Le système éducatif haïtien traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire contemporaine. À chaque rentrée scolaire, de nouveaux ajustements, souvent improvisés et mal contextualisés, viennent s’ajouter à un édifice déjà fragilisé. La dernière mesure en date, prise par le ministre de l’Éducation nationale, le professeur *ANTOINE Augustin*, interdisant le redoublement au niveau fondamental (1er cycle) pose un grave problème au regard de la cohérence, la logique et la finalité du modèle éducatif haïtien.
Une réforme déconnectée de la réalité haïtienne
Dans les sociétés modernes où les systèmes éducatifs sont solides, structurés et équitables, certaines réformes audacieuses comme l’abolition du redoublement peuvent avoir du sens. Elles sont souvent accompagnées de mécanismes solides de soutien pédagogique, de rattrapage personnalisé, d’accompagnement psycho-éducatif et d’un suivi rigoureux des apprentissages. Mais en Haïti, rien de cela n’existe.
Imposer une telle mesure dans un environnement où :
- les classes sont surchargées,
- les enseignants manquent de formation continue et de ressources pédagogiques,
- les écoles sont mal encadrées,
- et où les outils de remédiation sont quasi inexistants,
c’est non seulement utopique, mais c’est dangereux pour l'avenir d'un pays.
Pourquoi évaluer si le redoublement est interdit ? Pourquoi évaluer s'il n'ya pas sanction ? Quel est le sens même de cette évaluation ?
L’évaluation scolaire a pour objectif de mesurer le niveau d’acquisition des compétences et des connaissances, afin de permettre des ajustements et des remédiations. Mais dans le cadre actuel, où un élève, quel que soit son niveau réel, est automatiquement promu à la classe supérieure, l’évaluation perd tout son sens.
Il s’installe alors une culture de la médiocrité : l’effort est découragé, la discipline intellectuelle devient secondaire, et l’échec n’est plus perçu comme une étape du processus d’apprentissage, mais comme un détail sans conséquence. L’école haïtienne, déjà affaiblie, risque de devenir une usine à produire des élèves dépourvus de bases solides.
Un système incohérent, inégalitaire et injuste
Comment expliquer que dans ce même système, un élève de 6e année fondamentale, ayant de grandes lacunes, puisse passer automatiquement en 7e, mais que ce même élève, arrivé en 9e ou au Baccalauréat, soit éliminé pour un point ?
Mais en l’état actuel, cette mesure ressemble davantage à une fuite en avant qu’à une réforme structurante. Haïti, aujourd’hui, n’est pas prêt pour importer des politiques éducatives de sociétés stables, sans les adapter à sa propre réalité.
En voulant « moderniser » le système par des slogans, on le rend plus malade encore. Et tant que l’éducation restera une affaire secondaire pour l’État haïtien, le pays continuera de former des citoyens mutilés intellectuellement , une tragédie silencieuse, mais aux conséquences irréversibles.
L’élève n’a pas le droit d’échouer au fondamental, mais se voit impitoyablement rejeté à la fin du cycle, sans accompagnement, sans recours. N’est-ce pas là une contradiction flagrante ? Cette politique, au lieu d’aider les élèves à progresser, les prépare à un mur brutal, un échec certain. C’est de l’hypocrisie institutionnalisée. Que devons-nous espérer pour la prochaine décennie ? N'est-ce pas un tel système qui produit des monstres ? Car, comme nous le rappelle Victor Hugo. " Quand l'école échoue, la prison se remplit".
Allons-nous vers une société d’analphabètes diplômés ?
À long terme, la suppression du redoublement, dans un système sans filet pédagogique, produira une génération d’élèves « promus » mais incompétents. Le diplôme ne sera plus le reflet d’un niveau de compétence, mais d’un passage administratif.
Cela posera un grave problème pour le marché du travail, les universités, la fonction publique et, inévitablement, pour la société haïtienne tout entière. Une société qui ne valorise ni ses enseignants, ni ses écoles, ni ses apprenants, se condamne à l’obscurité. Selon Georges Bernard Shaw " *Une mauvaise éducation est plus dangereuse que l'absence d'éducation."*
Conclusion : Haïti n’est pas prêt pour ce type de réforme
La réforme du redoublement aurait pu être un levier de transformation si elle s’inscrivait dans une vision globale : revalorisation de la profession enseignante, renforcement des écoles publiques, soutien pédagogique massif, investissements conséquents, et dialogue avec les acteurs éducatifs. Cessons avec des changements cosmétiques dans un système éducatif qui n'est pas défini en réalité.
Saroul DUPÉUS
Éducateur, Enseignant, technicien en gestion des ressources humaines, des collectivités territoriales.
Leader en action communautaire,
Graphiste et Sérigraphe, Presseur.
Sarouldupeus750@gmail.com
