Investissons dans la population en Haïti

« Investir dans la population est payant ».

J. R. Kevin Boyer
31 oct. 2025 — Lecture : 3 min.
Investissons dans la population en Haïti

Séance d'apprentissage

« Investir dans la population est payant ». Telle est l’une des affirmations constantes de Joseph E. Stiglitz, économiste américain et prix Nobel d’économie en 2001, dans son essai « La grande fracture : les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer » publié en 2015 dans sa version française, aux éditions Babel. Dans la huitième et dernière partie de son ouvrage intitulée « Remettre l’Amérique au travail », il y apporte un éclairage sur les solutions qui permettraient de lutter contre les inégalités économiques. Ces dernières ont creusé depuis plusieurs années un fossé entre les riches et les pauvres, y compris dans des pays dits « développés » comme les États-Unis (quelle ironie, d’ailleurs, que la première puissance mondiale soit l’une des plus inégalitaires) ; et les crises financières, notamment celle de 2008, n’ont fait qu’exacerber la fracture sociale. Comment donc parvenir concrètement à réduire ces inégalités économiques ? L’une des solutions avancées par Stiglitz est l’investissement massif dans des secteurs publics clés. Selon lui, « l’éducation est l’un des plus importants » (p. 451).

Si l’auteur traite principalement dans son essai des inégalités économiques qui ravagent les États-Unis, il n’en demeure pas moins que, sur de nombreux points, un parallèle peut très aisément être dressé avec Haïti. Dans le premier pays comme dans le second, il est indéniable de constater un manque d’investissement dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Il suffit pour cela de se rappeler, par exemple, de la volonté de l’actuelle administration américaine de supprimer le Département de l’éducation chargé notamment de répartir les subventions allouées par l’État fédéral aux établissements scolaires. Ces coupures budgétaires auront inévitablement des incidences sur les programmes d’aide aux élèves défavorisés. Dans une autre mesure, il en est de même pour Haïti. Le gouvernement haïtien subventionne à peine les établissements chargés d’instruire et de former ceux qui sont l’avenir de ce pays, car la priorité n’est nullement donnée aux élèves et aux étudiants. Ce manque d’investissement des autorités fragilise davantage un secteur éducatif déjà sur le déclin.

Nous refusons de réaliser qu’en Haïti le redressement économique de notre pays doit passer, notamment, par l’éducation et la formation professionnelle. Il est effectivement déplorable de relever qu’il n’existe aucune véritable politique publique en matière éducative qui permettrait d’espérer une amélioration. La solution pour remédier à cette difficulté serait que nos gouvernants mettent en place des plans d’investissement sur le court, moyen et long terme ; il ne s’agirait pas uniquement de prévoir des subventions à destination des établissements d’enseignement, mais également d’accompagner, plus globalement, l’entrée de personnes qualifiées sur le marché du travail. Comme le soutient avec justesse Joseph Stiglitz, « une population très instruite est un moteur essentiel de la croissance économique » (p. 451). Autrement dit, une population instruite peut très largement contribuer à stimuler l’économie d’un pays en créant, en innovant, en proposant des biens et services qui vont accroître la demande.

Nous avons cultivé en héritage cette idée qu’un peuple instruit est un peuple dangereux, et qu’il est préférable pour gouverner d’être face à des individus malléables, dociles et peu instruits. Pour aller au bout de cette logique, le maintien d’un peuple dans l’ignorance afin d’avoir une certaine emprise sur lui est un choix délibéré. Rien n’est plus flagrant d’ailleurs que la situation actuelle ; les institutions éducatives et universitaires sont méprisées par des criminels qui ne se privent pas de les attaquer, les saccager, les piller, les incendier. Le constat est d’autant plus amer que les autorités ne font quasiment rien pour endiguer ce phénomène lié à l’insécurité du pays. Pourtant, Haïti compte bon nombre d’âmes qui souhaiteraient contribuer à son redressement économique. Ce qui fait en réalité défaut, c’est le manque d’investissement dans l’éducation pour faire « en sorte que chacun puisse réaliser son potentiel » (p. 457). Comme le souligne d’ailleurs si bien Joseph Stiglitz : « la ressource la plus précieuse d’un pays est son peuple » (p. 457).