L’économiste Thomas Lalime honoré pour ses vulgarisations statistiques

Il est rare de rencontrer un journaliste économique haïtien qui, à la fois, déchiffre, vulgarise et fait vivre les données statistiques d’une institution aussi centrale que l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI).

Jonathan Gédéon
24 sept. 2025 — Lecture : 4 min.
L’économiste Thomas Lalime honoré pour ses vulgarisations statistiques

Thomas Lalime. docteur en Economie

Il est rare de rencontrer un journaliste économique haïtien qui, à la fois, déchiffre, vulgarise et fait vivre les données statistiques d’une institution aussi centrale que l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Pourtant, ce rôle crucial appartient à Thomas Lalime, docteur en économie et chroniqueur au journal Le Nouvelliste depuis mars 2012. En ce sens, la remise d’une plaque d’honneur à M. Lalime par l’IHSI lors de la cérémonie inaugurale de l’atelier national sur la gouvernance des données le mercredi 17 septembre dernier, n’est pas une simple formalité, mais une reconnaissance tardive pour un travail d’une valeur inestimable.

En effet, depuis mars 2012, M.Lalime a fait de sa chronique hebdomadaire « Des idées pour le développement » une tribune où la rigueur statistique se marie à la clarté pédagogique. Presque chaque mardi, sans relâche, il a livré une analyse lucide des chiffres produits par des institutions clés du pays, notamment par l’IHSI et la Banque de la République d’Haïti (BRH), et des données révélées par des institutions internationales. Cette régularité impressionne. Treize années de parution, c’est plusieurs centaines d’articles, chacun nourri d’une lecture minutieuse des données nationales et internationales.

Ces données, souvent austères et techniques, prennent alors vie à travers le prisme analytique et pédagogique de l'économiste. Que ce soit les statistiques sur l’inflation, le produit intérieur brut (PIB), la démographie, l’Indice conjoncturel d’activité économique (ICAE) ou la politique monétaire de la BRH, entre autres, il ne se contente pas de les divulguer, il les traduit en langage compréhensible, ce qui les rend accessibles au grand public. Cette démarche de vulgarisation va bien au-delà du simple décodage : elle s’accompagne d’une analyse critique et d’une contextualisation méthodique qui rendent ces informations intelligibles et pertinentes pour chaque Haïtien.

Ses textes sur la flambée des prix de février 2019, sur le changement de base de calcul des comptes nationaux en 2020 ou encore sur la baisse de l’inflation en glissement annuel en 2021 ne se contentent pas d’exposer des pourcentages. Ils démontrent comment les méthodes de calcul influencent la perception de la réalité économique, et comment une donnée apparemment neutre peut éclairer ou obscurcir les choix publics. À travers ses analyses, il invite le lecteur à dépasser la simple consommation d’informations pour entrer dans une réflexion critique.

Chacun de ses articles confirme cette posture analytique. « Diplômés, chômeurs, désespérés... », publié le 11 juillet 2016, décortique le paradoxe d’un capital humain sous-employé. « Une croissance économique rachitique en 2017 », publié le 26 décembre 2017, décrit la fragilité structurelle d’un PIB incapable d’absorber la pression démographique. « Près de 50 % des dépenses des ménages haïtiens consacrés à l’alimentation », publié le 10 novembre 2021, révèle l’emprise de l’inflation sur le pouvoir d’achat de nos compatriotes vivant en Haïti. Plus récemment, « L’économie haïtienne en chute libre en 2024 », publié le 13 janvier 2025, sonne comme une alerte, synthétisant une année d’indices macroéconomiques dégradés. Ces titres, pris isolément, forment déjà une chronique de l’économie haïtienne contemporaine.

Cet effort de médiation ne s’arrête pas à la page imprimée. Dr Lalime participe régulièrement à des émissions de radio ou de télévision, prolongeant la conversation statistique dans l’espace public. Cette disponibilité constante renforce un cercle vertueux : plus les données de l’IHSI et d’autres institutions circulent, plus la population se les approprie, plus elles pèsent sur le débat démocratique. Dans un pays où la décision publique pâtit souvent d’un déficit d’informations fiables, ce rôle de médiateur est presque un service civique.

La reconnaissance de l’IHSI a donc une portée qui dépasse l’hommage individuel. Elle signale l’importance d’une médiation compétente entre production statistique et opinion publique. Dans un contexte où la défiance envers les institutions est fréquente, la crédibilité d’un vulgarisateur rigoureux contribue à renforcer la légitimité des chiffres officiels. C’est aussi une invitation à d’autres journalistes : La statistique ne s’épanouit que lorsqu’elle est partagée, discutée et comprise.

Certains pourraient voir dans cette proximité entre M.Lalime et l’IHSI une forme de connivence. La réalité est plus subtile. Son écriture critique montre qu’il ne se contente pas de répéter les communiqués institutionnels. Il questionne, propose, suggère des améliorations méthodologiques, comme lorsqu’il plaidait en 2022 pour une modernisation de la collecte des prix. Il a fait ce plaidoyer dans un article titré « IPC : la nécessité pour l’IHSI de moderniser sa méthode de collecte des prix », publié le 06 décembre 2022. Cette distance analytique prouve que la reconnaissance reçue n’est pas le fruit d’une complaisance, mais le résultat d’un travail rigoureux et utile.

En définitive, la plaque d’honneur remise à Thomas Lalime ne fait qu’officialiser une évidence : depuis plus d’une décennie, il est l’un des rares passeurs capables de transformer la complexité statistique en savoir public. Son travail a fait des données de l’IHSI non plus un langage réservé aux initiés, mais un bien commun que chacun peut s’approprier pour comprendre le pays, débattre de ses choix et envisager son avenir. À l’heure où Haïti cherche des repères fiables pour éclairer ses décisions, cette voix patiente des chiffres n’a jamais été aussi nécessaire.