Malgré l’indépendance, le 1er janvier 1804, la grande majorité des Noirs esclaves devenus libres continue de vivre sur un territoire dont les leviers de la richesse et du pouvoir leur échappent. Dessalines a posé ce problème social à l’aube de la vie nationale. N’étant ni étouffé dans l’œuf ni résolu au cours des ans, il est devenu un véritable drame sociopolitique qui maintient le pays dans une turbulence endémique, un retard déconcertant et une dépendance notoire. À qui la faute ? La question doit être posée, tout en sachant toutefois qu’il n’est pas aisé de répondre ici de manière satisfaisante. Néanmoins, il est possible d’indexer certaines pistes, contre lesquelles il faut se battre pour changer l’ordre des choses.
L’axe du mal en Haïti
Haïti est pris en sandwich. D’une part, il s’agit de l’arme blanche qui saigne et affaiblit le pays, à travers les indemnités, le pillage, les insultes, les occupations, le contrôle du commerce et de la politique, etc. D’autre part, il s’agit de l’instinct malfaisant de ses propres ressortissants de pure laine, aussi bien métis et adoptifs, dont une frange très puissante a voué par sa main sacrilège le pays au martyre. Ils forment ensemble les mors de l’étau infernal qui l’empêche de grandir et de prospérer pour le plus grand bien du plus grand nombre. La majorité de la population vit dans une insécurité alimentaire entretenue et dans la précarité économique, avec moins de US$ 2.00/jour.
Malheureusement, l’histoire d’Haïti et sa réalité économique, sociale, politique et géostratégique ne sont pas suffisamment vulgarisées ni analysées de manière critique à l’école classique, à l’université, dans les organisations comme dans les institutions, pour alors permettre aux Haïtiens d’être plus vigilants et d’avoir des outils pour le contrôle tant de leur territoire que de leur destinée. Au contraire, de manière volontaire ou involontaire, ces structures ne font que reproduire le statu quo.
C’est un fait que les patrons des manitous locaux qui ont pris le pays en otage, qui maltraitent le peuple et font fortune sur sa misère, ont choisi de les protéger par tous les moyens. Autrement dit, la faute incombe en grande partie aux élites dominantes et dirigeantes qui, dans leur volonté obscurantiste, maintiennent le peuple dans l’ignorance et la faim pour mieux l’exploiter. Elles monopolisent le pouvoir pour leur propre jouissance, tout en se faisant complices des intérêts étrangers par une alliance mafieuse au détriment de l’intérêt collectif. Le peuple n’est en effet coupable que de sa soumission volontaire.
Un virage décisif à prendre
L’heure est venue de changer cet État mafieux, en actant sur le profil des gens qui veulent diriger le pays et en mettant des garde-fous de manière à avoir des acteurs qui respectent et mettent en application les lois existantes, tout en ajoutant au besoin de nouvelles, afin de protéger la société contre les abus et les injustices qui alimentent les inégalités sociales en Haïti, et de l’aider à trouver la voie royale du décollage. Il est tout aussi indiqué de doter le pays d’un système de gouvernabilité, axé sur la participation, la transparence et l’efficacité, qui répond d’abord au besoin de la réalité locale, au lieu de chercher à ressembler à d’autres pays qui ont des longueurs d’avance et qui ont construit leur socle sur le roc pour en arriver là où ils en sont aujourd’hui. Il ne faut pas brûler les étapes, sous prétexte qu’on n’a pas à réinventer la roue et qu’il faut aller vite. NON. Quand il faut changer de paradigme ou de narratif, nous le ferons par nous-mêmes, pour nous-mêmes et à notre rythme. C’est le cas aujourd’hui d’avoir notre vision d’une autre Haïti d’ici 2054, accompagnée d’un agenda bien ficelé d’accomplissement par étape.
Conclusion
Tout comme on ne peut pas toujours avoir contrôle ou raison sur tout et à tout moment, la justice ne doit être ni partiale ni partielle. En choisissant comme symbole une femme aux yeux bandés, elle doit être une pour tous. Aujourd’hui, le peuple a besoin de justice sociale et pénale. Pour couper court à l’impunité et pour décoller, c’est la moindre des choses qu’il demande à tout leader conséquent qui veut briguer le pouvoir et, par conséquent, qui doit chercher autrement l’argent dont il a besoin pour sa campagne. Abattre les murs, rassembler, dialoguer, éduquer, s’organiser autrement et combiter, tels sont les impératifs culturels qui s’imposent à nous, Haïtiens d’ici et d’ailleurs, dans le cadre d’un long voyage dont le 7 février prochain ne sera que le marqueur du premier pas dans la bonne direction.
Cependant, au regard du temps qui reste et de l’évolution de la situation d’insécurité, à moins de vouloir fragiliser davantage le pays, il n’y aura pas d’ici le 7 février de renouvellement dans les règles de l’art du personnel politique. Dès à présent, il importe de convenir de ce qui va se passer et de préparer le pays en conséquence.
Ouvrages consultés
Alain Turnier. « La Société des baïonnettes : un regard nouveau » ; Banque de la République d’Haïti – Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie ; Port-au-Prince.
Michel Soukar. « Radiographie de la bourgeoisie haïtienne : un nouveau rôle pour les élites haïtiennes du 21e siècle » ; C3 Éditions, Delmas, 2014
Wein Weibert Arthus. « Les grandes dates de l’histoire diplomatique d’Haïti » ; L’Harmattan, Paris, 2017.
