Le patriotisme et le nationalisme en Haïti : Quel choix ?

Ni l’un ni l’autre ! Le pari est perdu d’avance.

Rose Nesmy Saint-Louis
07 oct. 2025 — Lecture : 23 min.
Le patriotisme et le nationalisme en Haïti : Quel choix ?

Fête du Drapeau dans le Nord-Est
Photo : Photo Foto

Ni l’un ni l’autre ! Le pari est perdu d’avance. Le sauve-qui-peut national et la culture de la corruption l’emportent sur l’amour du pays. Haïti souffre du faux patriotisme et du nationalisme mensonger de la majorité de ses citoyens et dirigeants. Ils se moquent du pays, du progrès, du monde, des ancêtres et d’eux-mêmes. Notre lexique politique est riche de formules, de satires, d’images et de métaphores douloureuses illustrant la moquerie.

Dans les réflexions qui suivent, je m’attaquerai au travestissement national et à toute lecture fixiste et méchamment manipulatoire de l’histoire d’Haïti. Je le ferai en explorant de nouvelles pistes d’analyse afin d’en dégager une stratégie de redressement nationale. Le sujet est complexe, profond et grave. J’en suis conscient.

Ainsi, je m’épanche, avec le cœur lourd et la tête claire, sur la gravité de la dérision dont les deux sentiments, le patriotisme et le nationalisme, sont l’objet dans le pays.

Sur le patriotisme, ce n’est pas un accident si nous, le ‘’nous’’ impersonnel, disons :

  1. Patripòch,patrie-poche, pour désigner, de façon la plus immorale, les politiciens et les fonctionnaires corrompus empochant l’argent du Trésor public ;
  2. Machann peyi, Marchand de pays, le sobriquet de nos politiciens qui — dépassés par la crise nationale dont ils sont les causes — trainent la nation dans la boue et livrent le pays aux ONG et à la communauté internationale pour un sac de riz de plus, une poignée de dollars de plus et une photo condescendante de plus avec leurs représentants ;
  3. Plimen poul la, pa kite l rele, déplumez la poule, Haïti, pourvue qu’elle ne glousse pas (dévalisez le pays silencieusement), en résonnance avec l’institutionnalisation et le développement de la culture de la corruption dans le pays ;
  4. Soulye peyi chire chosèt, les souliers du pays déchirent les chaussettes, au lieu de dire « pour le pays pour les ancêtres », déformant les phonèmes au début du premier couplet de l’hymne national ;
  5. Ayiti se tè glise, Haïti est une terre glissante, pour accentuer le péril ‘’intrinsèque’’ au pays et faire peur aux vrais patriotes de cette terre d’Haïti transformée en «pays de mouches agréables » de Pyram dans Pèlen Tèt de Frankétienne, une traduction de Les Émigrés du dramaturge polonais Slawomir Mrożek, et en pays déclaré « Pays-trou-de-cul »/Shithole-country par le président américain Donald Trump crachant sur le peu de dignité nationale qu’il nous reste (YouTube-NBC News, 12 janvier, 2018).

Sur le nationalisme, faisant de notre mieux pour détruire l’attachement aux valeurs nationales, nous claironnons et pratiquons :

  1. Depi lan Ginen Nèg rayi Nèg, depuis en Guinée (en Afrique), le Nègre hait le Nègre — la rationalisation de la haine de l’autre, la cause profonde de notre « Kisa Blan an pral di ?/Que dira-t-il, le Blanc ? », dans les discours politiques de nos prétendus dirigeants ;
  2. Apre Bondye se Blan, après Dieu, c’est le Blanc, dans la hiérarchie des ‘’races’’ et des couleurs, dans les poisons sécrétés dans le moi profond de la nation, et bien dosés : du Blanc au Mulâtre, du Mulâtre au Noir et du Noir au Nwè, le Noir foncé (la noirceur, la profondeur de nous-mêmes vue comme une infamie), à l’ expression énigmatique genyen yon ti koulè/avoir une couleur « délicate » — les fruits amers de la virilité violente du colon dans le viol de nos aïeules ou la soumission du racisme à la beauté de la négritude — le même « malaise » créé par le sentiment d’infériorité observé par Dany Laferrière dans son Petit traité du racisme en Amérique (Livre de Poche, Grasset, 2023, page 23) ;
  3. Nèg Ayisyen pap janm chanje/le Nègre-Haïtien ne changera jamais, l’expression d’un fatalisme profondément enraciné dans notre psychisme national et aggravé aujourd’hui par la situation de l’État failli et du peuple haïtien souffrant sous la houlette des politiciens-imposteurs, déprédateurs, corrupteurs et des gangs-tueurs, pilleurs, violeurs, dévastateurs ;
  4. Pito nou lèd nou la/mieux vaut d’être là, vivant dans notre laideur — la laideur de notre résilience crasseuse, de notre existentialisme misérabiliste, de notre philosophie blasphématoire de la vie au regard de l’idéal émancipateur de la Révolution haïtienne : la laideur du laxisme ignoble de l’État haïtien dépourvu de toute volonté de vaincre l’arriération socioéconomique de la nation face à la récurrence du massacre ou ‘’pogrom’’ contre les Haïtiens en République Dominicaine ;
  5. Vodou se djab k ap fini ak Ayiti, le vaudou est le diable destructeur d’Haïti, une offense aux esprits ancestraux de la Cérémonie du Bois Caïman que nous célébrons — notre agenouillement devant les « colons-civilisateurs » chrétiens et racistes qui croyaient avoir donné une âme humaine à nos ancêtres, aux descendants directs du premier Humain.

Nous jouions avec le feu. Et nous sommes atterrés quand les gangs assassins et pyromanes — encouragés par les politiciens corrompus et incendiaires, les hommes d’affaires sanguinaires, et renforcés par l’importation arbitraire d’armes de guerre des États-Unis — mettent le feu dans notre société déchirée, notre économie moribonde et nos institutions vermoulues. Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (l’ONU), Antonio Guterres, lance un SOS : « Le peuple haïtien est plongé dans une spirale de souffrances, » déplore-t-il devant le Conseil de sécurité (ONU Info, L’actualité mondiale : un regard humain, 28 août, 2025). Je songe à Dag Hammarskjöld, le deuxième Secrétaire général de l’ONU (1953-1961), paraphrasant le diplomate américain Henry-Cabot Lodge : « L’ONU n’a pas été inventée pour promettre au monde le paradis mais pour éviter à l’humanité de vivre en enfer » (Entretien de Ronald Hatto avec Corinne Deloy, Center for International Studies, CNRS, 10/2023). Alors, que fait-on de l’enfer en Haïti ?

Voilà le résumé de notre absurdité, notre auto-flagellation, notre autodestruction. Nous sommes longtemps devenus notre propre accusateur, l’auteur de notre propre mandat d’arrêt, le gendarme de notre propre arrestation, le bourreau de notre propre interrogatoire, le geôlier de notre propre prison nationale et, encore pire, le juge contre notre propre libération nationale. Cette anomalie a réduit Haïti à sa peau et la nation haïtienne à ses os. Notre langue nationale convient bien au triste constat : se po a ak zo yo ki rete. Nous avons cessé de vouloir être une vraie nation et d’avoir un pays à construire avec et pour nous tous. Nous avons toujours eu à choisir entre le mauvais et le pire dirigeants, l’humiliation et la résignation, la culpabilité et l’indifférence, la survie et la mort. Nous refusons de rêver, penser, travailler et vivre bien ensemble.

N’est-il pas grand temps de mettre un terme à notre auto-condamnation à la survie ? Sommes-nous capables de le faire ? Je crois entendre une voix d’outre-tombe : « Oui, c’est possible ! Vous y arriverez lorsque la vérité aura jailli sur la trahison nationale, les crimes sans nom commis contre Haïti, lorsque la justice aura parlé et lorsque la célébration de la vraie réconciliation nationale aura terminé dans toute les villes et tous les villages du pays, » hurle Jean-Jacques Dessalines. Oui, avec le triptyque vérité-justice-réconciliation, nous pourrons faire le choix de partir ensemble à la triple reconquête de nous-mêmes : la reconquête humaniste, la reconquête nationale et la reconquête patriotique à mener par la nation haïtienne du 21e siècle, avec toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens de terrain — toutes classes, ethnies, ‘’races’’ et religions confondues — et avec la grande Diaspora, notre continuum national sans frontières.

Au moment même où je pense aux grandes retrouvailles nationales, une double ‘’sensation-question’’ m’envahit : après tous ces coups bas encaissés, tous ces coups de poing reçus en plein visage, tout ce mauvais arbitrage du combat, comment la nation, la boxeuse, peut-elle encore tenir sur le ring ? Les causes de notre désespoir sont-elles notre seul et dernier espoir ? La réponse est dans les questions. Le questionnement même de notre endurance nationale est notre possibilité de réussir les trois reconquêtes.

LA RECONQUÊTE HUMANISTE DE NOUS-MÊMES

La Révolution haïtienne (1791-1804), période charnière dans l’Histoire de l’humanité — visant la liberté, l’épanouissement politique, social et économique des esclaves de Saint-Domingue au nez du monde entier — est un grand projet humaniste et universaliste, transcendant les nations et les ‘’races’’. Plus qu’un coup de colère égoïste et revanchard des esclaves, cette Révolution est un profond questionnement de l’humanité du 18e et 19e siècles, un gros défi lancé au colonialisme raciste et esclavagiste pour un monde meilleur. Cette Révolution n’est pas une relique nationale. Elle est le présent, le présent continu, le présent qui n’a jamais été remplacé par aucun autre présent dans la situation de l’humanité : le présent des pays, des peuples, des nations, des travailleurs en lutte contre l’injustice, l’égoïsme, le racisme, la haine — des dossiers non résolus de l’humanité sous le soleil du même vieux monde. L’humanisme haïtien n’est pas une simple affaire haïtiano-haïtienne d’un passé enseveli. Il est politique, économique et spirituel.

Notre humanisme politique est notre abolissement des frontières raciales de la liberté et de la Déclaration des droits de l’homme de la France coloniale et esclavagiste. Tandis que l’assujettissement de l’humain par l’humain florissaient en Europe, les dirigeants révolutionnaires d’Haïti, le nouveau pays des anciens esclaves de Saint-Domingue, criaient à gorge déployée sur le toit de l’Amérique, invitant tous les esclaves du continent à venir s’installer sur la terre libre de la Révolution haïtienne. Aussi osèrent-ils accueillir à Port-au-Prince l’instigateur de la révolution panaméricaine Simon Bolivar et lui fournit l’assistance (militaire et financière) nécessaire à la cause de la liberté et au nom du progrès de l’humanité — au péril du nouvel État-nation Nègre boycotté par l’Europe ‘’civilisée et civilisatrice’’ et les États-Unis d’Amérique raciste. Cet humanisme fut là, tendant la main aux minorités (juive et arabo-chrétienne) persécutées par l’Empire ottoman à la fin du 19e siècle, et debout dans la bataille avec la Grèce devenue libre et  en 1822 du même empire. On le retrouve, ce même humanisme, dans la reconnaissance originelle de l’État d’Israël au côté d’un possible État palestinien. On le revoit en Afrique subsaharienne dans sa campagne d’éducation après la grande vague de décolonisation de la mi-années 1950 jusqu’à la fin des années 1970. Nous n’avons pas à nous en vanter à tout bout de champ. Contrairement aux Chrétiens esclavagistes dans leur amour hypocrite du prochain, nos ancêtres ont pratiqué l’altruisme sans miser sur la gratitude de l’autre ou la promesse de la vie éternelle.    

Telle est la dimension politique de notre humanisme à reconquérir et exploiter pour nous-mêmes. Telle fut la croyance haïtienne dans l’humanité, dans la liberté, l’égalité et la fraternité humaines — avant d’être détruite par la contrerévolution et jetée dans les déchets où se trouvent aujourd’hui les charognards politiques du pays. Ils se nourrissent du cadavre de la République d’Haïti enterrée dans les débris du palais national, symbole du pouvoir ignoble qui leur ressemble.  

Notre humanisme économique est dans la lutte du peuple haïtien pour l’amélioration de sa vie matérielle. Cet humanisme se manifeste dans : (1) notre chèche kote lari fè kwen/notre rapport entrepreneurial à la vie ; (2) notre attachement aux petites entreprises familiales, un puissant levier de croissance, la plus ancienne forme d’entreprise de l’histoire économique de l’humanité ; (3) notre jou panko leve, n ap travay e solèy fin kouche, n ap travay/de l’aube à la tombée de la nuit, nous travaillons — l’expression de notre amour du travail, la plus importante activité humaine ; (4) notre division du travail à travers la konbit/combite ou le travail solidaire, la kòve/corvée, l’eskwad/l’escouade de travailleurs agricoles et le men anpil chay pa lou/notre synergie économique pour la production nationale ; (5) notre mwen pral lan gran bwa, la chanson folklorique, notre remémoration du rapport économique de nos ancêtres à la nature, la végétation et la biodiversité de la forêt — leur garde-manger, leur pharmacie, leur temple de la vie ; (6) notre tout moun se moun lan sosyete a ak lan ekonomi an/nous sommes tous des êtres humains, sociaux et économiques, la foi du peuple dans la dignité, la liberté, l’égalité et la solidarité pour une économie plus humaine. Cet humanisme, galvaudé par nos dirigeants, est l’idéal économique de la Révolution haïtienne : l’économie au service de l’Humain, contre l’économie inhumaine et esclavagiste de Saint-Domingue, toujours en vigueur en Haïti, contrairement au respect des « coûts humains » de l’économiste François Perroux dans sa belle lecture du développement.

Tel est l’aspect économique de notre humanisme à reconquérir et exploiter : le brûlant désir du peuple haïtien de vaincre — dans la liberté, la solidarité et la productivité — la précarité financière (la faiblesse du revenu et l’accès inéquitable au crédit), la précarité du travail (le chômage et le sous-emploi endémiques), la précarité alimentaire (la faim), la précarité sociale (l’exclusion), la précarité sanitaire (le non-accès aux soins et à l’hygiène publique), la précarité scolaire (l’éducation discriminatoire) dans une Haïti à la merci de la charité internationale.

Notre humanisme spirituel est dans la quête de soi du peuple haïtien, dans ses relations avec Dieu, le Gran Mèt, L’Esprit des esprits ou des loas, dans ses dialogues, ses chansons et ses danses avec eux. Je ne suis pas religieux. Je ne suis pas un démagogue mystique. Je ne suis pas un trafiquant du salut trempé dans la corruption spirituelle de la nation. Je suis humblement fasciné par l’étendue des domaines scientifiques dans le Vaudou haïtien. La spiritualité du peuple m’émeut. Elle est dans les relations intimes entre le spirituel et le matériel, le temporel et l’Éternel, le corps et l’âme, la Nature naturante (j’emprunte l’expression à Baruch Spinoza) et la nature palpable et visible. Toutes ces relations sont au service de la joie, la force vitale, le centre de gravité de la vie humaine, de la vie du peuple. Celui-ci parle, chante, s’éclaffe, danse, rampe, saute avec Dieu, le Gran Mèt, son Maître et Ami, son Amoureux et Bien-Aimé. En transe, il étonne le monde avec son corps monté par les esprits, les laos, dansant avec eux au rythme envoutant et érogène des tambours. Le Gran Mèt s’incarne dans les rituels et s’amuse avec le peuple. Le plus étonnant et amusant, c’est que ce Pouvoir est dans tout et se promène à travers l’humanité. Je m’émerveille devant ce panthéisme haïtien : l’omniprésence du Gran Mèt sans domicile et destination fixes, la spiritualité du peuple dans un Tan ale tan vini/« L’Éternel retour » d’un vécu spirituel, plus naturel et plus ancien que celui du philosophe Friedrich Nietzsche.

Telle est la dimension spirituelle de notre humanisme à reconquérir et exploiter : le Pouvoir des pouvoirs de nos aïeux. Ce Pouvoir, le Gran Mèt, n’est détenu ou administré par personne. Le peuple haïtien n’a besoin d’aucune obédience, d’aucune bureaucratie religieuse, d’aucun intermédiaire, d’aucun Chef, Pape ou Grand Orient suprême, d’aucun Ati national pour être relié à Dieu. Celui-ci s’offre directement au peuple et s’empare de lui.

La grande déception, c’est que toutes ces valeurs humanistes se contrastent avec la tragédie dans laquelle nos dirigeants ont mis la nation depuis plus de deux siècles. Ils déshonorent Haïti. La question revient : Comment retrouver — dans notre grande misère politique, économique et sociale — l’assurance émancipatrice de nous-mêmes ? La reconquête nationale répond.

LA RECONQUÊTE NATIONALE DE NOUS-MÊMES

Après tout ce que je viens de décrire et avant tout ce que je vais écrire, il y a dix leçons nationales à retenir : (1) Toute nation est un produit de la fragmentation de l’humanité ; (2) Acceptons que notre nation, du point de vue géographique, démographique et économique, est l’une des plus petites de cette humanité fragmentée ; (3) Ne cédons jamais à l’utopie dans nos relations avec ce monde réel et brutal ; (4) Apprenons toujours à comprendre nos amis et ennemis, internes et externes, dans notre lutte pour le progrès national ; (5) La réparation de la dette de l’indépendance, notre deuxième ‘’indépendance économique’’, ne vaut que si et seulement si elle se réalise dans la lutte la plus redoutable contre la corruption ; (6) Notre histoire, aussi glorieuse soit-elle, ne doit pas être notre condamnation à la fierté dans la pauvreté ; (7) Notre reconquête nationale n’est pas un nombrilisme national sans une force militaro-policière pour la protection des biens et des citoyens ; (8) La construction d’un pont national entre Haïti et sa Diaspora est indispensable à la modernisation nationale ; (9) Le respect de l’autre à notre égard dépend de notre respect de nous-mêmes ; (10) Vivre ou mourir pour le pays est beau.

Par-dessus tout, la maturité d’une nation ne dépend pas du nombre d’années qu’elle a. L’exemple est parlant : notre histoire nous apprend que l’âge peut amener la déraison, l’attachement aveugle au passé, la démence et la surdité à travers le temps. Notre reconquête nationale n’est pas et ne devra jamais être un saut périlleux vers le nationalisme haineux. Celui-ci conduit toujours à la dérive, la suspicion et la haine de l’étranger. Notre Diaspora est partout persécutée par des nationalistes venimeux. Myopes et perdus dans leurs histoires, ils sont incapables de comprendre l’Histoire de l’humanité et de ses progrès scientifiques et technologiques — du départ de l’Homo sapiens de l’Afrique, notre terre ancestrale, jusqu’à sa conquête du monde.

Notre rejet de nous-mêmes affaiblit notre capacité de vivre bien ensemble et réduit la nation à une horde d’individus tourmentés dans leur propre pays. Nous portons notre identité nationale comme un fardeau. Nous nous laissons mourir avec Haïti en agitant nos drapeaux individuels dans la Diaspora. Nous admirons nos quelques étoiles brillantes dans le ciel mondial en trébuchant avec une bougie dans les ténèbres nationales. S’il est vrai que les réussites individuelles sont louables, notre tragédie nationale n’est un secret pour personne. L’ignominie est nationale. Plutôt que de gaspiller nos efforts — en essayant de nous faire valoir aux yeux de nos persécuteurs — mobilisons, organisons et canalisons nos énergies vers la Reconquête. Nous avons beaucoup à désapprendre et apprendre, à défaire et faire, intelligemment (Tableau1).

Tableau 1 - POUR LA RECONQUÊTE NATIONALE DE NOUS-MÊMES : 

Les poisons de l’ignorance et leurs antidotes (l’éducation)

À DÉSAPPRENDRE

À APPRENDRE

COMMENT ?

1- L’ignorance de nous-mêmes

2- Le mésestime de nous-mêmes

3- Notre manque de confiance

4- Notre rejet de nous-mêmes

5- La haine de soi et de l’autre dans un monde brutal où règne la raison du plus fort.

1- La connaissance de soi

2- L’estime de soi et le respect de nos valeurs ancestrales

3- La confiance en nous-mêmes

4- L’acceptation de nous-mêmes

5- L’amour de soi et de l’autre, dans une humanité solidaire face aux défis mondiaux.

En apprenant que nous ne sommes pas n’importe qui. Les barbares ont testé l’humanité de nos ancêtres. Ils les ont vaincus, assumé leur négritude après la victoire, exprimé leur amour de la liberté et partagé cet amour avec d’autres peuples.

À COMBATTRE

À PROMOUVOIR

COMMENT ?

1- La méconnaissance du passé

2- La méconnaissance du présent

3- Le repli sur soi national

4- La peur du monde

5- La prophétie du malheur national

1- La connaissance historique

2- L’apprentissage de notre siècle

3- L’ouverture aux progrès

4- L’apprentissage du monde

5- La sérénité et la clairvoyance face à l’avenir

En aimant l’histoire sans vivre dans le passé, en comprenant les enjeux du présent afin de mieux nous ouvrir à ce monde en pleine mutation économique et civilisationnelle, et de marcher sereinement vers l’avenir.

Cette reconquête est notre seule et dernière chance de vivre dignement en tant que nation. L’ignorer, c’est poursuivre le tragique renoncement de notre histoire, de nos ancêtres et de nous-mêmes.  

Nous ne sommes pas moins intelligents, tant s’en faut, que les peuples libres et prospères du monde. Mais notre libertinage politique, économique et social au nom de la liberté nous a mis à genoux dans la fange de la médiocrité économique et de l’instabilité socio-politique. La force de la nation n’est pas seulement dans son histoire, sa révolution, sa liberté ou sa pseudodémocratie ; elle est essentiellement dans tout ce qui lui fait défaut : l’unité et la sécurité, l’aptitude coopérationnelle et la créativité face aux malheurs. La création du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) de neuf membres, le partage politique du butin de la corruption entre politicards, n’est pas une preuve d’ingéniosité. Ils sont tous comptables de ce qui est advenu, de ce qu’on voyait longtemps venir : l’effondrement politique, social et économique de la nation.

Il y a aussi la réponse pavlovienne des dirigeants à la violation continue de la constitution. On la brandit face à chaque crise politique à résoudre en attendant l’éclatement d’une autre. Les ‘’constitutionnalistes’’ doivent sortir de leur petit coin politico-constitutionnel et s’investir dans la recherche du régime politique approprié à la complexité des réalités nationales et internationales du 21e siècle. Le premier devoir de la constitution haïtienne, c’est d’apporter le principal Cadre legal de la solution première aux problèmes liés à l’instabilité institutionnelle et à la Crise structurelle de la nation. Et elle ne pourrait le faire bien qu’en considérant : (1) la mondialisation de la sécurité et de la prospérité nationales, (2) l’extension transnationale de la nation haïtienne avec la Diaspora, notre meilleur atout face à la mondialisation, (3) l’unification et la fortification nationales, et (4) l’organisation politique, sociale et économique d’une nouvelle Nation économiquement performante.  

Au bout du compte, je regarde le tableau de bord national : le classement d’Haïti parmi les pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles – avec 96% des Haïtiens exposés aux cyclones, inondations, éboulements et tremblements de terre (World Bank Group, World Bank in Haiti, 2025) ; le désinvestissement et la fuite des capitaux ; la décroissance économique, -4,2% en 2024, après six années de déclin sans trêve ; la persévérance de la stagflation et du chômage structurel (une projection de 54,22% en 2025, Statista, 2023) ajouté au chômage touchant 1,5 millions de jeunes entre 18 et 35 ans ; la misère de l’économie informelle, le tampon du chômage structurel, représentant 80% des emplois du pays (Organisation Internationale du Travail, État des lieux du chômage en Haïti, 2010) ; les 7,8 millions d’Haïtiens (deux tiers de la population) sans accès à l’électricité (The International Trade Administration, Haiti Country Commercial Guide, 27/5/2024) ; les 5,7 millions d’Haïtiens confrontés à la famine aiguë et les 5,4 millions en situation d’insécurité alimentaire (Programme Alimentaire Mondial, Communiqué de presse, 30 septembre, 2024) ; les 32,6% d’Haïtiens n’ayant pas accès au service de base en eau, nécessaire à la vie (AlterPress, Jean-Marie Raymond Noël, Pour une gestion renforcée de l’eau en Haïti, 4 mars 2025) ; les 4,7 millions d’analphabètes ; le déplacement massif de la population à cause de la violence généralisée des gangs, etc.

Les statistiques corrélationnelles et les problèmes entrelacés (internes et externes) — politiques, sociaux, économiques et environnementaux — nous obligent à répondre cette dernière question : à quoi sert la reconquête nationale dans une Haïti aussi déplorable, à plat ventre, violée, torturée, foulée aux pieds, piégée par ses propres dirigeants et dédaignée par la communauté internationale ? Pourtant, il demeure que, nonobstant la situation, nous serons ce que nous sommes jusqu’au dernier souffle, malgré nous : des citoyens du même pays et au destin commun. La reconquête patriotique est la seule réponse valable à la question.

LA RECONQUÊTE PATRIOTIQUE DE NOUS-MÊMES

Le patriotisme n’est ni plus ni moins que l’amour du pays. Cependant, cet amour ne saurait être un blanc-seing national. Beaucoup d’Haïtiens aiment Haïti pour le dévergondage politique, économique et social, la corruption, l’absence de l’État de droit et la loi de la jungle qui y règnent : le Gwo nèg se Leta/la raison du plus fort. Nombreux sont ceux qui adorent Haïti dans sa chair, pour sa beauté naturelle. Certains sont amoureux de laculture haïtienne. D’autres sont attachés à Haïti par nécessité ; « mal kou mizè, se peyi m/vivable ou invivable, c’est mon pays, » disent-ils. Les petits oligarques affairistes sont jalousement fous d’Haïti pour l’exploitation de sa pauvreté, son monopole et repli sur soi économiques, son refus de s’intégrer dans l’économie mondiale et sa fermeture aux investisseurs étrangers plus avisés et conquérants qu’eux.

Parmi tous ces courants d’amour, le seul vrai est celui du progrès économique d’Haïti : un amour concret, vrai, pratique, expérientiel et collé à nos réalités matérielles à transformer. Cet amour, contrairement à l’illusion d’amour traditionnelle, est dans la transformation de nous-mêmes et de notre pays. Ce patriotisme économique est la volonté nationale de vaincre le sous-développement, de faire face aux épreuves nationales et mondiales.

Face à la gangrène de la corruption, ce patriotisme économique propose une lutte active et sans merci contre les corrompus et corrupteurs à travers : (1) la redéfinition, l’approfondissement et l’élargissement du « Crime de haute trahison » et de ses conséquences dans la constitution, en y ajoutant le crime de haute trahison économique ou économicide contre la nation, (2) le retour de L’Instruction civique dans les écoles, adaptée aux nouvelles réalités du pays et du monde, et doublée du Service civique dans la vie nationale, (3) la modernisation du code pénal, le durcissement de sa sévérité et sa stricte application dans la lutte contre la criminalité, (4) la reconstruction du Palais national et d’autres symboles du Pouvoir — l’exécutif, le législatif, le judiciaire et l’administratif — les contenants de l’autorité, du prestige et du respect de la République protégée par ses bonnes écoles et ses prisons solides. Le progrès socioéconomique va de pair avec celui du système éducatif et des infrastructures pénitentiaires.

Face au refus de l’État de droit, ce patriotisme économique supporte l’établissement de l’État de droit au service de la justice, de la sécurité et de la liberté économiques, à travers : (1) la promotion du devoir fiscal et la protection du droit fiscal de tous les citoyens, (2) l’État de droit au service de l’accélération de la circulation libre et légale des marchandises, des marchands et de l’argent (3), l’État de droit contre la mafia économique, (4) l’État de droit au service de l’accès équitable aux crédits, (5) l’État de droit au service de la conquête des marchés avec nos entrepreneurs et de l’accès aux informations économiques accessibles à tous.

Face à la seule contemplation traditionnelle de la beauté naturelle d’Haïti, ce patriotisme économique promeut l’exploitation économique de la beauté du pays et la protection de l’environnement, à travers : (1) l’exploitation du tourisme traditionnel fondé sur les trois ‘’S’’ — les Saisons tropicales, le Soleil tropical et le Sable tropical de nos plages, (2) la protection et l’exploitation de notre paysage, nos montagnes, vallées, bassins, plaines, canyons, grottes (...), avec le développement du tourisme écologique, (3) l’exploitation énergétique (l’énergie solaire et éolienne) de notre Haïti toujours ensoleillée et sur le passage du vent de la Caraïbe, (4) la protection et l’exploitation de notre sol, notre sous-sol et notre mer poissonneuse, etc.

Face à la sous-exploitation de la culture, ce patriotisme économique offre le développement d’une véritable économie de la culture au pays, à travers : (1) la protection et l’exploitation de nos patrimoines — historique, monumental, spirituel, artistique, littéraire, musical, gastronomique..., (2) la solidification des liens économico-culturels entre Haïti et sa Diaspora, (3) l’augmentation et l’amélioration de la production culturelle du pays, sa commercialisation sur le vaste marché culturel du monde et son exposition aux grandes manifestations culturelles sur tous les continents, et (4) l’exploration des trois secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale de la culture : les arts visuels et les artisanats (une croissance mondiale des exportations de 185% entre 2004 et 2013), les produits audiovisuels et interactifs (une croissance de 111,9%) et les héritages culturels et naturels avec une croissance de 45,3% (UNESCO, Rapport sur la mondialisation du commerce culturel, 2016).

Face à la peur de la modernisation de l’économie mondiale, ce patriotisme économique nous invite à observer l’évolution de l’économie financière et l’économie du travail dans le monde et transformer la politique étrangère et les politiques publiques du pays en une puissante machine économique afin de : (1) mieux comprendre et suivre les flux de capitaux régionaux et mondiaux, (2) construire les infrastructures nécessaires au bon démarrage de l’économie numérique en Haïti, (3) réussir le transfert et la maîtrise du savoir et du savoir-faire technologiques dans le pays, (4) réaliser la profonde pénétration de l’Internet par la promotion du service universel ou la connectivité démocratisée, (5) transformer le pays en un véritable pôle d’attraction pour les investisseurs nationaux et étrangers, (6) mettre en place le cadre réglementaire de l’économie numérique, (7) promouvoir les services financiers numériques et l’accès aux crédits pour le développement de l’économie collaborative/collaborative economy sur les plateformes digitales et le libre accès à la vente et consommation des biens et services en ligne — dans l’agriculture, l’hôtellerie (Airbnb/Chez l’habitant), la microentreprise alimentaire à domicile/ti biznis fè manje lakay pou vann/cottage food business, le téléenseignement, la télémédecine, etc.

Contrairement à la construction aveugle du mur oligarchique autour de l’économie nationale et aux épais murs sociaux entre les Haïtiens, la Reconquête patriotique complète la Reconquête humaniste et la Reconquête nationale de nous-mêmes et les rend florissantes et fructueuses. Ces trois ‘’R’’ sont notre véhicule, notre système de positionnement global ou GPS et notre cap salutaire à prendre et maintenir. Nous avons besoin d’un bon gouvernail, d’un bon timonier, d’un bon équipage, d’un bon esprit d’équipe et d’un leadership éclairé, courageux, résolu et flegmatique à la barre nationale. Pour y arriver, il nous faut un puissant parti politique patriotique, progressiste, pragmatique et populaire, les sept ‘’P’’ des trois Reconquêtes.

Maintenant, après notre plongée dans la profondeur et la complexité de la question nationale, au bord des larmes, je m’interroge sérieusement : À quoi bon ? À quoi bon réfléchir quand nous savons bien que notre pays souffre du faux patriotisme et du nationalisme mensonger de la majorité de ses citoyens et de ses dirigeants ? À quoi bon espérer quand nous savons bien que cette majorité se moque éperdument de son propre pays et d’elle-même ? À quoi bon me fatiguer à écrire pour une nation tenue au fil ténu de la survie dans l’insécurité physique, mentale, politique, sociale, économique, alimentaire ? À quoi bon ?

Je crains que ma propre cause soit perdue d’avance. Je ne peux m’empêcher de penser à la mortalité de notre État-nation. Mais est-ce une folie de croire aussi à l’autre possibilité, à l’éveil de la conscience nationale pour un dernier sursaut patriotique, pour une autre Haïti ? Dans la vie d’une nation, il y a des temps où tous les vrais patriotes sont mis à l’épreuve. Nous y sommes.

Patriotes de partout à travers le pays et la Diaspora, c’est à vous que je m’adresse : vous êtes les derniers remparts de la nation, ses meilleurs inspirateurs, ses seuls libérateurs, ses seuls sauveurs. Haïti a urgemment besoin de vous, de nous, pour le grand Jugement dernier des crimes perpétrés contre elle, pour la grande Réconciliation nationale, pour les grandes Reconquêtes de nous-mêmes, pour la grande Révolution reconstructive. Réveillons-nous ! Unissons-nous. Organisons-nous. Travaillons.

Rose Nesmy Saint-Louis, ancien économiste au US Bureau of Labor Statistics (BLS), consultant international, essayiste, auteur de Le Vertige Haïtien : Réflexions sur un pays en crise permanente.