de ses actes, à les assumer (Bouton, 2014 : 54). Le devoir de mémoire signifie l’obligation de se souvenir de certains événements passés, en général des événements meurtriers, comme des guerres, des génocides. Dans sa forme négative, il veut dire qu’on ne doit pas oublier les victimes de ces violences. Comme l’a noté Myriam Bienenstock, cette obligation n’est pas de nature purement morale, car elle n’a pas l’universalité d’un impératif catégorique de type kantien comme « tu ne tueras point ! », « tu ne mentiras point ! ». (Bouton, 2014 : 53). Vertières est un lieu de mémoire qui mérite une attention particulière pour ce qu’il représente pour l’Humanité. 

Pierre Nora précise qu’un « lieu de mémoire est un lieu qui échappe à l’oubli » (Nora, 1984 : 87). Cependant, parmi les divers lieux de mémoire recensés en Haïti, certains sont valorisés et d’autres ne sont pas ou tout simplement font état d’une mauvaise gestion et de prise en charge. En ce sens, Vertières échappe à l’oubli à une certaine partie de la population locale et nationale haïtienne dans leur « amnésie » et leur perte de la mémoire. En Haïti, on constate d’une absence politique mémorielle ou l’absence d’une politique publique liée à la mémoire collective. En ce sens, la mémoire joue une fonction qu’on pourrait qualifier de quasi totémique, grâce à laquelle des individus peuvent se reconnaître comme membres d’un groupe donné. « Pour bien distinguer cette catégorie bien particulière de mémoire, je l’appelle “mémoire publique officielle”, c’est-à-dire la représentation du passé produite par des acteurs publics, qu’il s’agisse de collectivités locales ou a fortiori de l’État. En ce sens, nous pouvons également parler de « politique publique de la mémoire » pour désigner l’ensemble des interventions des acteurs publics visant à produire et à imposer des souvenirs communs à une collectivité donnée, grâce au monopole de certains instruments » (Michel, 2011 : 59). L’auteure établit une différence entre mémoire collective et mémoire publique officielle. Publique officielle” doit être clairement distingué du concept de « mémoire collective », qui a été forgé notamment par le sociologue Maurice Halbwachs et qui renvoie à l’ensemble des souvenirs effectivement partagés par un groupe donné. La mémoire officielle s’inscrit dans un cadre de représentation plus large que j’appelle des grammaires au sens pragmatique (Michel, 2011 : 62-63).

Conclusion

En guise de conclusion, la bataille de Vertieres, survenue le 18 novembre 1803, reste et demeure la plus importante victoire du monde contemporain de l’armée indigène, symbolisant l’indépendance de la première république noire du monde. Cette bataille incarne un tournant historique majeur, celui d’un peuple déshumanisé, esclavagisé qui, à force de résilience, a triomphé de l’oppresseur colonial. Cependant, cette victoire, bien que d’une portée universelle, parfois tombe dans l’oubli, notamment en dehors des frontières haïtiennes. Quoiqu’ignoré par certains, Vertières demeure un symbole de fierté, de dignité et de courage de nos ancêtres sur l’oppresseur colonial. Chaque 18 novembre, ce souvenir est souvent ravivé, mais reste fragile face aux enjeux contemporains du pays. La mémoire de Vertières est une source d’inspiration pour les luttes actuelles et un rappel des défis auxquels la nation haïtienne fait face. Le champ de bataille de Vertieres, est à la fois un héritage historique, un point de réflexion de notre mémoire collective. Cette bataille doit continuer d’être une source d’inspiration d’une société plus juste, d’une indépendance préservée, d’un monde équitable, face aux pressions internes et externes.

En 2025, il est quasi impossible qu’un Haïtien ou un groupe pense qu’il peut cracher sur le passé historique des Haïtiens, la bataille de Vertières. Haïti se trouve dans une situation extrêmement grave, les ancêtres n’ont pas fait Vertières pour que les Haïtiens soient privés de la sécurité, d’eau potable, de l’électricité, de l’éducation, du soin de santé, de la nourriture, des droits qui sont garantis par la constitution de 1987 et les conventions signées par l’État haïtien. Aujourd’hui, il est une nécessité de continuer les routes tracées par nos héroïnes et nos héros. Les Haïtiens doivent s’inspirer de la Victoire de l’armée indigène pour reconstruire notre fierté nationale. En d’autres termes, Vertières qui est considéré comme un élément d’identité locale et nationale et lieu de naissance de tous les Haïtiens, doit être (re) valorisé. Cette patrimonialisation s’accentue sur l’intérêt de la population et sur la création des activités touristiques.

Pekenson Francois, historien, maitre en économie sociale et solidaire, maitre en histoire, mémoire et patrimoine, enseignant à l’Université d’État d’Haïti et à l’Université Publique du Sud-est à Jacmel, doctorant en ethnologie et patrimoine. fpekenson1987@gmail.com/ pekenson.francois@ueh.edu.ht 

Bibliographie

ARTHUS, Wien Webert (2021). Haïti et le monde : deux siècles de relations internationales. Éditeur, Bibliothèque Nationale d’Haïti, Port-au-Prince.

BOUTON, Christophe (2014). Mémoire et histoire : les enjeux de la mémoire dans le monde comporain, Édition Kartala, Paris. 

HENRY, Orlando (2014). Étude des politiques du patrimoine national de l’État haïtien de 1970 à 2014 » mémoire de licence présentée en juillet 2015 sous la supervision du Dr Joseph Ronald DAUTRUCHE

LE GLAUNEC, Jean-Pierre (2014). L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti. Éditions de l’Université d’État d’Haïti. Port-au-Prince.

MICHEL, Johann (2020). Gouverner les mémoires : les pratiques mémorielles en France, Presses de France, Paris.

MICHEL, Johann (2011). Mémoire collective et identité culturelle, Éditions L’Harmattan, Paris

NORA Pierre (1984), Les lieux de mémoire, tome I (La République), Gallimard, Paris