Il est difficile d’écrire un éloge en faveur de Monseigneur Willy Romélus à la première personne. C’est comme s’approprier du personnage de manière égoïste. Cet homme-baobab a couvert de ses branches tellement de générations que ce témoignage que je livre aux lecteurs du Nouvelliste pourrait être aussi celui de milliers d’autres Haïtiens. Mon humble personne se prête néanmoins à cet exercice délicat. Je suis persuadé que plusieurs de mes compatriotes trouveront dans mon propos leur propre reconnaissance, leur propre histoire commune avec l’« évêque-courage », comme l’a surnommé Paul Déjean.
Mon plus lointain souvenir de Monseigneur Romélus remonte sans doute vers la fin des années 80. Je devais avoir 10 ou 11 ans. On inaugurait le nouveau bâtiment de l’école Frère Paulin de Jérémie. La direction de l’école avait organisé un concours de rédaction à cette occasion. Mon texte a été reçu premier de sa catégorie. Ce jour-là, après la lecture de mon œuvre devant un public fleuri d’officiels, d’enseignants, de parents et de camarades, j’ai été invité à saluer les dignitaires présents, y compris l’Evêque de Jérémie. L’homme était svelte et souriant. Il me tendit une main ferme et me félicita. Le prix qui m’a été décerné ce jour-là m’a remarquablement comblé, mais ne représentait rien par rapport à la poignée de main que j’ai échangé avec Monseigneur Romélus, dont la renommée ne laissait personne indifférente.
Pour nous qui étions enfants à l’époque des grandes revendications démocratiques d’après-Duvalier et qui étions échaudés des nouvelles abruptes de la politique haïtienne, cette voix était assez familière. Pour ma part, j’avais déjà cette conscience que la voix de l’Evêque de Jérémie était un baume face aux tribulations d’un peuple aux abois. C’est comme si je revoyais encore les adultes de mon quartier accrochés à leurs récepteurs à l’heure des bulletins de nouvelles sur Radio Soleil ou Radio Haïti se réjouissant de chaque prise de parole du prélat.
Cette période était marquée par toutes sortes d’embûches sur l’interminable route du Peuple Haïtien vers l’Etat de droit. Les violations graves des droits de l’homme, les tentatives réactionnaires, les assassinats et les massacres ont continuellement mis à mal les nouveaux acquis démocratiques. Monseigneur Romélus se faisait entendre, dénonçant l’injustice, l’exploitation et les coups bas contre les masses populaires. J’ai en souvenir cette période durant le coup de 1991 où il défiait ceux qui voulaient reprendre au peuple ce qu’il avait conquis de haute lutte. Ceux-qui aujourd’hui engrangent les dividendes des combats des générations d’avant pour le triomphe des libertés publiques ignorent bien souvent que sur la difficile route de ces conquêtes, Monseigneur Romélus, comme plusieurs autres combattants, a vécu la solitude et les persécutions. Ma génération a gardé l’amer souvenir de la persistance de ce temps où « il était venu le temps de se parler par signe » (Phelps). Aujourd’hui encore, hélas ! ce pays continue son ascension vers son interminable Golgotha, portant sur ses épaules sa lourde croix sous les yeux de ceux qui « soufflètent les fils pour se venger des pères » (Vilaire).
En outre, ce qui a surtout retenu mon attention dans le riche passage de Mnseigneur Romélus sur cette terre, c’est l’adéquation entre ses déclarations et ses réalisations sociales. Sa vie a été plus que celle d’un évêque. L’homme est un bâtisseur, un ciseleur de progrès. Les nombreuses œuvres qu’il a accomplies dans le domaine de l’éducation, de la santé et du développement ont placé l’Eglise catholique comme une véritable béquille de l’Etat dans la Grand-Anse. Je me souviens de la joie que nous avons eue quand en 1993 l’Ecole des Infirmiers(ères) Notre Dame du Perpétuel Secours ouvrit ses portes à Jérémie. Le nouvel établissement prit ses quartiers dans les locaux du Foyer Culturel des Jeunes, un complexe récréatif et culturel, encore œuvre de l’évêque à laquelle je dois mes débuts au théâtre. Pour une ville comme Jérémie, oubliée depuis des lustres par l’Etat port-au-princien atteint de myopie séculaire, des lueurs de civilisations se dessinaient enfin.
Quand j’ai terminé mes études secondaires au Collège Saint-Louis de Jérémie en 1995, l’Ecole Supérieure Catholique de Droit de Jérémie (ESCDROJ) venait d’ouvrir ses portes sous l’initiative de Monseigneur Willy Romélus et du Rév. Père Jomanas Eustache, ce dernier tout juste rentré de Rome où il venait de décrocher son doctorat en droit canonique. Moi qui ai fait toutes mes études classiques dans des écoles catholiques, je n’avais aucune hésitation à miser sur la réussite du nouvel établissement qui cohabitait avec la nouvelle école des infirmiers(ères) au Foyer Culturel de Jérémie. Le directeur et co-fondateur de l’ESCDROJ, le Docteur Eustache, a mené sa tâche avec une maestria remarquable, une discipline académique rigoureuse qui n’a pas manqué de réduire la bedonnante cohorte initiale à environ une petite trentaine de rescapés en fin de cycle. Mes études une fois achevées, j’ai été admis comme boursier à l’Université Catholique de Lyon pour ma première spécialisation. Monseigneur Romélus a tout mis en œuvre pour faciliter mon départ vers cette nouvelle aventure intellectuelle.
Le Père Eustache nous rapportait que Monseigneur Romélus suivait des cours de droit dans l’ancienne école de droit de Jérémie. Il n’a néanmoins pas pu achever ses études. À ce titre, je crois que les nombreuses promotions qui sont sorties de l’ESCDROJ constituent une belle revanche de l’évêque, lui qui a été si engagé dans la défense des droits de l’homme. J’aurais voulu lui dire aujourd’hui que chaque juriste sorti de son œuvre est l’aboutissement de son rêve. A défaut d’être un avocat du prétoire, Monseigneur Romélus a bien accompli sa mission d’avocat infatigable des plus faibles. Son audience s’est étendue au-delà des quatre murs d’un tribunal pour jaillir en écho à travers le monde.
Je m’en veux de n’avoir pas su suffisamment traduire à Monseigneur Romélus mon admiration et ma reconnaissance de son vivant. La dernière fois que j’ai eu la chance d’échanger avec lui c’était en 2020 à la Cathédrale Saint-Louis de Jérémie, cet écrin joyeux de mes souvenirs d’enfance, sévèrement frappé par le tremblement de terre d’août 2021. L’ESCDROJ commémorait ses 20 ans d’existence. Le prélat avait gardé sa vigueur, le même entrain et le même sourire radieux. Je ne l’ai pas vu vieillir. Parler de sa mort un jour est une idée que je préférais différer constamment. Dans mon esprit, Monseigneur Romélus, comme la place des Dumas ou le Pont Dumarsais Estimé, appartenait à la ville de Jérémie. Il était inconcevable d’imaginer l’un sans l’autre.
J’ai toujours eu un plaisir immense à écouter ses homélies, claires et vivantes, avec les mots justes. Si vous êtes croyant, quelle que soit votre confession religieuse, vous ne pouvez pas rester indifférent à la puissance spirituelle qui émane de cet homme simple, humble et respectueux.
L’Histoire retiendra que ce pasteur avait une dimension élevée de l’ouverture aux autres. Il avait sa foi, ses convictions. Mais sa disponibilité, son grand cœur, son attachement au bien et au progrès étaient au-dessus de toute appartenance religieuse, philosophique et politique. Les bénéficiaires de ses œuvres ainsi que ses collaborateurs étaient de tous bords : catholiques, protestants, vodouisants, francs-maçons ou athées. Je sais que beaucoup d’autres grand-anselais ont des témoignages similaires. Méthodiste depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours eu un attachement viscéral au temple de 1850 de la Rue Edmond Laforest, où Etzer Vilaire, l’illustre auteur des « Prédications d’une laïque », faisait jadis tonner ses sermons dont les échos vivants me sont parvenus grâce aux témoignages de Mr. Maurice Léonce, jeune centenaire parti trop tôt en 2024. J’ai en même temps collaboré aux œuvres diocésaines sous l’épiscopat de Monseigneur Romélus avec le sens du service à ma communauté : que ce soit à la Radio Tèt Ansam, à la Commission Justice et Paix ou comme responsable des Affaires Académiques de l’ESCDROJ. Les œuvres de Monseigneur Romélus ont toujours fait abstraction de l’appartenance des bénéficiaires et des collaborateurs. Le style Romélus est aussi un appel à l’humanisme, à la tolérance et à la fraternité humaine.
Il n’y a pas longtemps que je réécoutais certaines de ses déclarations diffusées dans les années 80-90, grâce aux archives sonores bien entretenues de l’Université de Duke, j’ai retenu deux éléments : ses prises de parole ont toujours une référence aux évangiles ; il n’exprime jamais de rancœur ou de haine contre ceux dont ils dénonçaient les exactions. Ces déclarations sont accompagnées d’une main tendue, d’un appel à la repentance et à l’unité. Malheureusement, il n’aura pas vu l’aboutissement de son rêve, où les sœurs et frères haïtien dans un élan de patriotisme renouvelé, pourront ensemble recoudre la casaque miséreuse de cette belle Haïti.
Monseigneur Romélus,
En cet instant où ton corps physique a été enfin déposé dans la crypte de cette cathédrale en bateau majestueux que tu voulais ériger entre la mer turquoise et les montagnes de notre cité bien-aimée, je vous dis MERCI ! Merci au nom de chaque bénéficiaire de tes œuvres, au nom de chaque ancien de l’ESCDROJ. Merci pour ces nombreux anonymes que tu as soutenus. Merci d’avoir vécu une vie pour les autres. Merci pour ton humanité et pour nous avoir enseigné la pédagogie de l’engagement citoyen en faveur d’une société plus juste et plus humaine. Merci de nous avoir appris à « espérer contre toute espérance ».
Comme tu as eu à le dire toi-même lors des funérailles de Jean Dominique, « moun ki fè byen pa janm mouri ». Toi non plus, tu ne mourras pas. Tu resteras à jamais dans nos cœurs et dans la mémoire endolorie de ce pays en proie aux roulis incessants du destin. Va te reposer dans la paix éternelle auprès de ton Dieu. Toi qui rêvais de nous voir un jour vaincre la peur de nos différences pour construire une nation juste et prospère, va dans la pleine lumière avec la conscience tranquille d’avoir semé le bon grain.
Genève, le 31 août 2025
Johel Dominique, PhD
Docteur en droit public
Fonctionnaire international
