Haïti : Quand la justice parade, et que le droit recule

  Le lundi 6 octobre 2025, la Cour de cassation d’Haïti a rouvert symboliquement ses portes au Champ-de-Mars pour lancer l’année judiciaire 2025-2026.

Elmano Endara JOSEPH elmanoendaraj@gmail.c
20 oct. 2025 — Lecture : 6 min.
Haïti : Quand la justice parade, et que le droit recule

Manifestation d'avocats en 2022

  Le lundi 6 octobre 2025, la Cour de cassation d’Haïti a rouvert symboliquement ses portes au Champ-de-Mars pour lancer l’année judiciaire 2025-2026. Sous la présidence de Me Jean-Joseph Lebrun, également à la tête du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), magistrats, avocats, membres du gouvernement Alix Didier Fils-Aimé, diplomates et représentants du Conseil présidentiel de transition, se sont retrouvés dans la salle exiguë du temple de la justice. Au comptoir du jour : discours officiels, bilans d’exercice, et vœux pieux pour un appareil judiciaire qu’on dit « résilient », malgré l’insécurité, les grèves, et l’usure morale des institutions à genoux.

      Mais derrière les pas formés, les mots polis et les belles formules d’usage, le pays réel, lui, n’a pas attendu la cérémonie pour juger à sa manière. Dans les quartiers dits hors contrôle de l'État, d’autres cours rendent déjà leurs sentences — sommaires, sanglantes, expéditives. Entre le verbe du juge et les balles des chefs de gang, le verdict ne voyage pas dans la même langue. Alors, asseyez-vous. Car le train de la chronique démarre déjà. Au premier arrêt : le théâtre se vide, la justice sise au palais du Champs-de-Mars fait son entrée, sous les coups de fusils en redondances, où l’impunité reste assise vis-à-vis des agents de l’insécurité. Au dernier arrêt : l’injustice comme langue maternelle et une justice en toge face à une population en lambeaux qui est assise dans son monde linguistique divergent... Alors, bienvenue à bord du train de la rentrée judiciaire 2025-2026.

 La rentrée judiciaire s’est ouverte, comme chaque année, sous un costume protocolaire d’une cérémonie, dans la salle étroite de la Cour de cassation. On y parlait d’objectifs, de priorités, de « renforcement du fonctionnement des juridictions ». Des mots nobles pour une justice en béquilles, qui résonnent dans le vide comme une homélie sans fidèles. Et pendant que les toges s’échangent des promesses, les rues de Barbecue, de Lanmò san jou, de Vitelhomme entre autres contrées, elles, ont déjà inventé leur propre forme de justice — brutale. Inhumaine, qui gifle sans répit les droits de l'homme. Car là où l’État s’efface, le chef de gang devient juge dans les territoires déclarés perdus par l’État, au profit de législateurs cyniques et exécutant-bourreaux s'érigeant en agents communautaires. Ils tranchent les différends, fixent les amendes, protègent leurs proches, punissent ce qu'ils jugent comme traîtres, recyclent leurs recettes de rues. Sans peur ni crainte. Une parodie de justice ? Oui, sans doute. Mais une parodie qui fonctionne, sans doute — dans un espace linguistique et symbolique où le mot justice a perdu son ancrage institutionnel pour devenir un acte de survie. Dans une capitale en mode sur-vie. Pourquoi ne dit-on pas cela ?

 Le président de la Cour de cassation, Me Jean-Joseph Lebrun, a évoqué, pour l'année judiciaire antérieure, plus de mille décisions rendues par les cours et tribunaux notamment celui du tribunal de première instance de Port-au-Prince. Mille sentences dans un océan d’impunité et criminalité chronique qui dépasse les bureaux des droits de l’homme. Cela relève moins de la statistique que du miracle. Cependant, à l’échelle du pays, la balance reste faussée. Là où la loi ne pénètre plus, c’est le langage de la peur et la criminalité qui sert de code pénal : l’assassinat, le pillage, des actes de vandalisme, le viol, le vol, la criminalité etc. Les balles qui pètent. Kout bal remplace le décret et les arrêts cardiaques. Baz des gangs supplante la Cour, et l’intimidation se fait rhétorique du pouvoir. Et puis adelante. C'est la rentrée judiciaire. Pour quel changement ? Point boule.

 Cette substitution du discours juridique par le discours de la terreur n’est pas seulement politique. Elle est linguistique. Sociologique. Le Kreyòl populaire a inventé ses propres syntagmes du châtiment : “Yo te ba li jistis” ne veut plus dire « il a eu droit à un procès équitable », mais « il a été exécuté, assassiné, kidnappé, disparu », sans raison. La polysémie du mot jistis traduit la fracture épistémologique du pays : ce que les hommes en toges et aux cravates dorés appellent “droit”, les gangs l'appellent vanjans. Parle-t-on de quoi réellement ?

 Le bâtonnier Patrick Pierre-Louis, qui se laisse frotter la lucidité et la dissidence à la fois, a rappelé, avec fracas, que la justice en Hayti souffre d’un déficit de rigueur et d’une érosion déontologique. Il a raison. Amplement partagée. Mais il faut aller plus loin, parce que le mal n’est plus seulement moral Monsieur le Bâtonnier, il est métalinguistique. Car la justice en Ayiti est devenue un rituel vide. Une cérémonie du manque. Une mise en scène de ce qui n’existe plus : le respect de la loi, la confiance dans les institutions, le langage codé du Français dans les procès et les décisions de justice déséquilibrées. Le juge s'est vu comme un baromètre mal penché, une fois ouvert la bouche, tout se grenaille et se distille en mille coups de girofle empoisonné. Et puis l'avocat est devenu, à la fois son défenseur et l’interprète de la langue de justice au gré de son client. Et puis ça va !

 Là où l’État abdique, Monsieur le Bâtonnier, la violence linguistique se fait grammaire à la grimace de l'histoire : le justiciable parle et comprend Kreyòl, alors qu'on la juge en français. A côté de cela, les gangs imposent une syntaxe de l’ordre fondée sur la peur, mais articulée, paradoxalement, autour d’un sens du juste immédiat dans leur code pénal du crime : punir pour maintenir la cohésion dans les zones rouges. Alors leur cohésion. Leurs “jugements” sont expéditifs, mais leur légitimité, craignant et peureuse, dans les zones abandonnées, dépasse celle de magistrats enfermés derrière des murs des cours et tribunaux, assujettis à leurs robes de maître et esclaves de la loi.

 L'on comprend vite qu'il y a des pays où la Justice marche, et d’autres où elle titube, mais Haïti semble appartenir à cette catégorie rare où elle rampe, elle grimace face à la langue parlée et compris par plus de 85 % de la population et la langue de la justice — non pas parce qu’elle ne veut pas se lever, mais parce qu’on lui a coupé les jambes du droit de compréhension à la population.

 C'est ainsi que la rentrée judiciaire se déroule dans un pays où deux justices coexistent : l’une codifiée, rhétorique, inefficace ; l’autre sauvage, cynique, illégitime mais réelle dans les territoires déclarés perdus par l’État. Entre ces deux mondes s’étend le désert du symbolique — un espace où la Loi, au sens philosophique du terme, n’a plus de sujet pour l’incarner.

 Alors oui, le président Lebrun peut encore proclamer l’ouverture de l’année judiciaire. Il fait son job. C'est symbolique. Il doit tenir ce rendez-vous. Mais tant que le population ne croit plus au verbe du droit, ni ne comprend pas la langue de la justice, tant que la justice n’est plus performative mais décorative, les toges resteront des habits de spectres redoutables entre justice (qui sous-entend réaliser l'égalité : yon jistis nan lang ayisyen an) et juste-titre (qui prétend que tout va bien alors que c’est le contraire qui marche ses hanches en pleine violence armée). Car, toujours est-il, la vraie question n’est plus de savoir si la justice fonctionne ou donne gain de cause à qui la loi est dûe ou n’est dûe, mais si elle parle encore une langue que tout le pays comprend véritablement : le kreyòl ayisyen, et si les forces armées et de polices administratives ont déjà récupéré les cours et tribunaux, les trente-trois commissariats assujettis au pouvoir des chefs de gangs dans les quartiers abandonnés.