Le problème d’Haïti est d’abord la mauvaise gouvernance, donc un problème de leadership

Haïti, depuis son indépendance, traîne comme un boulet l’absence de leadership visionnaire et intègre, capable de transformer les ressources, les potentialités et l’énergie de son peuple en véritable projet national.

Loubet Alvarez
20 oct. 2025 — Lecture : 4 min.
Le problème d’Haïti est d’abord la mauvaise gouvernance, donc un problème de leadership

Jeunes manifestants

Haïti, depuis son indépendance, traîne comme un boulet l’absence de leadership visionnaire et intègre, capable de transformer les ressources, les potentialités et l’énergie de son peuple en véritable projet national. Ce qu’il nous manque, c’est une génération d’hommes et de femmes d’État ayant l’étoffe de bâtir, de rassembler et de conduire avec rigueur.

L’histoire récente du monde montre pourtant que des nations apparemment condamnées au marasme ont pu, grâce à des dirigeants de conviction, retrouver un cap et se métamorphoser. Dans l’espace latino-américain et caribéen, des figures comme José Mujica en Uruguay, symbole d’humilité et de probité, Lula da Silva au Brésil, artisan d’un projet social ambitieux, Evo Morales en Bolivie, qui a su donner une place centrale aux peuples autochtones, Rafael Correa en Équateur, promoteur d’une nouvelle vision de la souveraineté, ou encore Mia Mottley de la Barbade, qui incarne une voix caribéenne forte sur la scène internationale, sans oublier Michael Manley en Jamaïque, dont le progressisme social a marqué son époque, témoignent que des leaders courageux peuvent changer le destin collectif. Ces exemples démontrent qu’il est possible de transformer le malheur d’un peuple en espoir partagé, à condition d’avoir à sa tête des dirigeants soucieux du bien commun et réfractaires à la corruption.

Haïti n’a pas été totalement dépourvue de telles figures. Au cours de son histoire, certains hommes d’État et intellectuels se sont distingués par leur envergure : Anténor Firmin, penseur lucide de l’égalité des races et visionnaire du développement ; Jean Price-Mars, qui a donné une voix et une dignité au peuple haïtien à travers l’indigénisme ; Rosalvo Bobo, qui s’est opposé avec courage à l’occupation étrangère ; ou encore Leslie François Manigat, dont la rigueur intellectuelle et l’attachement à l’État de droit tranchent avec la médiocrité ambiante. Ces figures rappellent qu’Haïti a déjà enfanté des leaders conséquents, mais que leur héritage est resté inachevé, souvent étouffé par les calculs politiciens et la corruption des élites.

C’est dans ce sens qu’il devient urgent de penser une révolution douce comme chemin d’avenir. Une révolution qui ne passe pas par la violence ni par des ruptures brutales, mais par une transformation progressive et ferme des fondements de notre société. Ses piliers sont clairs : 

  1. Revaloriser l’éducation et la formation des élites
    • Former des dirigeants compétents dans la gestion publique, l’économie, la diplomatie et la gouvernance.
    • Redonner à l’école haïtienne sa mission fondamentale : produire des citoyens éclairés et responsables.
  1. Refonder la culture politique
    • Sortir du cycle des affrontements destructeurs pour entrer dans celui du dialogue et du compromis.
    • Réhabiliter la valeur du service public comme un honneur et non un moyen d’enrichissement personnel.
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  2. Bâtir un projet national partagé
    • Identifier trois ou quatre grandes priorités stratégiques (infrastructures, agriculture, énergie, sécurité).
    • Associer les forces vives de la nation – diaspora, secteur privé, paysannerie, jeunesse – à leur mise en œuvre.
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  3. Renouer avec l’universel
    • Haïti ne peut plus se contenter de subir les rapports internationaux.
    • Il nous faut des voix capables de porter notre singularité, mais aussi de dialoguer avec les puissances et les institutions multilatérales, sur un pied de dignité et d’égalité.

Il faut redonner à Haïti une voix crédible et digne dans les relations internationales.

Le problème d’Haïti est donc moins une fatalité qu’une faillite du leadership. Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est la capacité de refaire émerger une telle génération de leaders, capables de penser et de construire l’avenir en dehors des logiques de clan et d’enrichissement personnel. Tant que nous continuerons à confier le destin du pays à des dirigeants sans vision, sans intégrité et sans souci du bien commun, nous répéterons indéfiniment le même cycle de crise et de désillusion.

L’histoire des autres nations nous enseigne que la transformation est possible. Il revient désormais à Haïti de s’en convaincre et de trouver, dans son propre terreau, l’élite politique capable de redonner sens à la République.

Loubet Alvarez

Citoyen haïtien

Économiste de formation