Le « peuple introuvable » et l’imaginaire aristocratique du pouvoir politique

Dans le contexte actuel, les jeux se jouent autour de l’idéal de la démocratie comme soupape de sécurité à la crise politique que connaît Haïti.

Hancy PIERRE
18 sept. 2025 — Lecture : 5 min.
Le « peuple introuvable » et l’imaginaire aristocratique du pouvoir politique

Manifestants à Port-au-Prince

Dans le contexte actuel, les jeux se jouent autour de l’idéal de la démocratie comme soupape de sécurité à la crise politique que connaît Haïti. En effet, les élites dirigeantes croient détenir sur les autres citoyens une certaine supériorité morale qui n’est confirmée ni dans la sphère culturelle, intellectuelle ni dans la manière d’encadrer la sphère productive. Dans l’avant-projet de Constitution de 2025, les citoyens sont écartés au niveau national et replacés au niveau local. Les élites dirigeantes freinent la formation d'un espace public ouvert propice à la construction de l'égalité politique et la gestion démocratique du secteur productif ( Pierre et Chéry, 2025). Ce qui nous interpelle à apprécier l’article du Dr Dorismond paru dans Ayibopost du 11 septembre 2025 qui porte sur la relation « Démocratie et Aristocratie ». Si la Constitution haïtienne du 29 mars 1987 avait prôné la démocratie participative comme régime politique en combinant la représentation et la participation citoyenne dans les collectivités locales, cette proposition est encore dans l’impasse sinon mort-née. Depuis lors, on tente des expériences qui portent sur l’organisation d'élections souvent contestées en accouchant des dirigeants imposés par des sphères internationales influentes. La démocratie pactée tient lieu en maintes occasions pour pallier les turbulences et l’instabilité dans le renouvellement de dirigeants légitimes. Les uns ou les autres questionnent le défi que représente l’assise d’un État démocratique. Ainsi le fatalisme hante les gens ordinaires par manque d’éducation politique pendant que d’autres gens jugés avisés s’en remettent aux forces militaires étrangères pour favoriser un retour à la démocratie en Haïti. Entretemps, des réflexions surgissent dont celle du Dr Dorismond quand celui-ci cherche à établir un lien immédiat et intrinsèque entre aristocratie et démocratie. L’auteur indique, selon ma lecture, que  « Le pouvoir par sa nature aristocratique est contre le peuple ».

En Haïti, les expressions de l’aristocratie justifient la primatie des intérêts féodaux dans les relations de pouvoir politique et économique. La référence aux intérêts féodaux comme type idéal tient lieu à saisir les mécanismes de domination de groupes adonnés à la rente et une assise d’une autorité extrême ainsi que la subordination du peuple en échange de relations de bienfaisance et de clientélisme. Les droits à la participation et au bien-être sont fortement compromis. Une autarcie féodale s’établit en articulation avec la globalisation néolibérale capitaliste.

La relation aristocratie et démocratie fait transposer la référence aux dieux associés au pouvoir suprême que détiennent les élus au mépris de l’importance de la participation citoyenne. Sans opposer démocratie et antidémocratie ni démocratie et dictature, la nature et l’essence de la démocratie établissent le principe de restriction, du moins de subordination du peuple à qui l’on confère un idéal de souverain. Le pouvoir est aristocratique par essence, j’adopte cette position pour étayer la question de l’intérêt féodal. Alexis de Tocqueville devrait revisiter l’expérience actuelle de la démocratie en Amérique pour constater l’essor d’une révolution conservatrice qui renvoie aux prééminences originelles de la démocratie interreliée au pouvoir aristocratique. Qu’en-est il des droits évoqués comme formes de simulacres, par exemple le droit à l’éducation avec un système éducatif disparate, questionne le Dr Dorismond. Le peuple est réduit à la canaille pour dénoter la fragilité et la précarité de la démocratie proprement dite.La colonialité de pouvoirs est à l’ordre du jour pour saisir le caractère d’héritier lié à l’aristocratie. La pérennité du pouvoir est intériorisée dans les grandes démocraties à travers des individus sélectifs (France, États-Unis, entre autres).

Géno-structure et faits phéno-situationnels sont des catégories qui aident à saisir la dimension cachée d’un pouvoir marqué d’intérêt féodal ancré et déterminé par la relation aristocratie et démocratie. Ce qui explique des situations de contre-révolution dans le cas haïtien par l’imposition de la rançon de la dette de l’indépendance et les demandes de dédommagement des anciens colons de leurs biens nationalisés dans le cadre de la révolution cubaine. Le manteau mythique du pouvoir ne se rompt pas au gré des perspectives réalistes, pragmatistes ou utilitaristes. Comment penser l’exercice d’une démocratie directe avec la promotion de la participation citoyenne et la décentralisation dans l’ordre des choses. C’est un leurre qui conforte les citoyens qu peuvent rêver ou lutter pour accéder au pouvoir et à la participation. L’argent s’introduit de nos jours à côté de la référence au sang pour des aristocrates modernes, avance le Dr Dorismond pour dresser un panorama actif de la réalité de pouvoir en Haïti. La représentation est dans l’impasse à défaut d’une dose du pouvoir aristocratique.

Les acteurs sans scène donnent le libre cours à l’aristocratisme de la démocratie tel que cela se dessine de nos jours. Ce qui relève de la théatrocratie.

  Le principe du suffrage universel direct a été révoqué en février 2016. Ce qu’il convient d’identifier comme une régression politique considérable dans l’evolution du système politique haïtien.

 Il ne serait pas étonnant de voir une collusion entre les intérêts de l’oligarchie et ceux des groupes armés illégaux, surtout dans un contexte ou l’État est affaibli et que les institutions ne remplissent pas leur rôle. C’est à la lumière de ces enjeux qu'on peut faire une lecture critique d’un renforcement des mécanismes détournés de la participation citoyenne.

  Dr Edelyn DORISMOND du LADIREP. Notes de lecture critique par  Hancy PIERRE

Indications bibliographiques

-DORISMOND, Edelyn (2025) , Le « peuple introuvable » et l’imaginaire aristocratique du pouvoir politique. Ayibo Post, 11 septembre 2025.

-DOUBOUT, Jean-Jacques (1973), « Haïti : Féodalisme ou Capitalisme? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance. 32 p.

-ESPINAL Rosario (1987), « Pactos y participación, elites y de pueblo : el PRD en el poder o el episodio de una democracía maltratada » in Instituto Tecnología de Santo Domingo, Revista Ciencia y Sociedad, Vol XII, No 2, Editora Corripio, por A, Santo Domingo, p285-316.

 -PIERRE Hancy (2021)« De la révolution conservatrice par décret : l’expérience politique haïtienne du 17 octobre 2019 au 7 février 2021 ». in Le Nouvelliste du 11 février 2021, Port-au-Prince.

 PIERRE Hancy et CHERY Frédéric Gérald (2025), « Quelques éléments de mise en contexte pour une lecture critique des débats sur l’avant-projet de la nouvelle Constitution haïtienne »,  Miméo.