« Comment ce pays relativement pauvre avait-il réussi à offrir la santé gratuite et l’enseignement supérieur gratuit à tous ses citoyens […] ? » Joseph E. Stiglitz, économiste américain et prix Nobel d’économie en 2001, pose cette question dans son essai « La grande fracture : les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer » publié en 2015 dans sa version française, aux éditions Babel. Dans la septième partie de son ouvrage intitulée « Perspectives régionales », il y tente de comprendre la raison qui a permis, en l’occurrence, à l’île Maurice de connaître une croissance économique très rapide. Comment donc l’île Maurice a-t-elle réussi à emprunter la voie d’un développement économique ? L’une des raisons est évidente : « l’État joue un rôle central dans la promotion du développement » (p. 356). Stiglitz utilise même le terme d’ « État développementaliste ». L’investissement de l’État dans des secteurs publics clés permet non seulement de réduire les inégalités économiques, mais aussi de stimuler l’économie d’un pays. Comme le souligne l’auteur un peu plus loin dans son ouvrage, « les sociétés dont les économies sont plus égalitaires sont plus dynamiques – pas simplement pour la classe moyenne ou les pauvres, mais globalement » (p. 369-370).
L’un de ces secteurs clés est l’éducation. L’île Maurice a ainsi rendu l’enseignement supérieur gratuit. Elle a compris que « l’éducation pour tous était un facteur crucial de cohésion sociale » (p. 367). En analysant également le cas de la cité-État de Singapour, Joseph Stiglitz arrive au même constat ; Singapour a investi massivement dans l’éducation. « Le développement du pays nécessitait l’accès de tous ses citoyens, pas seulement des enfants des riches, au meilleur enseignement qu’ils étaient en mesure de suivre » (p. 371).
Contrairement à l’île Maurice et à Singapour, malheureusement, il semblerait qu’en Haïti nous n’en ayons pas suffisamment conscience. Nous le pensons, nous le disons, pourtant nous ne faisons rien ! Ou pratiquement rien (pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui œuvrent tant bien que mal en ce sens). Investir dans la jeunesse semble être incompatible avec notre processus de réflexion d’une politique publique réellement efficace. Le constat est alarmant ! Les établissements scolaires et universitaires en Haïti, plus particulièrement ceux situés en région métropolitaine, sont profondément touchés par la crise que notre pays traverse depuis quelques années.
Au-delà des difficultés auxquelles sont confrontées les écoles et les universités, elles doivent actuellement faire face à l’avancée et à la violence des gangs ; tandis que les autorités étatiques sont dans l’incapacité d’apporter véritablement un cadre sécuritaire pour leur fonctionnement quotidien. Certaines sont donc contraintes de fermer leurs portes et de se délocaliser au sein d’autres établissements d’enseignement qui peinaient déjà à fonctionner. Il y a ce curieux sentiment dans ce pays que la jeunesse est abandonnée à son triste sort. Si l’État tente de réformer et moderniser le système éducatif, il n’en demeure pas moins que ces initiatives politiques ne sont clairement pas suffisantes. Or, comme le précise avec justesse Joseph Stiglitz, il faut investir dans la jeunesse parce qu’elle est l’avenir d’un pays. En investissant dans le secteur éducatif, les inégalités économiques diminuent tout comme les inégalités de chances. Autrement dit, par ce biais, une société devient davantage égalitaire. L’instruction et la formation professionnelle permettent aux élèves et aux étudiants de se construire intellectuellement et de participer par la suite au développement économique de leur pays. Ils inventent, innovent, créent des produits et services. Ils stimulent par la même occasion la demande qui permet de relancer la machine économique. Ces jeunes peuvent ainsi aspirer non seulement à un avenir meilleur, mais également à se sentir utiles à la société.
Malheureusement, le manque d’investissement des autorités dans l’éducation amoindrit les perspectives d’un investissement des jeunes dans la société haïtienne. D’année en année, les systèmes éducatif et universitaire se détériorent. Dans de telles circonstances, ni les élèves ni les étudiants ne bénéficient de conditions adéquates d’apprentissage. Il est par conséquent urgent de renverser la vapeur ! L’État doit investir dans l’éducation, c’est-à-dire subventionner de manière suffisante les établissements scolaires et universitaires. Ces subventions peuvent, par exemple, permettre une réduction importante des frais de scolarité. En définitive, l’essai de Joseph Stiglitz apporte non seulement un éclairage sur les sociétés inégalitaires, mais également des pistes de réflexion pour les changer. Haïti devrait ainsi s’inspirer des États, décrits dans cet ouvrage, qui ont réussi à réduire les inégalités économiques en investissant dans la population. L’auteur le souligne d’ailleurs si bien : « investir dans la population est payant » (p. 357).
