« L’État haïtien n’a jamais su pénétrer les profondeurs du pays, et pourtant, c’est là, dans ces marges qu’il ignore, que se trouve le cœur vivant de la nation. » Gérard Barthélemy, L’univers rural haïtien : le pays en dehors (1990)
« Le peuple haïtien n’est pas sans État ; il a ses propres formes d’ordre, de morale et d’autorité. » Jean Casimir, La culture opprimée (2001)
Préambule : une souveraineté à reconquérir
Les informations disponibles laissent penser que la participation haïtienne à l’élaboration de la Résolution 2793 a été limitée, voire symbolique. Ce flou perpétue une dynamique bien connue à savoir : des décisions conçues à l’international, où les priorités nationales peinent à trouver un écho structurel. Pourtant, cette réalité n’est pas une fatalité. Elle peut devenir le point de départ d’un sursaut : transformer une décision externe en une dynamique interne de réappropriation. C’est dans cette tension - entre la contrainte d’une intervention et la possibilité d’une refondation - que peut émerger une voie nouvelle : celle d’un leadership haïtien lucide, stratégique et collectif, capable d’infléchir le cours des événements sans rompre les équilibres diplomatiques.
Résumé exécutif
Adoptée le 2 octobre 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies, la Résolution 2793 ouvre un chapitre critique dans les relations entre Haïti et la communauté internationale.
Placée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations unies, elle autorise la création d’une Force multinationale de soutien à la sécurité (dite Force de répression des gangs, FRG) chargée d’appuyer la Police nationale d’Haïti (PNH) et les Forces armées d’Haïti (FAd’H) dans la lutte contre les groupes armés. Au-delà de la dimension sécuritaire, cette résolution soulève une question fondamentale : comment reconstruire un État dans un contexte où la souveraineté est fragmentée ?
Haïti se trouve à la croisée des chemins. La Résolution 2793 pourrait n’être qu’un épisode de plus dans le cycle des interventions internationales ; mais elle pourrait aussi, si elle est pilotée avec lucidité et courage, devenir le catalyseur d’une gouvernance partagée, fondée sur la responsabilité, la compétence et la transparence.
Cette note stratégique propose une lecture critique de la Résolution 2793 à la lumière du cadre conceptuel de la limited statehood (Risse, 2011 ; Börzel & Risse, 2021). Elle suggère de transformer ce mandat non pas en instrument de substitution, mais en laboratoire d’apprentissage collectif, où l’État haïtien retrouve sa place dans l’action publique à travers une co-gouvernance temporaire, mais transformative.
Une fenêtre politique à saisir avec lucidité
Haïti traverse, depuis plus de six années, une crise profonde, bien au-delà de la sécurité. L’effondrement institutionnel, la fragmentation territoriale, la précarité économique et la désagrégation du lien social traduisent un épuisement du contrat politique (Fatton, 2022 ; Magloire, 2019). La Résolution 2793 s’inscrit dans une continuité d’actes extérieurs - de la MINUHA 1994 à la MINUSTAH 2004- souvent conçus comme des opérations de stabilisation, mais qui ont produit des institutions dépendantes, fragmentées et déconnectées des réalités sociales. Cette histoire justifie la méfiance d’une large part de la société haïtienne. Beaucoup y voient une tutelle déguisée, voire un prolongement d’une souveraineté sous contrainte.
Mais la lucidité commande de dépasser la simple dénonciation. L’enjeu est désormais de faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous - pour reprendre une intuition de la pensée antillaise. Reconnaître la domination, mais agir dans et à partir de celle-ci pour en inverser le sens. La Résolution 2793 est le produit d’un rapport de force ; rien n’empêche qu’elle devienne un espace de transformation, à condition que : les autorités haïtiennes s’en saisissent stratégiquement, la société civile s’y engage comme contrepoids démocratique, et que les partenaires internationaux acceptent enfin de co-gouverner sans dominer.
Du statebuilding au shared-building : refonder la souveraineté par l’action conjointe
Les approches classiques du statebuilding reposent sur une séquence linéaire : sécurisation → élections → institutions → développement (Paris, 2004). Cette logique, héritée des contextes post-conflit, suppose un État neutre et homogène. En Haïti, cette hypothèse est contredite : l’État est fragmenté dans son autorité, mais vivant dans ses marges. Les communautés locales, les réseaux religieux, les associations paysannes, les diasporas et les ONG contribuent toutes, à leur manière, à la production de biens publics (Barthélemy, 1990 ; Batterbury & Fernando, 2020). La limited statehood ne désigne pas l’absence d’État, mais la coexistence d’acteurs multiples exerçant une autorité partielle et complémentaire. C’est dans cette pluralité qu’il faut penser la reconstruction.
La Résolution 2793 ne doit pas être acceptée comme une « prise en main » extérieure, mais comme le cadre d’une coopération opératoire, fondée sur un contrat de co-responsabilité. Le shared-building -ou construction partagée - devient alors une alternative crédible. Inspirée des approches de la hybrid governance (Mac Ginty, 2011 ; Boege et al., 2009) et de la limited statehood, cette approche propose une co-production de la souveraineté : les acteurs nationaux et internationaux partagent temporairement les responsabilités, dans une perspective de transfert progressif et de réappropriation souveraine.
La mission sous Chapitre VII : un cadre d’exception à maîtriser
Placée sous le Chapitre VII, la Force multinationale dispose d’un mandat d’exception autorisant l’usage de la force pour « rétablir la paix et la sécurité internationales ». Un tel mandat n’est légitime que s’il s’accompagne d’un contrôle politique clair et temporellement limité. L’expérience de la MINUSTAH (2004–2017) a montré les dérives d’une mission prolongée, souvent déconnectée des institutions haïtiennes et accusée d’avoir généré dépendance et désillusion. La Résolution 2793 devra rompre avec ce schéma en adoptant une logique de sortie planifiée. Trois étapes sont recommandées : 1) Stabilisation immédiate : neutralisation des groupes armés et sécurisation des infrastructures critiques, 2) Consolidation institutionnelle : coordination interforces, transfert de compétences, appui judiciaire, 3) Autonomisation progressive : retrait conditionnel de la Force et montée en puissance de la PNH et des FAd’H. Chaque phase doit être accompagnée d’un bilan public et partagé, garantissant transparence, responsabilité et confiance mutuelle.
PNH et FAd’H : refonder la sécurité nationale
La Résolution 2793 reconnaît explicitement le rôle conjoint de la PNH et des FAd’H, un signal fort vers la reconstruction d’une sécurité nationale intégrée. Les FAd’H ne devraient pas représenter un retour en arrière, mais un pilier complémentaire, essentiel à la logistique, au renseignement et à la défense territoriale, des frontières et des forêts. Le texte prévoit que la Force internationale agisse en coordination directe avec ces institutions. Cette inclusion implique la création d’un noyau national d’opérationnalisation chargé d’assurer la coordination civilo-militaire, la planification stratégique, la formation et l’évaluation des résultats selon des indicateurs publics. Le gouvernement doit aussi investir dans le développement des compétences : diplomates, officiers, hauts fonctionnaires, responsables de la sécurité, de la justice et du développement local doivent être formé·es pour maîtriser les outils d’une gouvernance partagée. La souveraineté se reconstruit aussi par la compétence.
Gouvernance locale et ancrage communautaire : la légitimité par la proximité
Aucune mission internationale ne réussira sans ancrage social profond. Les crises haïtiennes sont d’abord des crises de lien, d’appartenance et de confiance (Hurbon, 2014 ; Casimir, 2001). Les politiques publiques échouent lorsqu’elles ignorent les formes d’ordre local : réseaux de solidarité, autorités morales, associations paysannes, femmes médiatrices, jeunes engagés (Bellande, 2021 ; Mac Ginty & Richmond, 2013). Des tables locales de gouvernance devraient être instituées dans chaque département, réunissant autorités locales, PNH, actrices et acteurs communautaires, organisations citoyennes. Elles constitueraient des relais de co-gouvernance horizontale, produisant la sécurité comme bien commun. Plusieurs pays africains, dont le Mali et le Botswana, ont réhabilité la chefferie traditionnelle dans la gouvernance locale, en lui conférant un rôle moral et consultatif reconnu par la loi. Haïti, sans copier ces modèles, pourrait s’en inspirer pour reconstruire un tissu d’autorité civique enraciné.
Refonder la souveraineté : un projet de civilisation
La refondation de l’État dépasse la réforme administrative : elle doit être morale et civilisationnelle. Les jeunes générations, épuisées par l’instabilité, aspirent à un retour aux origines, non comme repli, mais comme réconciliation avec l’histoire et la dignité. La reconstruction politique doit s’appuyer sur les valeurs fondatrices : liberté, dignité, solidarité, et reconnaître les communautés comme partenaires de la souveraineté. Un État n’est fort que lorsqu’il sait écouter, comprendre et respecter les structures sociales qui lui préexistent et lui survivent.
Vers un changement de régime : repenser le polity haïtien
Depuis 1804, Haïti évolue dans un régime politique déséquilibré, où les rapports entre l’exécutif et le législatif oscillent entre confrontation et blocage. Le cadre semi-présidentiel instauré par la Constitution de 1987 visait à équilibrer les pouvoirs, mais il a souvent dérivé vers un système conflictuel et paralysant, miné par l’instabilité des partis et la personnalisation du pouvoir. Ni véritablement présidentiel, ni parlementaire, le régime haïtien souffre d’une absence d’arbitrage institutionnel solide et d’un ancrage social fragile. Cette configuration limite la construction de politiques publiques cohérentes et la continuité de l’action de l’État. La crise actuelle montre les limites d’un modèle politique centré sur la compétition, plutôt que sur la coopération. Réfléchir à l’avenir d’Haïti, c’est donc aussi repenser son régime politique (polity): les formes d’autorité, la représentation et la relation entre gouvernants et gouverné.es.
La démarche de co-gouvernance introduite par la Résolution 2793, si elle est bien conçue, peut servir de laboratoire institutionnel temporaire, un espace d’apprentissage collectif où se testent de nouvelles pratiques de concertation et de coresponsabilité. L’inclusion des actrices et acteurs communautaires, autorités morales, associations paysannes, femmes et jeunes leaders, mais aussi des acteurs non étatiques et de la diaspora, constitue la base d’un dialogue national renouvelé. Ces mécanismes de concertation ne servent pas seulement la sécurité immédiate : ils peuvent nourrir, à moyen terme, la réflexion sur un nouveau régime politique - un polity haïtien refondé, fondé sur la proximité effective, la légitimité partagée et la responsabilité collective. Lorsque viendra le moment de revoir la Constitution, ces expériences locales pourront éclairer la construction d’un modèle de gouvernance plus ancré, plus inclusif et véritablement représentatif de la société haïtienne.
Conclusion : faire de la contrainte une force
La Résolution 2793 n’est ni une solution miracle ni une fatalité. Elle est un miroir : celui d’un pays confronté à sa fragilité, mais aussi à sa capacité de réinvention. Si la mission devient une nouvelle dépendance, elle échouera. Mais si elle se transforme en espace d’apprentissage et de coresponsabilité, elle peut ouvrir une ère nouvelle. Haïti a souvent été fait par les autres ; le défi, aujourd’hui, est de faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui : un État qui apprend, une société qui agit, un peuple qui transforme la contrainte en force. L’histoire n’est pas écrite. Elle appartient à celles et ceux qui oseront co-gouverner pour reconstruire, pas à pas, une souveraineté authentique et partagée.
Bibliographie
Barthélemy, G. (1990). L’univers rural haïtien : le pays en dehors. Port-au-Prince : Henri Deschamps.
Batterbury, S., & Fernando, J. (2020). The “Hybrid Governance” of Disaster Management in Freetown, Haiti and Manila. Disasters, 44(4), 781–805.
Bellande, C. (2021). Sociétés locales et gouvernance communautaire en Haïti. Port-au-Prince : CRESFED.
Börzel, T., & Risse, T. (2021). Governance under Limited Statehood. Oxford University Press.
Casimir, J. (2001). La culture opprimée. Port-au-Prince : Imprimerie Henri Deschamps.
Fatton, R. (2022). Haiti : The Nightmare and the Dream. New York : Routledge.
Hurbon, L. (2014). Le barbare imaginaire. Paris : CNRS Éditions.
Mac Ginty, R. (2011). International Peacebuilding and Local Resistance. Palgrave Macmillan.
Magloire, R. (2019). État, société et fragmentation en Haïti. Port-au-Prince : Éditions de l’Université d’État d’Haïti.
Paris, R. (2004). At War’s End: Building Peace after Civil Conflict. Cambridge University Press.
Risse, T. (2011). Governance in Areas of Limited Statehood. Columbia University Press.
Nations unies. (2025). Résolution 2793 (2025) - Adoptée par le Conseil de sécurité le 2 octobre 2025, sous le Chapitre VII de la Charte des Nations unies.
