Une décennie depuis sa traversée, Max Beauvoir laisse une part du péristyle en chacun de nous

  Sen Jak Majè e, Ogou Achade! Sen Jak Majè e, Ogou Achade! Achade Liki e, Achade Bòkò ! Si nou wè m tonbe, sa ka ranmase mwen.

Louise Carmel BIJOUX
17 sept. 2025 — Lecture : 8 min.
Une décennie depuis sa traversée, Max Beauvoir laisse une part du péristyle en chacun de nous

Max Beauvoir

 

Sen Jak Majè e, Ogou Achade!

Sen Jak Majè e, Ogou Achade!

Achade Liki e, Achade Bòkò !

Si nou wè m tonbe, sa ka ranmase mwen.

P384

Le Grand Recueil Sacré

Ou Répertoire des Chansons du Vodou Haïtien

Max G. Beauvoir

Haut lieu du Vodou haïtien, le Péristyle de Mariani a accueilli dans son Ounfò d`éminentes personnalités, des hounsi jusqu’aux simples citoyens. Max et Elizabeth sa femme, transcendaient les classes sociales avec allure, élégance et hospitalité. De hauts dignitaires venus de l’Orient, de l’Occident ont salué le Poto Mitan comme les Serviteurs et les Houngan macoutes. Cet espace cultuel, réservoir de tant d’histoires et témoin de tellement de tours de magie est devenu un lieu patrimonial.

Bien avant d’être connu comme l’Ati National du Vodou haïtien, Max Beauvoir a été élevé dans une Haïti profonde et authentique. Grâce à son père, qui voyageait beaucoup avec lui dès son plus jeune âge, il a pu s’immerger dans les recoins les plus riches en histoires et souvent méconnus du pays, forgeant ainsi une sensibilité précoce à la culture et aux traditions populaires.

Plus tard, il s’envole pour les États-Unis et la France, où il obtient un diplôme en biochimie et en chimie. Il travaille ensuite au Liberia. Mais l’appel des racines, du demanbre, se fait irrésistible. Il rentre alors définitivement en Haïti, déterminé à approfondir sa connaissance du Vodou, donc à ranmase.

Ce retour aux racines ancestrales prend une forme initiatique avec deux figures majeures du Vodou haïtien. André Basquiat, du quartier  de Bel Air, et Cléophat Pierre de Léogâne. Beauvoir leur rendra d’ailleurs hommage dans son livre, le Grand Recueil Sacré ou Répertoire des chansons du Vodou haïtien, un ouvrage fondamental dans la patrimonialisation des chants et rites Vodou.

Un fait marquant témoigne de cette filiation. Gabriel Pierre, fils de Cléophat et héritier du Lakou Souvenance de Léogâne, a présidé de nombreuses cérémonies au péristyle de Mariani. C’est lui qui exécuta le desounen de Max Beauvoir lors de sa traversée, les funérailles de sa fille Rachel, l’initiation de Didier Dominique, le gendre de Max. Ce lien sacré entre Mariani et Souvenance de Léogâne incarne la transmission, la fidélité et le respect du règleman au sein de la tradition Vodou.

Max Beauvoir : entre science, spiritualité et mémoire paysanne

Max me confiait souvent que la zombification avait été l’un des éléments déclencheurs de son engagement profond dans l’étude du Vodou. Il avait vu de ses propres yeux un zombi dans un Lakou, une vision qui le bouleversa et l’incita à explorer plus en profondeur les savoirs ancestraux d’Haïti.

L’arrière-pays haïtien a toujours été pour lui une source intarissable d’inspiration. Fils d’un médecin, il s’interrogeait sur la capacité des paysans, dépourvus de ressources à se soigner efficacement en dehors d’un système de santé dominé par les logiques marchandes et l’influence des grandes firmes pharmaceutiques. La médecine traditionnelle paysanne l’émerveillait par sa simplicité, son efficacité et sa sagesse. A une période de sa vie, il écrivit abondamment sur le sujet, notamment à travers un site, The temple of Yehwe dédié à cette grande connaissance.

Max Beauvoir s’indignait aussi de l’exclusion du monde rural du système éducatif formel. Il observait que les communautés les plus éloignées de l’école étaient aussi celles où le Vodou demeurait vivant, pratiqué, transmis. Cela renforçait sa conviction que la spiritualité populaire haïtienne était un espace de résistance, de mémoire et de savoir empirique.

Mais l’un des aspects les plus fondamentaux de son héritage reste sa lutte contre toutes formes de rejete forcés. Cette campagne appelée anti-superstitieuse dont le Vodou garde encore les séquelles, émerge le plus souvent en période de crise politique. Elle est d’ailleurs orchestrée treize fois dans l’histoire récente d’Haïti. Ce combat pour la reconnaissance et le respect d’un pan central de la culture haïtienne fut au cœur de son militantisme.

Son combat le mena à l’Académie créole ou il a insisté pour que l’héritage de la langue Fon du Bénin (le son nasal) qu’on retrouve dans la langue haïtienne notamment dans les prières et les chants vodou soit préservé. L’Orthographe du VODOU était fondamentale pour lui car il fallait garder une personnalité propre au Vodou haïtien. Rachel avec d’autres professeurs du monde académique ont du entamer des démarches auprès de la bibliothèque du congrès à cette fin. Il contribua également à la création du Kosanba, (Kongrè Santa Barbara ou le Congrès de Santa Barbara), dont il a lui-même proposé le Nom.

Enfin, son expérience personnelle du racisme, vécue aux États-Unis et à Pétion-Ville à son retour en Haïti, façonna profondément sa vision du monde. Cela a aussi aiguisé son engagement pour les identités noires, les savoirs africains et le respect des spiritualités longtemps ignorées et méprisées.

Max Beauvoir n’était pas seulement un houngan érudit ou un chimiste formé à l’étranger. Il était un passeur entre les mondes, entre la science et la foi, entre la ville et la campagne, entre le passé et l’avenir. Son legs, plus que jamais, nous interpelle.

Un véritable guerrier de la foi ancestrale

Au lendemain de 1986, Max Beauvoir se consacre à faire sortir la pratique du Vodou de l’ombre, sous la table. Pour lui, il fallait que cette spiritualité soit assumée publiquement, qu’elle puisse s’exprimer avec la même légitimité que le catholicisme dans l’espace public haïtien. 

Il a arpenté les Ounfò, les Lakous, les péristyles. À travers ce pèlerinage symbolique, il a amorcé un travail de collecte et de préservation : répertorier les chants, les prières, les invocations, qui composeraient bientôt un répertoire sacré d’une richesse inestimable et son Lapriyè Ginen.

Cette démarche n’était pas qu’intellectuelle ; c’était une bataille culturelle, un combat pour la dignité d’une spiritualité souvent marginalisée. Et cette lutte a trouvé son couronnement lorsque, acclamé par plus de 7 000 sèvitè Max Beauvoir fut intronisé Ati Nasyonal, Chef Suprême du Vodou haïtien. 

Son héritage reste vivant, celui d’un homme qui a offert au Vodou une voix, une stature et un avenir.

Une militance ancrée dans la cellule familiale : l’héritage de Max Beauvoir

Le combat de Max ne s’est pas limité aux péristyles et aux tribunes publiques. Il s’est aussi incarné dans ses choix parentaux, profondément politiques et visionnaires. À une époque où même les houngan les plus engagés finissaient souvent par envoyer leurs enfants dans les écoles confessionnelles, Max a fait un choix radical ; dire non aux institutions religieuses traditionnelles pour ses filles Estelle et Rachel. Il leur a préféré une éducation laïque et ouverte sur le monde.

Rachel Beauvoir a ainsi suivi un parcours d’excellence, entre l’École Américaine en Haïti et les Universités de Tufts (USA) et d’Oxford (Angleterre). Ce cheminement d’élite ne l’a pourtant jamais déconnectée du peuple. Bien au contraire, son engagement était viscéral. Anthropologue, Manbo, Marxiste convaincue, elle incarnait une rare alliance entre savoir universitaire, spiritualité enracinée et conscience politique radicale. Elle a même fait la traduction en créole du Manifeste du Parti Communiste, œuvre majeure de Karl Marx.

Son compagnon de vie, Didier Dominique, Marxiste,  partageait aussi cette vision. Ensemble, ils formèrent un binôme marquant de la lutte populaire, mêlant recherche académique et action de terrain, au cœur d’un contexte socio-politique haïtien en perpétuelle tension.

Max Beauvoir, de son côté, racontait s’être personnellement investi dans le comité de parents de l’École Américaine en Haïti afin de protéger sa fille des discriminations qu’elle subissait. À l’époque, certains condisciples refusaient même de se rendre chez elle, effrayés par les préjugés liés au Vodou. Rachel en souffrit. Mais à son retour d’Oxford, elle retrouva son peuple, son reflet et commença, avec force et humilité, un combat pour et avec les classes populaires. Même à l’Université d’État d’Haïti, où elle enseignait, elle n’hésitait pas à se ranger du côté des étudiants dans leurs luttes pour la dignité et surtout pour l’autonomie de l’institution.

Il n’a jamais été difficile pour Rachel de faire le lien entre la rigueur de l’anthropologie et la richesse du Vodou. Elle s’est consacrée à mettre en lumière l’essence profonde de cette spiritualité à travers ses recherches, ses publications et ses enseignements.

C’était une passion sincère pour elle ; non seulement de pratiquer le Vodou, mais aussi de le faire connaître, de le légitimer comme objet d’étude et de transmettre ses dimensions culturelles, historiques et philosophiques. En tant qu’étudiante, j’ai été témoin du soin qu’elle apportait à faire ressortir la dimension scientifique de cette religion souvent mal comprise.

Elle insistait notamment sur la résistance comme fondement du Vodou ; une force vivante, en toile de fond depuis les traumatismes du génocide des Indigènes jusqu’à la traite des Africains réduits en esclavage. Pour Rachel, le Vodou était La Mémoire du peuple haïtien, un acte de survie, un langage de dignité.

Lorsque Rachel nous a quittés, il était tout à fait naturel que Didier, son époux et gendre de Max Beauvoir, prenne le relais. Didier, toujours présent dans les rituels et les grands moments de la vie spirituelle du Lakou familial, n’était pas un étranger au monde du Vodou, bien au contraire. 

Même s’il avait prêté allégeance, à un moment donné, à une mouvance gauchiste et populiste plutôt critique à l’égard de toute forme de croyance religieuse, son engagement aux côtés de Rachel avait transcendé les idéologies. 

Compagnon inséparable et constant de celle qui fut l’héritière directe du tout premier Ati National du Vodou haïtien, il s’est imposé comme un relais naturel de cette mission sacrée. Son parcours, à la croisée des convictions politiques et de la fidélité aux traditions, incarne une forme rare de synthèse haïtienne ; celle où l’intellectuel, le militant et le gardien du sacré peuvent cohabiter dans une même personne.

 

Le péristyle de Mariani : plus qu’un lieu, une conscience vivante

Max Beauvoir, patriarche à la fois d’une dynastie de chercheurs engagés et d’un peuple de croyants assumant fièrement leur spiritualité, a démontré que le péristyle est avant tout une idée, une énergie, une mémoire collective. Plus qu’un espace physique, c’est un sanctuaire intérieur, que l’on porte en soi et que l’on peut réactiver par le recueillement et la fidélité aux ancêtres.

Le péristyle de Mariani c’est le renouvellement continu de nos engagements auprès des ancêtres. C’est l’ouverture de la culture Vodou au monde extérieur, c’est l’appropriation de la science, de la capacité de manipuler les énergies longtemps réduites injustement à la folklorisation pour certains ou à l’élitisme spirituel pour d’autres. Pour lui, il s’agissait d’appréhender la science quantique. C’est tout le symbolisme du lieu car Max Beauvoir croyait que la transmission est un devoir auquel nous sommes soumis jusqu'à notre traversée.

Peut-être avait-il pressenti la fragilisation croissante de la République, dont tant d’espaces tombent aujourd’hui sous le joug des gangs et de l’oubli. Dans un tel contexte, le sacré ne peut plus se contenter d’un ancrage géographique ; il doit se déplacer, vivre partout où la conscience veille. Le péristyle devient alors itinérant, comme la flamme d’une résistance intime, que l’on peut rallumer où que l’on soit.

M soti lwen e,

Feray Leman papa, m soti lwen e!

M soti lwen e, Feray Leman papa, m soti lwen e!

Atidanyi (g)bo Loko mwen soti lwen e, m rantre ta e!

P 280

Le Grand Recueil Sacré

Ou Répertoire des Chansons du Vodou Haïtien

Max G. Beauvoir