Dans l'ombre de l'insécurité : comment les journalistes haïtiens produisent-ils l’information ?

La situation en Haïti est complexe.

Evens Emmanuel, PhD HDR
04 nov. 2025 — Lecture : 7 min.
Dans l'ombre de l'insécurité : comment les journalistes haïtiens produisent-ils l’information ?

Journalistes en reportage

La situation en Haïti est complexe. Au-delà des gros titres, le quotidien des professionnels de l'information est une véritable gageure.  Comment les journalistes continuent-ils d’effectuer leur travail dans un pays où l'insécurité est devenue monnaie courante ? C'est à cette question fondamentale que Danaxon Joachim, docteur de l'Université Grenoble Alpes, tente de répondre dans sa thèse intitulée : « Produire l'information sur Haïti en contexte d'insécurité (2019-2024) : usages de WhatsApp, accès aux sources et reconfigurations du travail journalistique ». Cet article de vulgarisation scientifique se propose de vous plonger au cœur de cette recherche, en vous expliquant, avec clarté et précision, la problématique, la méthodologie, les résultats et les perspectives d'une étude pionnière sur le journalisme haïtien contemporain.

Introduction : Le journalisme haïtien à l’épreuve de l’insécurité

Dans un pays marqué par une instabilité socio-politique croissante, produire de l’information fiable et pertinente est un défi majeur pour les journalistes haïtiens. La thèse de doctorat de Danaxon Joachim, intitulée Produire l’information sur Haïti en contexte d’insécurité (2019-2024) : usages de WhatsApp, accès aux sources et reconfigurations du travail journalistique, explore les transformations du métier de journaliste en Haïti face à l’insécurité galopante qui affecte toutes les strates de la population dans sa chair et dans son esprit. Soutenue en 2024 à l’Université Grenoble Alpes, cette recherche met en lumière la manière dont les professionnels des médias parviennent à s’adapter à un environnement hostile en s’appuyant sur des outils numériques comme WhatsApp, tout en surmontant des obstacles liés à l’accès aux sources et à la sécurité. L’Ecole Doctorale de l’Université Grenoble Alpes désigne Danaxon JOACHIM, Lauréat du prix de thèse académique 2025 de l’École doctorale Langues, Littératures et Sciences Humaines pour sa thèse de doctorat préparée sous la direction de Roselyne Ringoot au sein du laboratoire Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC). Cet article, destiné au grand public, vise à présenter, de manière schématique le contenu et les principaux apports de cette thèse, à savoir, sa problématique, ses objectifs, sa méthodologie, ses principaux résultats, ainsi que ses  conclusions et perspectives en vue de mieux entrevoir  l’avenir du journalisme en Haïti.

Problématique : Un journalisme sous pression

Entre 2019 et 2024, Haïti a connu une montée fulgurante de l’insécurité, marquée par une augmentation des kidnappings (des chiffres passant de 257 en 2019 à 2490 en 2023, selon l’annexe 3 de la thèse) et une expansion des zones contrôlées par les gangs, notamment à Port-au-Prince, la capitale du pays. Cette situation a profondément affecté le travail des journalistes, qui doivent évoluer dans un environnement fait de contraintes sécuritaires, de ressources matérielles limitées et de lourdes pressions économiques et politiques. La question centrale de la thèse de Danaxon Joachim peut être ainsi formulée : comment les journalistes haïtiens parviennent-ils à produire et diffuser de l’information dans un contexte où l’insécurité limite l’accès aux sources et reconfigure les pratiques professionnelles ? Cette question s’inscrit dans une réalité où les journalistes risquent leur vie pour informer, où l’accès à l’information est parfois verrouillé par les institutions, et où les outils numériques deviennent des alliés incontournables mais ambivalents.

Objectif : Comprendre les reconfigurations du travail journalistique

L’objectif principal de la recherche est d’analyser comment les journalistes haïtiens s’adaptent à ce contexte d’insécurité pour continuer à exercer leur métier. Plus précisément, Danaxon Joachim a cherché à comprendre trois aspects clés : 

  • L’usage de WhatsApp : Comment cette application, omniprésente en Haïti, est-elle utilisée par les journalistes - appartenant au même média ou à des médias concurrents - pour collaborer, vérifier des informations et accéder à des sources dans des zones dangereuses ? 

  • L’accès aux sources : Quelles stratégies sont utilisées par les journalistes pour contourner les obstacles liés à l’insécurité et aux restrictions institutionnelles ? 

  • Les reconfigurations du travail : Comment les pratiques journalistiques ont-elles   évolué face à ces défis, notamment en termes de collaboration, de sécurité et de production d’information ?

  • Cette étude vise à documenter non seulement les défis, mais aussi les innovations et les résiliences des journalistes haïtiens dans un environnement complexe, voire hostile.

    Méthodologie : Une approche ancrée dans le terrain

    Pour répondre à ces questions, Danaxon Joachim a adopté une méthodologie qualitative rigoureuse, combinant des entretiens approfondis avec des journalistes haïtiens (évoluant en Haïti et dans la diaspora haïtienne, particulièrement en Floride), des observations de leurs pratiques au sein de deux groupes WhatsApp réunissant des journalistes de différents médias et une analyse documentaire. La grille d’entretien couvre plusieurs dimensions : la formation et la carrière des journalistes, les conditions économiques des médias, les réseaux de production d’information, les relations avec les correspondants locaux, et les stratégies pour accéder à l’information dans des contextes à risque. 

    Ces entretiens ont permis de recueillir des témoignages directs sur les réalités du terrain, notamment sur la manière dont les journalistes utilisent WhatsApp pour collaborer et vérifier des informations. En parallèle, Joachim a analysé des données secondaires, comme des rapports d’organisations telles que Reporters sans frontières (RSF) et l’UNESCO, ainsi que des statistiques sur l’insécurité, comme l’évolution des kidnappings en Haïti. Les figures et tableaux de la thèse, tels que les cartes comparant les zones contrôlées par les gangs en 2018 et 2023 (annexe 2), enrichissent l’analyse en montrant l’ampleur du problème sécuritaire. Cette approche mixte permet de croiser les perspectives des journalistes avec des données objectives, offrant une vision complète des défis et des adaptations.  

    Résultats et discussion : WhatsApp, un outil au cœur des pratiques

    Les résultats de la thèse révèlent plusieurs dynamiques majeures dans le travail journalistique en Haïti. Tout d’abord, WhatsApp est devenu un outil central pour les journalistes. Les médias sont ainsi organisés en plusieurs groupes WhatsApp, répartis selon les différents services, afin de faciliter la production de l’information à distance. Au sein des rédactions, des outils comme Google Drive, WhatsApp et Zoom permettent d’organiser les réunions, de suivre les tâches et de partager des ressources à distance. Quant aux groupes WhatsApp réunissant des journalistes de différents médias, ils servent à la fois à trouver des sujets d’articles, à vérifier des informations et à collaborer avec d’autres journalistes. Ils permettent aux professionnels d’échanger des documents, des contacts et des discussions en temps réel, compensant en partie l’inaccessibilité de certaines zones en raison de l’insécurité.  

    Ensuite, l’accès aux sources est un défi constant. Les institutions publiques, souvent réticentes à partager des informations, et les zones contrôlées par les gangs rendent difficile la collecte de données fiables. Les journalistes s’appuient alors sur des réseaux personnels, composés de correspondants locaux, d’élus et parfois de simples citoyens directement ou indirectement concernés par les sujets traités. Face à la gravité de l’insécurité, comme l’auteur l’a indiqué dans l’annexe 4, ceux qui tentent de braver le danger s’exposent à de graves risques, notamment d’assassinat ou d’enlèvement. De leur côté, les médias de la diaspora se limitent pour la plupart à relayer certaines des émissions les plus populaires en Haïti. Leurs bulletins d’information sont souvent préparés à partir d’extraits sonores des médias en Haïti.

    Enfin, la thèse met en évidence une reconfiguration des pratiques journalistiques. Les médias, souvent sous-financés, peinent à se doter de ressources adéquates (ordinateurs, connexions internet, voitures), obligeant les journalistes à improviser. Certains développent des stratégies d’autopromotion sur WhatsApp pour accroître leur visibilité, tandis que d’autres choisissent de collaborer avec la diaspora haïtienne pour accéder à des informations ou des financements. Ces adaptations témoignent d’une résilience remarquable, mais elles soulignent aussi la précarité du secteur journalistique.

    Conclusion : Une résilience journalistique à saluer

    La thèse de Danaxon Joachim montre que, malgré les défis colossaux posés par l’insécurité, les journalistes haïtiens continuent d’informer la population grâce à leur ingéniosité et leur détermination. WhatsApp est devenu un outil incontournable pour pallier les restrictions physiques et institutionnelles, mais son usage ne saurait compenser totalement ni la précarité des conditions de travail,  ni l’insécurité qui pèse sur le terrain. Les reconfigurations du travail journalistique, bien qu’impressionnantes, révèlent une profession sous tension, où la sécurité des journalistes reste une préoccupation majeure. 

    Perspectives : Vers un journalisme plus sûr et soutenu

    Pour redessiner les contours de l’avenir, la lecture du travail de Joachim inspire plusieurs pistes de réflexion. D’abord, elle amène à envisager un renforcement des mesures de protection pour les journalistes, telles que des assurances santé ou des formations à la sécurité (question abordée dans la grille d’entretien, page 368). Ensuite, elle incite à réfléchir à un meilleur accès à l’information publique, qui supposerait une réforme des institutions en faveur d’une plus grande transparence. Enfin, elle ouvre la possibilité de développer des réseaux de collaboration internationaux et diasporiques pour soutenir financièrement et techniquement les médias haïtiens. Ces propositions, suggérées par la lecture de la thèse, mettent en évidence le potentiel de cette recherche pour nourrir la réflexion sur les conditions d’exercice du journalisme et sur le renforcement de la démocratie en Haïti. 

    Evens Emmanuel, PhD HDR

    ERC2-UniQ / LMI-CARIBACT

    Pôle Haïti-Caraïbe Haïti Sciences et Société (HaSci-So)

    Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)