Les Grandes Antilles sous l’emprise des pluies extrêmes. Que savons-nous pour mieux se préparer ?

es Caraïbes, en particulier les Grandes Antilles, sont des territoires insulaires très vulnérables aux évènements hydrométéorologiques extrêmes. Outre les ouragans dévastateurs, des épisodes de pluies

Evens Emmanuel
16 sept. 2025 — Lecture : 8 min.
Les Grandes Antilles sous l’emprise des pluies extrêmes. Que savons-nous pour mieux se préparer ?

Fortes pluies en République dominicaine

Les Caraïbes, en particulier les Grandes Antilles, sont des territoires insulaires très vulnérables aux évènements hydrométéorologiques extrêmes. Outre les ouragans dévastateurs, des épisodes de pluies diluviennes et de sécheresses intenses freinent le développement économique de ces États, qui se trouvent souvent dans des situations de précarité socio-économique. Le souvenir des pluies intenses des 23 et 24 mai 2004, qui ont causé la mort de plus de 2 600 personnes en Haïti et en République dominicaine, reste vif. De même, entre 1980 et 2008, plus de deux millions de personnes ont été affectées par des épisodes de sécheresse en Haïti. 

Le Laboratoire Mixte International (LMI) CARIBACT croit que le développement de solutions durables face à ces menaces doit s’appuyer sur un cadre de recherche et d’innovation solide, un défi pour la plupart des pays caribéens où les capacités locales pour bien aborder ces thèmes restent très insuffisantes. En s’appuyant sur sa thématique centrale de recherche « Aléas naturels, variabilité climatique et impacts dans le nord Caraïbe », le LMI-CARIBACT a lancé, à partir du partenariat scientifique durable avec plusieurs laboratoires universitaires étrangers, un mouvement de sciences sans frontière, à l’intérieur duquel plusieurs travaux de doctorat, dont ceux de Carlo Destouches, cherchent à comprendre les mécanismes qui régissent les événements hydroclimatiques extrêmes dans le contexte du changement climatique. Dans cette thèse, Carlo a renforcé les liens entre deux LMIs de l’IRD, le LMI-CARIBACT et le LMI-NEXUS. Il a positivement exploité le financementroduction : Pourquoi s'intéresser aux extrêmes climatiques dans les Grandes Antilles ?

Les pluies extrêmes, souvent associées à des ouragans ou des tempêtes tropicales, sont un défi majeur pour les Grandes Antilles, y compris Haïti. Ces événements climatiques causent des inondations dévastatrices, menaçant les populations, les infrastructures et l’économie. Dans sa thèse de doctorat, préparée au sein de l’Institut des Géosciences de l’Environnement (IGE) et de l’Unité de Recherche en Géosciences (URGEO) – sous la direction de Madame Sandrine Anquetin, Directrice de recherche, au CNRS, Monsieur Arona Diedhiou, et de Monsieur Dominique Boisson, Professeur, Université d’Etat d’Haïti - soutenue en juillet 2025 dans le cadre d’une cotutelle entre l’Université d’État d’Haïti et l’Université Grenoble Alpes, Carlo Destouches explore les liens entre les régimes de circulations atmosphériques à grande échelle, les réchauffements des bassins océaniques et les précipitations extrêmes dans cette région sur la période 1985-2015. Cet article explique de manière claire et engageante les enjeux, les méthodes, les résultats et les implications de ce travail.

Introduction : Pourquoi s'intéresser aux extrêmes climatiques dans les Grandes Antilles ?

Les pluies extrêmes, souvent associées à des ouragans ou des tempêtes tropicales, sont un défi majeur pour les Grandes Antilles, y compris Haïti. Ces événements climatiques causent des inondations dévastatrices, menaçant les populations, les infrastructures et l’économie. Dans sa thèse de doctorat, préparée au sein de l’Institut des Géosciences de l’Environnement (IGE) et de l’Unité de Recherche en Géosciences (URGEO) – sous la direction de Madame Sandrine Anquetin, Directrice de recherche, au CNRS, Monsieur Arona Diedhiou, et de Monsieur Dominique Boisson, Professeur, Université d’Etat d’Haïti - soutenue en juillet 2025 dans le cadre d’une cotutelle entre l’Université d’État d’Haïti et l’Université Grenoble Alpes, Carlo Destouches explore les liens entre les régimes de circulations atmosphériques à grande échelle, les réchauffements des bassins océaniques et les précipitations extrêmes dans cette région sur la période 1985-2015. Cet article explique de manière claire et engageante les enjeux, les méthodes, les résultats et les implications de ce travail.

Une problématique cruciale : comprendre les pluies extrêmes

Les Grandes Antilles, comprenant Haïti, la République dominicaine, Cuba, la Jamaïque et Porto Rico, sont régulièrement frappées par des pluies torrentielles et des cyclones tropicaux. Ces événements sont influencés par des facteurs complexes, tels que les circulations atmosphériques (les grands mouvements de l’air à l’échelle régionale ou globale, comme les vents ou les systèmes de haute et basse pression) et les forçages océaniques (les variations de température de la surface des océans, qui affectent l’humidité et les précipitations). Avec le changement climatique, ces pluies extrêmes risquent de devenir plus fréquentes et plus intenses, rendant ainsi leur étude plus que nécessaire pour anticiper et atténuer leurs impacts.

Dans un tel ordre d’idées, la thèse de Carlo Destouches cherche à répondre à une question-clé : comment les conditions de l’océan et de l’atmosphère interagissent-elles pour contribuer à la genèse des pluies extrêmes dans les Grandes Antilles, notamment en Haïti, et comment pouvons-nous mieux faire des prévisions y relatives ?

Objectif : décrypter les causes des pluies extrêmes

L’objectif principal de la thèse est de comprendre les mécanismes physiques qui expliquent les précipitations extrêmes dans les Grandes Antilles, en s’appuyant sur l’identification des régimes de circulation atmosphérique à grande échelle d’une part, et d’autre, sur la téléconnexion globale (forçage à distance de l’océan Atlantique, de l’océan Pacifique et de la mer des Caraïbes). Plus précisément, la thèse de Carlo Destouches vise à :

Identifier les schémas atmosphériques ( les types de temps, c’est- à- dire vents chargés d’humidité ) associés aux épisodes de fortes pluies ;

Analyser l’impact du réchauffement des bassins océaniques sur ces événements ;

Fournir des connaissances pour améliorer les prévisions météorologiques et la gestion des risques climatiques dans la région.

Ce travail est crucial pour Haïti et ses voisins, où une meilleure anticipation des pluies extrêmes peut sauver des vies et réduire les dégâts matériels.

Une méthodologie basée sur les données satellitaires

Pour atteindre ces objectifs, Carlo Destouches a utilisé des outils modernes basés sur les données satellitaires, qui permettent de collecter des informations sur de vastes régions, même là où les stations météorologiques au sol sont rares, comme en Haïti. Sa méthodologie repose sur trois sources principales de données, couvrant la période 1985-2015 :

CHIRPS (Climate Hazards Group Infrared Precipitation with Stations) : Ce produit satellitaire fournit des estimations des précipitations avec une résolution de 5 km, combinant des données satellitaires et des observations au sol. Il a permis d’analyser les épisodes de fortes pluies dans les Grandes Antilles avec une grande précision spatiale.

NOAA OISST (Daily Optimum Interpolation Sea Surface Temperature) : Cette base de données offre des mesures des températures de surface de la mer avec une résolution de 25 km. Ces données sont essentielles pour comprendre comment le réchauffement des océans peut influencer les conditions météorologiques à l’échelle régionale, et qui sont responsables des pluies extrêmes.

ERA-5 (European Centre for Medium-Range Weather Forecasts) : Ces réanalyses fournissent des données sur les conditions atmosphériques (vents, pression, humidité) à l’échelle globale. Elles ont permis d’étudier les schémas de circulation atmosphérique associés aux événements de pluies extrêmes.

En combinant ces données, Destouches a analysé les relations entre les températures océaniques, les mouvements atmosphériques et les précipitations, en utilisant l’apprentissage automatique, des méthodes statistiques pour identifier les régimes et les corrélations.

Résultats et discussion : des liens complexes révélés

La thèse de Carlo Destouches met en lumière plusieurs points clés :

Impact des bassins océaniques : les résultats de cette thèse sont sans précédent car ils mettent en évidence la contribution du réchauffement de la mer des Caraïbes dans l’augmentation des fortes précipitations en Haïti, plus précisément dans les départements du Sud et du Nord. L ’Atlantique Tropical Sud (TSA), son réchauffement, caractérisé par le déplacement vers le Sud de la Zone de convergence intertropicale, est aussi associé à des fortes précipitations dans le Sud d’Haïti. Ces fortes précipitations, pendant la phase positive (+TSA), ont été observée en Jamaïque et dans le Sud-est de Cuba. Ces résultats sur l’influence de l’océan Atlantique sont cohérents avec les travaux antérieurs dans les Caraïbes montrant que les variations de température de surface de l’Atlantique tropical influencent fortement les précipitations dans les Caraïbes.

Influences des régimes de circulation atmosphérique : la thèse de Carlo a mis en lumière la prédominance de cinq types de circulation atmosphérique (ou régime de circulation) associés aux fortes précipitations dans les Grandes Antilles. L’apparition de ces types de temps dépend de la saison. Ainsi, la saison sèche est dominée par trois régimes, alors que deux régimes sont très fréquents dans la saison des pluies.  

L’un des régimes de temps sec entraine de fortes précipitations en pleine saison sèche, notamment dans le département du Centre et le Nord d’Haïti. Celui-ci est aussi associé à des fortes précipitations dans le Nord-ouest de Cuba. A l’échelle synoptique, ce régime de circulation est caractérisé par une augmentation de l’intensité du jet de basse couche et l’expansion à l’ouest de la zone d’influence de l’Anticyclone Nord Atlantique.

Ces résultats montrent que les pluies extrêmes ne sont pas des événements isolés, mais le résultat d’interactions complexes entre l’océan et l’atmosphère. En identifiant ces mécanismes, la thèse fournit des bases pour mieux prévoir ces événements et comprendre leur variabilité dans le temps et l’espace.

Conclusion et perspectives : vers une meilleure résilience

La thèse de Carlo Destouches représente une avancée significative liée à la compréhension des pluies extrêmes dans les Grandes Antilles. En utilisant des données satellitaires, réanalyses à hautes résolutions (CHIRPS, NOAA OISST, ERA-5), elle éclaire les liens entre les conditions océaniques, les schémas atmosphériques et les précipitations extrêmes, offrant une vision plus claire sur le rôle de la dynamique océan-atmosphère dans la genèse des évènements climatiques extrêmes dans la région. Ces connaissances sont particulièrement précieuses pour Haïti, où les inondations causent des dégâts considérables.

Pour ce qui s’agit de l’avenir, plusieurs perspectives se dégagent :

Amélioration des prévisions météorologiques : Les résultats peuvent être intégrés dans des modèles de prévision pour anticiper les pluies extrêmes avec plus de précision, permettant de renforcer les alertes précoces sur les fortes précipitations (ex. les régimes de temps sec sont à surveiller) ;

mélioration des prévisions météorologiques : Les résultats peuvent être intégrés dans des modèles de prévision pour anticiper les pluies extrêmes avec plus de précision, permettant de renforcer les alertes précoces sur les fortes précipitations (ex. les régimes de temps sec sont à surveiller) ;

Adaptation au changement climatique : Avec des océans plus chauds, les pluies extrêmes risquent de s’intensifier. Cette recherche peut guider les stratégies d’adaptation et de gestion des risques ;

Collaboration régionale : Les Grandes Antilles partageant des défis climatiques similaires, les résultats de cette thèse pourraient encourager une coopération régionale dans la gestion des risques ;

En conclusion, le travail de Carlo Destouches est un pas vers une meilleure compréhension des pluies extrêmes, un enjeu vital pour Haïti et les Grandes Antilles. En combinant science et technologie, il ouvre la voie à des solutions concrètes pour protéger les populations et renforcer la résilience face aux défis climatiques.

Pr Evens Emmanuel 

ERC2-UniQ / LMI-CARIBACT

Pôle Haïti-Caraïbe Haïti Sciences et Société (HaSci-So)

Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)

E-mail : evens.emmanuel@uniq.edu