Résumé : Ce présent article est une étude documentaire sur les relations entre Haïti et la République Dominicaine. Il met en relation la dynamique d’entente cordiale manifestée par les deux Etats insulaires pendant la période de 1930 à 1937 et le massacre des haïtiens en République dominicaine, qui a cassé cette dynamique.
Introduction
L’île d’Haïti est partagée par deux Etats. D’une part, la République d’Haïti qui occupe le tiers de l’île occidentale d’Haïti, bordée au nord par l’océan Atlantique, à l’est par la République Dominicaine, au sud par la mer des Caraïbes et à l’ouest par le canal du Vent, qui sépare l’île de Cuba. Le pays s’étend sur une superficie de 27 750 km². Sa capitale, Port-au-Prince, est située au fond du golf de la Gonâve. D’autre part, la République dominicaine est située dans la partie orientale de l’île. Elle est limitée à l'ouest par la République Haïti, mais bordée de tous côtés par l'océan atlantique et la mer des Caraïbes au sud. Elle occupe 64 % de la surface de l'île, soit 48 730 km² dans sa partie orientale. Rappelons aussi que ces deux Etats partagent la colonisation européenne et l’occupation américaine, le catholicisme entre autres. Donc, par l’histoire et la géographie les deux Républiques sont liées.
S’il est fondamental de connaître l’histoire des relations entre la République d’Haïti et la République Dominicaine, il est impératif d’étudier la période 1930-1937 parce qu’elle met en relation l’entente cordiale entre les deux Républiques et le massacre de 1937. Ce qui nous amène à poser certaines interrogations dont les plus pertinentes s’ensuivent ainsi : comment peut-on expliquer cette bonne entente entre la République d’Haïti et la République Dominicaine au cours de la période allant de 1930 à 1937 ? D’autant plus, que dire du massacre de 1937 ? En quoi consiste-t-il ? Quelles sont ses conséquences sur les relations entre les deux Etats ? Le présent travail tentera d’apporter des éléments de réponse à ces questions.
1- Les avènements de Rafael Leonidas Trujillo et de Sténio Vincent au pouvoir : vers une nouvelle dynamique diplomatique entre la République d’Haïti et la République Dominicaine
Dans cette partie, il est question de faire ressortir l’entente cordiale entre les deux républiques dans un momentum marqué dans un premier temps par la politique du bon voisinage américain du Président Franklin Delano Roosevelt. Et dans un deuxième temps, par l’accession au pouvoir de Trujillo en République Dominicaine, puis de Vincent en Haïti.
En effet, de 1930 à 1938, le monde issu de la première Guerre Mondiale et du traité de Versailles, se fissure. En Amérique, de profonds changements se dessinent : Franklin Delano Roosevelt accède au pouvoir aux États-Unis et trace la perspective de relations interaméricaines plus souples. Confrontés à des défis majeurs et soucieux d’assurer leurs arrières, les États-Unis éviteront de s’engager directement dans le continent Américain. Néanmoins, ils ne tolèrent pas de troubles dans la région. Ils veulent que l’ordre et la paix règnent sur le continent. De ce fait, ils recourent à des proconsuls comme en Haïti et en République Dominicaine en vue de conserver leur domination économique dans ces deux pays. Au cours de cette période, les deux gouvernements (Vincent-Trujillo) faisaient face à une opposition farouche. Dans ce contexte, les deux présidents entretiennent des relations cordiales.
L’entente entre les deux Etats sera manifeste à partir de faits considérables. En effet, le 18 octobre 1933, les deux gouvernements concluent un accord pour procéder à l’expulsion dans chaque pays des opposants au régime de la République Dominicaine. Mieux, un pacte dominicano-haïtien définissant la tracé de la frontière, source de tout conflit, est signé par les chefs d’État, le jour même des cérémonies de l’indépendance dominicaine, le 27 février 1935. Désirant affirmer plus clairement sa volonté formelle de fortifier les relations cordiales et heureuses entretenues par les deux nations sœurs, le président Trujillo qui avait bénéficié d’un nouveau mandat en août 1934 avait visité Haïti le 02 novembre 1934. Il est accompagné du président du sénat dominicain, du sous-secrétaire d’Etat de la présidence, de son médecin particulier, du ministre dominicain à Port-au-Prince et d’un colonel de l’armée dominicaine. Il fut chaleureusement reçu à Damien par le président Vincent et les officiels de son gouvernement, Trujillo au cours de sa visite de six jours dans la capitale haïtienne fut l’objet d’un accueil des plus enthousiastes, mais aussi du peuple de Port-au-Prince qui, massé sur les trottoirs, lui prodiguait ses vivats à chacune de ses apparitions dans les rues de la capitale[1].
L’année 1936 fut sans nul doute l’année la plus fructueuse au niveau des relations diplomatiques entre les deux pays. En janvier 1936, la sœur du président, Mlle Résia Vincent, présidente de « l’œuvre des enfants assistés », se rend en visite privée à Santo Domingo. Elle fut reçue par l’épouse du chancelier dominicain qui organisa en sa résidence privée une réception à laquelle assista Mme Trujillo, épouse du chef de l’État. Le 26 janvier, les deux gouvernements signent à Ciudad Trujillo le grand acte de pacification définitive entre les deux Nations. Le 4 février 1936, c’est au tour du chancelier dominicain, M. Moises Garcia Mella, de se rendre à Port-au-Prince pour une courte visite de deux jours. Quant à l’Ambassadeur d’Haïti, M. Elie Lescot, et l’Ambassadeur Dominicain, M. Rafael Vidal, c’était un va-et-vient permanent au niveau de la frontière. Quelque chose se préparait. Le journal le Matin du 07 mars 1936 titrait : « salut et bienvenue cordiale à l’illustre généralissime président Rafael Leonidas Trujillo Molina », une fois encore messager de la paix et de la fraternité entre nos deux Républiques unies. Hôte que Port-au-Prince reçoit avec joie et que le peuple haïtien accueille avec sympathie et admiration. Les présidents dominicain et haïtien signaient au palais national de Port-au-Prince le 10 mars 1936 l’acte additionnel au traité haïtiano-dominicain des frontières signé à Ciudad Trujillo le 26 janvier 1936. Trois jours plus tard, les deux chefs d’Etat se rendaient ensemble au Cap-Haïtien. Ce protocole additionnel prévoyait comme ligne frontière entre Passe Maguane et Passe Tilory, une route internationale riveraine des cours d’eau du Libon et de l’Artibonite, devant relier Banica à Restauration et Miel à Castilleur Thomassique[2]. Cet accord fut accueilli avec satisfaction par la population de Port-au-Prince. A la cathédrale de Port-au-Prince fut célébrée une messe d’action de grâces, en signe de reconnaissance à Dieu pour la liquidation d’un litige opérée dans la paix et dans la compréhension pratique des intérêts communs des deux peuples.
Les rapports entre les deux gouvernements étaient tellement au bon point que le 1er avril 1936 les députés Dumarsais Estimé[3] et Christian Laporte avaient proposé à la chambre législative de voter une résolution qui demandait au comité du Prix Nobel de la Paix de décerner le prix Nobel de la Paix de 1936 aux deux présidents Vincent et Trujillo.
Du 11 au 19 avril 1936, c’était au tour du président Vincent de se rendre à Santo Domingo accompagné d’une délégation importante. Le jour même de son arrivée dans la capitale dominicaine, il signa au Palais national l’acte solennel de l’échange de ratification du protocole final de l’accord des frontières le 11 avril 1936. Un mois plus tard, le 15 mai 1936, le président Trujillo était une nouvelle fois à Port–au-Prince pour assister aux cérémonies de prestation de serment du président Vincent nouvellement réélu. Il est important de faire ressortir que tout au cours de cette année fertile en rencontres et négociations, à aucun moment au niveau des discussions, les responsables politiques n’ont posé le problème de migration de travailleurs ni celui qui se profilait déjà, à savoir l’occupation de terres en territoires dominicain en désaccord avec le traité de 1929.
Le 21 août 1937, lors de la célébration du troisième anniversaire de la restauration des droits du peuple haïtien, une délégation composée de M. Julio Ortega, secrétaire d’Etat de la justice, M. Porfirio Herrera, sénateur, M. Tomas Fernandez Franco, député, M. Gilberto Sanchez Lustrino, sous-secrétaire d’Etat de l’intérieur, M. Manuel S. Gautier, directeur de travaux publics et membre de la commission des frontières, étaient à Port-au-Prince pour célébrer avec le peuple haïtien la désoccupation du territoire. Pour répéter Daniel Supplice, un sociologue haïtien de l’époque contemporaine : « La lune de miel ne dura pas longtemps »[4]. L’Ambassadeur Dominicain en poste à Port-au-Prince. M. Enrique Jiménez, montrait des signes évidents de nervosité tandis que la presse locale faisait écho de rumeurs inquiétantes sur la nature d’incidents frontaliers au nord du pays en cette fin de septembre 1937. Ainsi, l’étroite collaboration entre les deux pays depuis 1930 vient d’être fissurée par l’incident frontalier d’octobre 1937.
2- Le massacre de 1937 et ses conséquences sur les relations haïtiano-dominicaines
Le massacre des haïtiens en République Dominicaine en 1937 est l’évènement tragique qui a causé la mort d’un grand nombre d’haïtiens sur la frontière haitiano-dominicaine. Cet évènement va sceller les relations diplomatiques de bon voisinage entre la République Dominicaine et la République d’Haïti. Dans cette partie, il est question de statuer sur ce massacre et ses conséquences, qui vont ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre les deux républiques.
En effet, avec l’arrivée de Trujillo au pouvoir en 1930 en République Dominicaine, les relations haïtiano-dominicaines ont connu simultanément de bons et de pires moments[5]. En fait, tenant compte des pires moments, ces derniers sont marqués par le massacre des haïtiens en République Dominicaine en 1937. Celui-ci est un génocide orchestré par l’armée et la police dominicaines sur environ 20.000 travailleurs agricoles haïtiens et de leurs familles installées dans les zones frontalières, nous rapporte Suzy castor, sous l’ordre du Président Trujillo. Ce drame est fondé sur des rumeurs faisant croire que les haïtiens s’adonnaient à des vols de bétail dans la zone frontalière. Ainsi, acclamé par ses partisans, Trujillo profite de l’occasion pour mettre la migration haïtienne au centre du débat. Il se prononça en ses termes : « J’ai appris que les haïtiens volent de la nourriture et du bétail aux fermiers. Aux dominicains qui se plaignent de ces déprédations de la part des haïtiens qui vivent parmi eux, je réponds : « Nous règlerons cette affaire. » D’ailleurs, nous avons déjà commencé. Environ trois cents haïtiens ont été tués à Banica. Et nous devons continuer à résoudre ce problème[6]».
Ainsi, ce massacre perpétré contre les haïtiens dans la période allant du 2 au 4 octobre 1937 est unanime quant à la portée raciste et anti-haïtianiste de l’évènement. Dans la mesure du possible, les soldats avaient reçu l’ordre de ne tuer que les sans-papiers, car l’idée était que tous les dominicains en possédaient. Ce ne fut pourtant pas le cas, car les soldats durent se résoudre à identifier leurs victimes à la couleur de leur peau et à leur accent, en se fiant également aux rapports de leurs espions. Dans la confusion, plusieurs dominicains furent tués ou forcés de s’enfuir. Et, comme conséquence, le génocide détruisit la portée économique, culturelle qui existait entre les deux peuples, et surtout leur bonne entente diplomatique.
Alors, après l’évènement de 1937, l’espace frontalier est sous le contrôle de Trujillo et la population haïtienne en République Dominicaine s’est considérablement réduite. Il faut aussi souligner que ce massacre a eu comme impact l’augmentation du sentiment anti-haïtien qui s’est manifesté tout au long du XXe siècle, même au début du XXIe siècle dans les relations entre les deux républiques. L’antihaitianisme, qui est un facteur de mobilisation populaire, sera divulgué globalement par l’école et la presse en République Dominicaine[7]. Ce qui va renforcer le mythe de l’infériorité de l’haïtien par rapport aux dominicains. Il a été une justification du massacre des haïtiens en terre voisine en 1937 et a facilité le règne de Trujillo. Ce dernier va entreprendre après ce massacre une intense campagne religieuse et éducative, dont l’objectif est de renforcer la religion catholique et la culture hispanique. Il a encouragé la venue des européens de l’est, d’italiens et de japonais pour blanchir la population dominicaine, surtout celle en zone frontalière afin de repousser la menace haïtienne[8]. Le trujillisme sera porté à son apogée par deux idéologues du régime : Manuel Peῆa Battle et Joaquim Balaguer. Tout ceci fait que les rapports entre les deux pays soient très délicats jusqu’à nos jours par rapport aux chocs émotionnel, socioculturel et diplomatique, pour ne citer que cela, provoqués par cette tragédie.
Conclusion
Les années 1930 dans les relations entre la République d’Haïti et la République Dominicaine étaient fortement marquées par l’entente cordiale du point de vue diplomatique entre les deux Etats. L’occupation militaire de l’île vers la première moitié du XXème siècle a grandement influencé en ce sens les deux républiques voisines, non seulement grâce aux mouvements migratoires conditionnés par la politique économique américaine, qui a impliqué une présence importante de main d’œuvre haïtienne en terre voisine, mais aussi, grâce à la politique de bon voisinage prônée par le Président américain d’alors Franklin Delano Roosevelt dans la région. Néanmoins, cette entente cordiale a disparu suite au massacre des haïtiens en République Dominicaine en 1937. Ce qui a rendu difficile depuis lors les relations diplomatiques entre les deux républiques.
Cependant, avec la présence de nos jours d’une forte communauté haïtienne en terre voisine composée d’étudiants, de commerçants, d’intellectuels, de socio-professionnels, d’artistes, d’entrepreneurs et avec l’importance du marché haïtien pour les produits dominicains, ne serait-il pas important pour que les deux Etats puissent rechercher cette entente cordiale pour le progrès, la paix et la fraternité insulaires ? Nous avons beaucoup à faire, mettons-nous au travail pour revivre et consolider l’entente cordiale pour l’épanouissement de l’île.
Bibliographie
- CASTOR Suzy, Le massacre de 1937 et le relations haïtiano-dominicaines, CRESFED, 1988.
- CORVINGTON Georges, Port-au-Prince au cours des Ans : La ville contemporaine 1934-1950, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1991.
- JEAN-FRANCOIS Hérold, Le coup de Cedras, éditions Médiatek, Port-au-Prince, 1995.
- LAURO Cap de villa, le dictateur Trujillo : République Dominicaine 1930-1961, le HARMATTAN, Paris 1998.
- MANIGAT Leslie François, Eventail d’histoire d’Haïti, tome 5 : aspects et problèmes de l’histoire de la diplomatie et des relations internationales d’Haïti, Collection CHUDAC, Port-au-Prince, 2001.
- PIERRE-CHARLES Gérard, L’économie haïtienne et sa voie de développement, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1993.
- SAINT-VICTOR, Alain, « Les fondements historiques du racisme dominicain. Les origines de l’antihaitianismo ». HistoireEngagee.ca (4 février 2016, [en ligne]. http://histoireengagee.ca/?p=5273.
- SUPPLICE Daniel, Dictionnaire biographique des personnalités politiques de la République D’Haïti 1804-2001, Belgique, Imprimerie Lannoo, 2001.
- SUPPLICE Daniel, Zafra : Sucre, sueur et sang, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, 2009.
[1] Georges Covington, Port-au-Prince au cours des Ans : La ville contemporaine 1934-1950, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1991 p. 18
[2] Georges Corvington, op.cit, p. 20
[3] Daniel Supplice, Dictionnaire biographique des personnalités politiques de la République D’Haïti 1804-2001, Belgique, Imprimerie Lannoo, 2001
[4] Daniel Supplice, Zafra : Sucre, sueur et sang, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, 2009, p. 51
[5] Hérold Jean-François, Le coup de Cedras, éditions Médiatek, Port-au-Prince, 1995, p. 404
[6] Suzy Castor, Le massacre de 1937 et le relations haïtiano-dominicaines, CRESFED, 1988, p. 16
[7] Alain Saint-Victor, « Les fondements historiques du racisme dominicain. Les origines de l’antihaitianismo ». HistoireEngagee.ca (4 février 2016, [en ligne]. http://histoireengagee.ca/?p=5273.
[8] Idem.,
