L’esprit militaire en héritage

À un moment où Haïti est dans un chaos innommable, où les méthodes classiques d’analyse pour arriver à rendre intelligibles ses symptômes (frontières poreuses ou rigides, violence extrême des gangs, assassinat du président, absence de président, de Parlement depuis plusieurs années, faiblesse des institutions, occultation internationale…) s’essoufflent, des méthodes intuitives complémentaires peuvent être d’un certain apport pour aider à remonter le fil des forces désarmées d’Haïti (Derivois, 2025).

Par Daniel DERIVOIS
02 sept. 2025 — Lecture : 7 min.
L’esprit militaire en héritage

Des soldats des FAd'H

À un moment où Haïti est dans un chaos innommable, où les méthodes classiques d’analyse pour arriver à rendre intelligibles ses symptômes (frontières poreuses ou rigides, violence extrême des gangs, assassinat du président, absence de président, de Parlement depuis plusieurs années, faiblesse des institutions, occultation internationale…) s’essoufflent, des méthodes intuitives complémentaires peuvent être d’un certain apport pour aider à remonter le fil des forces désarmées d’Haïti (Derivois, 2025).

Parfois à travers les attitudes et la gestuelle d’un individu lambda à un moment donné de la chaine générationnelle, on peut avoir accès à un condensé d’histoires reçues en héritage, qui nécessitent un décodage, à transmettre aux nouvelles générations en perte et en quête de repères. Ma mère (Anne-Françoise Saint-Pierre, décédée le 25 septembre 2018 à 87 ans) était un individu lambda qui n’avait fait que des études primaires mais qui a su, à sa façon et malgré elle, véhiculer quelques traces de mon histoire d’Haïti.

Enfant et jusqu’à l’âge adulte, j’observais ma mère mimer la marche et le salut des militaires. Elle en était saisie non seulement lors d’événements importants (fête du Drapeau le 18 mai, fête de l’Indépendance le 1er janvier…) mais aussi de temps en temps dans la gestion de son foyer au quotidien. Cela nous amusait, enfants, de la voir soudainement se transformer en actrice de théâtre avec la cadence, le sérieux, la rectitude et l’élégance des militaires qui défilent, précédés et escortés de chevaux musclés, tout aussi élégants, dans l’ambiance d’une fanfare dont les sons de tambour et de trompettes résonnaient et scandaient aux quatre coins de la Cité. On avait l’impression d’une incarnation spontanée d’un esprit lointain au milieu du salon.

On disait même d’elle « madam sa a se leta » (« cette dame, c’est l’État ») tant, tout en ayant le sens de la mesure et de la réserve, elle aimait prévoir, planifier, diriger et faire régner l’ordre.

Je ne savais pas grand-chose de l’histoire de ses parents jusqu’à ce que ma curiosité de clinicien me pousse vers sa généalogie pour m’abreuver de quelques ingrédients de sa filiation militaire et paysanne, au cœur de l’histoire d’Haïti. Originaire de la commune de « Terre-Neuve », - on raconte que cette commune doit son nom au fait que des gens avaient découvert un nouveau territoire pour se cacher et échapper à la guerre – son père (Dantès Saint-Pierre) était un « grand planteur », en plus de sa passion pour la langue de Molière. Son grand-père, Beaugé Saint-Pierre, était cultivateur. Quant à son arrière-grand-père, Diogène Chéry Saint-Pierre, né de la rencontre entre une négresse (venue d’Afrique ou créole née sur place) et un français blanc, il était un général de l’Armée indigène, aux côtés de Jean-Jacques Dessalines.

L’esprit et la vocation militaires résonnent aussi du côté de sa grand-mère, Béjantine Jean-Baptiste (femme de Beaugé Saint-Pierre), dont les quatre frères étaient tous militaires.

J’ai donc compris nettement plus tard que l’expérience militaire de ses parents, grands-parents et grands-oncles avait imprimé son éducation et avait contribué à la femme au foyer qu’elle était devenue pour faire autorité sur les douze enfants du foyer. J’ai compris aussi plus tard pourquoi j’avais, à un moment donné, cette irrésistible envie de m’inscrire à l’Académie militaire avec un profond désir de me spécialiser dans la psychologie militaire.

Comme presque tous les Haïtiens, nous sommes quelque part descendants de militaires, de combattants pour la liberté, la dignité et l’ordre dans la gestion des affaires de la Cité, des familles et des institutions. La guerre de l’Indépendance relève de l’histoire et de l’esprit militaires, elle n’a pas donné lieu qu’à 1804, elle a forgé certains esprits d’endurance, capables de voir et de transmettre, par-delà les générations, un certain élan aux « rejetons de la mondialité » (Derivois, 2020).

Hélas, faute de courroie de transmission fiable et durable de l’histoire d’Haïti, faute d’élaboration des traumatismes de la Terre et de la guerre, l’héritage se perd soit dans un « complexe d’indépendance » (Bijoux, 2011) qui fait du 1er janvier 1804 un événement-écran étouffant le long travail et le processus d’affranchissement des esprits, soit dans l’agressivité gratuite, la dévalorisation de soi, la cupidité et la duperie, savamment décrites aussi par le psychiatre haïtien Legrand Bijoux sous forme de Complexes du Tigre, du Marsoin ou de la Pintade sauvage (Bijoux, 1997).

Mais en dépit de ces « Mœurs qui blessent un pays » comme le dit Legrand Bijoux, d’autres canaux comme le corps prennent la relève de relais de l’expérience. Le corps de l’esclave ne garde pas en mémoire que les traces traumatiques de l’esclavage et de la colonisation, il stocke aussi les mécanismes et les systèmes de défense face aux atrocités de l’Histoire. Certaines chorégraphies du groupe musical de konpa « Tabou Combo » mimant sur scène les chaines de l’esclavage sur les habitations coloniales, en témoignent. Quelque chose se transmet dans les esprits mais aussi dans les gènes, les tensions musculaires, les mouvements du corps qui accompagnent le circuit nerveux et psychique de l’expérience traumatique et de défense vers la prise de conscience de l’héritage complet.

Le corps-mémoire de l’esclave et de ses héritiers est imprimé de traces de tortures qui, non élaborées, peuvent produire des répliques symptomatiques dans les familles comme les enfants « restavèk » (placés et souvent maltraités, en domesticité) ou la violence gratuite dans la société. Cependant, le corps-mémoire est aussi doté de traces de résistance et d’allure élégante de redressement vers la liberté et la paix. Ainsi en est-il de l’esprit militaire qui a traversé nombre de générations d’Haïtiens malgré les obstacles idéologiques, géopolitiques, les traumatismes non nommés ni traités qui ont entravé, et entravent encore, le processus d’indépendance psychique du peuple haïtien. La milice parallèle des « tontons macoutes » des Duvalier ainsi que la suppression des Forces armées d’Haïti en 1995 ne doivent pas faire oublier la portée, la longue durée et la puissance de l’esprit militaire pour les héritiers d’Haïti, en Haïti et ailleurs.

L’Armée a été abolie en Haïti mais les traces de l’esprit militaire sont encore là, qui cherchent réincarnation. Ni bourreau ni victime (Avril, 1997), l’esprit militaire nécessite d’endosser une posture pacifique (et non pacifiste), d’autorité (et non d’autoritarisme) qui rime avec responsabilité au service de l’Humain (De Villiers, 2018).

Aujourd’hui, Haïti a besoin de l’esprit militaire pour sinon remettre de l’ordre dans la pensée post-catastrophe et dans les actes, du moins « structurer le chaos », pour reprendre la belle formule de mon ami pédopsychiatre Jonathan Ahovi (Derivois, 2020). L’esprit militaire est en amont et au-delà de l’institution militaire elle-même. Il est question de discipline, de rigueur, de persévérance et de constance au service de la paix et du vivre-ensemble avec soi-même et avec les autres.

Au moment où j’écrivais des bouts de ce texte en faisant la queue, comme un soldat, au supermarché, mon fils me dit : « Papa, regarde ce monsieur, il a la même casquette de militaire que toi. » En effet, son observation m’a sorti de mon état onirique et m’a rappelé cette casquette (vert militaire) sur ma tête. Je me dis qu’il y a quelque chose qui se transmet et est perçu/reçu par l’observation des postures corporelles, par l’intuition, parallèlement aux canaux classiques de transmission comme l’école, l’éducation. J’avais observé ma mère imiter la marche et le salut militaires. Mon fils a repéré cette casquette sur ma tête alors que j’étais en pleine connexion spirituelle et intellectuelle avec ma mère, dans mes pensées et souvenirs.

Je me dis que chaque Haïtien, où qu’il soit, devrait peut-être renouer avec l’esprit militaire des ancêtres, celui d’un Toussaint Louverture, d’un Jean-Jacques Dessalines, d’un Jean-Jumeau, d’un Anténor Firmin, ce souffle militaire qui a rendu sa liberté et sa dignité à l’humanité piétinée, en Haïti comme ailleurs. Il va de soi que la transmission de cet héritage relève d’une posture éducative sur la longue durée, qui ne doit négliger aucun canal de transmission, de réception et de redistribution de l’énergie créatrice.

Plutôt que d’attendre – ou en même temps que d’attendre – que les méthodes et les solutions au chaos haïtien ne viennent que des têtes qui se veulent ou se pensent pensantes, il est nécessaire d’observer – ne serait-ce que dans l’après-coup – des individus lambda, de s’inspirer de leurs ressources discrètes, et de renouer avec l’esprit des paysans et paysannes, véritable réservoir de vie et de renaissance pour les forces désarmées d’Haïti dans le chaos actuel.

Daniel DERIVOIS, Ph.D., psychologue clinicien, professeur des Universités en psychologie et psychopathologie à l’Université Bourgogne Europe (France), professeur associé à l’Université Laval (Québec).

Références bibliographiques

Avril, P. (1997). Vérités et révélations. L’Armée d’Haïti, bourreau ou victime ? Tome 3. Bibliothèque nationale d’Haïti.

Bijoux, L. (1997). Des mœurs qui blessent un pays. Haïti. Média Texte. Bibliothèque nationale d’Haïti.

Bijoux, L. (2011). Le complexe d’indépendance. Éditions Fardin, Haïti.

De Villiers, P.  (2018). Qu’est-ce qu’un chef ? Fayard.

Derivois, D. (2025). Les forces désarmées d’Haïti. https://blogs.mediapart.fr/danielderivois/blog/160125/les-forces-desarmees-dhaiti

Derivois, D. (2020). Séismes identitaires, trajectoires de résilience. Une clinique de la mondialité. Chronique sociale.

31 Août/1er Septembre 2025