La cause sociale du sous-développement de l'oralité de la langue française en Haïti

Eléments contextuels et problématiques du français dans la société haïtienne Cet article présente une réflexion portant sur le sous-développement de l’oralité de la langue française en Haïti.

La cause sociale du sous-développement de l'oralité de la langue française en Haïti

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Eléments contextuels et problématiques du français dans la société haïtienne

Cet article présente une réflexion portant sur le sous-développement de l’oralité de la langue française en Haïti. Il s’agit, en effet, de démontrer qu’au-delà de certains paramètres tels que l’analphabétisme, la prédominance du créole dans les médias et dans les groupes sociaux haïtiens (Théodat, 2004), cette situation peut également s’expliquer par le poids d’un contrôle social très strict, générateur de peur (notamment la peur de faire des fautes), même chez les haïtiens les plus scolarisés.

Comme on pouvait intuitivement le comprendre, la langue doit être ici comprise comme « un système de signes verbaux spécifiques aux membres d’une même communauté » (Dubois et al., 1994), c’est-à-dire un instrument de communication permettant d’analyser l’expérience humaine en unités dotées d’un contenu sémantique et d’une expression phonique (Martinet, 1989). Le terme oralité désigne quant à lui l’action par laquelle un locuteur transmet un message, de vive voix, à un auditeur ou à un auditoire (Bovet, 2003). Cette définition correspond parfaitement à la perspective adoptée dans ce travail, puisqu’elle ne renvoie pas uniquement aux dimensions théâtrales ou poétiques du concept. 

L'oralité étant ainsi définie, nous entendons alors par sous-développement de l’oralité d’une langue, le fait que celle-ci ne soit pas utilisée dans les échanges vocaux par la majorité des individus d’une société dans laquelle cette langue s’est érigée en tant qu’une institution sociale. La facilité ou la difficulté avec laquelle la majorité des individus d’une société réalisent leurs échanges verbaux dans une langue socialement instituée est l’indice même du développement ou du sous-développement de l'oralité de ce code linguistique dans cette société. Donc, plus les individus d’une société ont la facilité d'échanger verbalement dans une langue, plus l'oralité de cette langue y est développée. Et, le fait contraire nous renvoie au sous-développement de celle-ci — ce qui, en l’occurrence, semble incontestable dans le contexte haïtien.

Réaliser facilement des échanges verbaux dans une langue officielle mais qui n’est pas maternelle dans sa société exige évidemment l’apprentissage de cette dernière. Cela passe généralement par la scolarisation. Toutefois, il se trouve que des natifs peuvent avoir appris, au moyen d’un quelconque programme scolaire ou d’autres dispositifs, une langue officielle de leur pays sans pouvoir effectuer facilement des échanges verbaux au sein même de leur société à travers cette langue. C’est le cas de beaucoup d’haïtiens et haïtiennes francophones pour qui s’exprimer oralement en français reste un choix très difficile malgré leur très bonne compréhension de cette langue.

En réalité, depuis des décennies, dans leurs prises de parole en public ou dans leurs écrits, beaucoup d’intellectuels, notamment haïtiens, pointent l’utilisation de la langue française en Haïti comme un moyen de discrimination ou comme l’expression d’une supériorité de classe sociale (Théodat, 2004 ; George, 2001 ; Laroche, 1981). C’est, en effet, un fait qui reste facilement observable, surtout dans certains milieux socioprofessionnels haïtiens tels que : les banques, les administrations publiques, les milieux intellectuels, etc. Ce fait peut être également largement observé dans certaines familles et écoles haïtiennes où, pour marquer un certain prestige et une certaine différence sociale, il est souvent interdit aux enfants de parler le créole. Le français y est, en réalité, la langue exigée pour se différencier socialement des autres.

Comme dans d’autres communautés antillaises, cette diglossie français-créole reste très bien connue en Haïti (Laroche, 1981). Cette réalité remet justement en cause la thèse de Jean-Marie Théodat selon laquelle la langue française, en Haïti, serait négligée du fait de l’importance grandissante de l’anglais, notamment dans le monde scientifique, et de la grande utilisation du créole dans les médias et espaces culturels haïtiens ; selon lui, par conséquent, l’anglais est devenu, dans la société haïtienne, ‘’la langue de la promotion sociale’’, celle de la nouvelle génération d’haïtiens instruits.

Pratiquement, dans la société haïtienne, la langue française garde encore sa prédominance, son statut de garant d’une certaine estime sociale et d’une considération socio-professionnelle, en dépit du fait que la Constitution de 1964 prévoit l’utilisation du créole dans les services publics (Laroche, 1981).

Bien que beaucoup d’étudiants haïtiens aient étudié en anglais aux États-Unis, en Asie et en Europe, il est aisé de constater que leur promotion sociale, en Haïti, ne dépend pas vraiment de l’anglais. Ils peuvent d’ailleurs commettre autant de fautes en s’exprimant dans cette langue sans pourtant être jugés du regard ou critiqués.

Par ailleurs, en dépit de leur compétence professionnelle spécifique, acquise dans des universités anglophones, ils savent bien que leur considération sociale et professionnelle dépend largement d’une maîtrise parfaite de la langue française ; car pouvoir correctement articuler et conjuguer des verbes dans de belles phrases françaises procure une appréciation très positive des locuteurs haïtiens.

De ce fait, bien parler le français représente pour eux ‘’une étape essentielle de leur promotion sociale’’ (Valdman, 1975, p. 175). Le français n’est donc pas seulement vu comme une caractéristique de la bourgeoisie, de la classe moyenne haïtienne, ou comme un outil de ségrégation sociale. C’est aussi un moyen grâce auquel l’haïtien-type se construit une image positive devant sa société.

En Haïti, un Haïtien qui s’exprime convenablement en français est presque automatiquement perçu comme un individu possédant une intelligence quasi exceptionnelle. C’est pourquoi avoir une bonne expression française demeure un outil incontournable de contrôle de l’intelligence de l’haïtien-type dans la société haïtienne. Il y existe, par conséquent, toute une machine de contrôle social qui s’attache à surveiller scrupuleusement le discours de ses membres qui s’expriment via la langue française. Cette machine sociale est composée à la fois d’haïtiens et haïtiennes qui parlent très bien la langue française et de ceux et celles qui ne la maîtrisent pas complètement. Ce qui est essentiel pour les individus composant cette machine haïtienne, c’est leur capacité à identifier des fautes, des erreurs dans toute phrase française de l’Haïtien-type. En effet, toute faute ou toute erreur peut contribuer considérablement à la destruction de l’image sociale de l’Haïtien s’exprimant publiquement en français. En revanche, si ce dernier commettait des fautes en s’exprimant en créole, ce qui arrive très souvent d’ailleurs, il n’aurait aucun problème. Ce qui nous laisse comprendre qu’il n’existe quasiment pas de contrôle social sur l’Haïtien lorsqu’il s’exprime en créole dans la société haïtienne et, par conséquent, pas de contrainte sociale relative à cette langue, contrairement à la langue française.

À partir de cette réalité, l’on pourrait comprendre que cette absence quasi totale de contrôle social sur l’Haïtien qui s’exprime en créole constitue une véritable échappatoire pour celui-ci lorsqu’il est contraint de parler en public. Bien au contraire ! Même si, en Haïti, parler le  créole, notamment devant les habitants des milieux ruraux, au sein des masses paysannes et du sous-prolétariat urbain, est certainement une obligation, du fait que beaucoup d’Haïtiens, à cause de leur faible niveau d’études (Valdman, 1975), ne comprennent pas bien la langue française, s’exprimer correctement via cette dernière, ou tout au moins, avec des phrases bien francisées, ou encore ‘’parler du créole en français’’ (Castera, 2001), demeure, pour ces mêmes Haïtiens du milieu rural ou du sous-prolétariat, une véritable marque de différence, de mise en valeur face à leurs compatriotes.

Cette appréciation positive des haïtiens parlant bien le français devrait encourager les jeunes haïtiens et les jeunes haïtiennes dans un dynamisme francophone qui pourrait faciliter le développement de l’oralité de la langue française en Haïti. Pourtant, malgré cette positivité remarquable de la langue française dans la vie linguistique de la société haïtienne, force est de constater que seuls 10 % de la population haïtienne s’expriment oralement en français (Laroche, 1981 ; Valdman, 1975 ; Théodat, 2004). D’où l’intérêt du sociologue à produire des analyses objectives sur les logiques sociales haïtiennes relatives à l’oralité de la langue française en Haïti. Existe-t-il une cause sociale qui pourrait contribuer à expliquer le sous-développement de l’oralité de la langue française dans ce pays ? 

Une attente sociale coercitive face au développement de l'oralité française 

S’il est vrai que le fort taux de l’analphabétisme ainsi que la prédominance du créole sont généralement mobilisés pour expliquer le sous-développement de l’oralité de la langue française en Haïti, l’analyse de la question nous permet de comprendre qu’un autre facteur explicatif était largement ignoré. En effet, l’analyse de certaines données qualitatives que nous avons collectées nous révèle que l’engagement des haïtiens, qui sont scolarisés et ont réussi leurs examens de baccalauréat via le français, dans des échanges verbaux en français reste un exercice très difficile à entreprendre ou à poursuivre. Selon ces données, s’ils préfèrent effectuer leurs interactions à travers la langue créole devant leurs camarades haïtiens, c’est surtout par peur de commettre des erreurs, des fautes grammaticales ou de se faire critiquer par la suite.

Cependant, sachant qu’ils évoluent dans une société dans laquelle parler en français peut contribuer à améliorer leur image devant leurs semblables, ils essaient plutôt, autant que possible, d’utiliser dans leurs échanges beaucoup plus de mots français et une diction française relativement soutenue afin de provoquer une meilleure appréciation de la part de leurs compatriotes. Ce qui confirme l’idée de George Castera selon laquelle il n’est pas rare de rencontrer des haïtiens, même en milieu rural où le niveau de scolarité est très bas, qui cherchent à franciser leur créole (Castera, 2001).

En réalité, lorsque des haïtiens qui ont été scolarisés en Haïti se retrouvent dans un environnement où le contrôle social relatif à la manière dont ils parlent le français est inexistant ou insignifiant, ils s’engagent facilement, sans aucune peur, dans des échanges verbaux en français avec les étrangers. Cette situation a été observée par le biais de l’observation participante dans un groupe d’haïtiens et haïtiennes (plus d’une centaine) qui ont bénéficié des bourses d’étude du gouvernement sénégalais. Lorsqu’ils étaient encore en Haïti, au Ranch de Croix-des-Bouquets, nous avons constaté qu’il était difficile pour eux de poursuivre des échanges verbaux en français entre eux ; pourtant, une fois arrivés au Sénégal, leurs interactions verbales à travers cette langue s’étaient facilement établies avec les Sénégalais.

Malgré sa simplicité, cet exemple corrobore la conclusion que la peur d’être critiqué pour d’éventuelles fautes dans une quelconque phrase française est l’une des raisons pour lesquelles une grande partie des haïtiens ne parlent pas le français lorsqu’ils sont devant un public haïtien comprenant cette langue. 

Cette peur qui découle d’une véritable force sociale coercitive, témoigne de la cause sociale du sous-développement de la pratique orale du français au sein des communautés haïtiennes en Haïti.

Autrement dit, le fait que la société haïtienne exige de l’haïtien-type une expression française sans aucune faute grammaticale, ni lapsus, exerce, sur lui, une force coercitive (Durkheim, 1894) qui lui procure  une peur l’empêchant par conséquent de parler le français en public.

 Parallèlement à la prédominance du créole dans la culture haïtienne (Théodat, 2004) et au faible niveau d’instruction de la population (Valdman, 1975 ; PNUD, 2020), cette attente sociale coercitive est l’un des éléments explicatifs du sous-développement de l’oralité de la langue française en Haïti.

   

Références bibliographiques 

Albert Valdman, Créole et français en Haïti, The French Review, Vol. 49, No. 2 (Déc., 1975), pp. 174-185

Castera, George, 2001. « De la difficulté d’écrire en créole », Notre Librairie (Revue des littératures du Sud) 143, janvier-mars.

Didier de Robillard, langue(S)/ systèmes/didactique, diversité, identité, le Français d’Aujourd’hui 2008, n.162, pages 11-19

Dubois, N., & Leyens, J. P. (1994). La norme d'internalité et le libéralisme (Vol. 224). Presses universitaires de Grenoble.

Jean-Marie Théodat, Haïti, le français en héritage, université panthéon-Sorbonne, Institut de Géographie, Hermès 40, 2004

Jeanne Bovet, pour une poétique de la voix dans le théâtre classique, Montréal, université de Montréal,2003, p.88

Laroche, M. (1981). La langue française en Haïti. Québec français, (44), 26–27.

Martinet André, 1989, « Linguistique générale, linguistique structurale, linguistique fonctionnelle », La Linguistique, Paris, Puf, vol. 25, no 2

Martinet, A. (1989). Fonction et dynamique des langues. (No Title).

Paul Zumthor, introduction à la poésie orale, Paris, seuil, 1983, 320 p.

PNUD, Rapport sur développement humain, 2020

Théodat, J. M. (2004). L'endroit et l'envers du décor : la « touristicité » comparée d'Haïti et de la République Dominicaine. Revue Tiers Monde, 178(2), 293-317.