La toile a inflammé ces derniers jours avec un débat sur le problème crucial des déchets au Cap-Haïtien. Cette ville, classée deuxième du pays, gagne de plus en plus en importance par suite de la dégradation des conditions sécuritaires à Port-au-Prince, culminant avec la fermeture de l’Aéroport International Toussaint Louverture, le principal du pays, aux vols internationaux. Cette situation a hissé Cap-Haitien au rang de « hub » de niveau national, incontournable pour les vols internationaux vers l’Europe, l’Amérique du Nord, les Antilles ou Panama. Du même coup, cette nouvelle fonction l’expose aux regards curieux des visiteurs. Difficile alors pour celui ou celle qui observe la ville pour la première fois de ne pas être abasourdi devant l’amoncellement des déchets à chaque coin de rue. C’est sans doute ce qui a poussé l’artiste guadeloupéen Anthony Drew, en tournée en Haïti cet été, à exprimer publiquement sa déception, ce qui a été le point d’amorce du débat. Dans le débat public, les autorités municipales de la ville sont indexées comme les principaux coupables du désastre.
Mais, au-delà des commentaires fanatiques qu’on peut lire sur les réseaux sociaux, comment rationnellement faut-il aborder ce problème pour le comprendre et ainsi définir des solutions durables ? L’exercice mené ici est de montrer d’abord que le problème des déchets au Cap-Haitien est plus complexe qu’elle n’apparait au regard empirique et dépasse largement le niveau municipale (I). Nous souhaitons démontrer ensuite que, contrairement à une idée reçue, le défi des déchets du Cap n’est pas imputable à la pression démographique sur la ville (II). Le tout servira de prétexte pour défendre l’idée que, en fonction du principe de suppléance, nécessaire corollaire de la subsidiarité en matière de décentralisation territoriale, seule une décision d’Etat s’impose pour changer la donne (III).
Le problème des déchets du Cap dépasse le niveau municipal
Poser le problème environnemental de l’agglomération du Cap-Haitien en 2025 en ciblant la municipalité comme porte d’entrée c’est ne pas comprendre la notion d’échelle quand il faut poser un problème de ce genre, tant dans sa temporalité que dans sa spatialité. Le discours « mainstream » qui prévaut sur les réseaux sociaux se doit d’être balancé par un propos plus nuancé, plus savant, avec le recul que cela demande. Je réitère : le niveau municipal est dépassé depuis longtemps déjà pour résoudre ce problème.
Notons pour commencer que la tache urbaine du Cap-Haitien explose depuis au moins les deux dernières décennies, ce qui n’est pas différent pour l’agglomération de Port-au-Prince, Gonaïves ou les Cayes. Depuis 1982, l’Etat a compris la nécessité de créer le SMCRS pour s’occuper de la gestion des déchets pour l’agglomération de Port-au-Prince ; la décharge de Truitier dans la Commune de Cité Soleil a été créée en même temps (1 an plus tard) pour être le réceptacle des déchets générés par l’agglomération. Mais, aucune initiative étatique de ce genre n’a eu lieu pour Cap-Haitien : aucun site de décharge n’a été pensé pour recevoir les déchets générés par l’agglomération du Cap dont la superficie a plus que doublé en 20 ans, grignotant sur les Communes limitrophes de Plaine du Nord et Quartier Morin. Dans ces conditions, c’est la ville elle-même qui fait office de site de décharge pour ses propres déchets ; car, les habitants de la ville ou même les autorités municipales ne peuvent que déplacer les déchets, non les évacuer. Il en découle que le littoral, les berges et l’embouchure de la Rivière du Haut du Cap, deviennent le réceptacle final des déchets de plus en plus volumineux de la ville. Réflexe de survie, cette situation a même généré un commerce de déchets : des camions de déchets sont vendus à certains individus pour fabriquer des lopins de terre à vendre, sur les berges de la rivière du Haut du Cap ou sur littoral.
Dans le cas de Port-au-Prince, le SMCRS dont on a parlé ci-dessus a fini par être dépassé par la croissance effrénée de l’agglomération pour devenir presqu’insignifiant durant les dernières décennies. En conséquence, depuis les années 1990, le centre-ville de Port-au-Prince, le « mache anba », incluant Cité soleil, La Saline, tout le front de mer du bicentenaire jusqu’à Martissant (ce qui fait à peu près la taille de Cap-Haitien) n’a rien de différent du Cap-Haitien en termes d’insalubrités. La seule différence est que, contrairement au Cap, la forêt a repris tranquillement sa place aujourd’hui dans ces endroits désertés par leurs occupants à cause des bandes criminelles.
Toujours en guise de comparaison, les Communes de Delmas et de Pétion-Ville apparaissent virtuellement propres, non pas parce que le service de collecte des déchets y soit vraiment efficace, mais plutôt grâce à une topographie avantageuse. Le profil globalement en pente de ces communes offre l’avantage naturel d’un drainage total lors des averses et les eaux de ruissellement assurent généreusement la tâche d’évacuation des déchets vers l’aval. Ce sont donc les Communes de Tabarre, de Cité-Soleil et le Centre-Ville de Port-au-Prince qui servent de décharge aux habitants de Delmas. Ce n’est pas que les gens de Delmas et Pétion-Ville soient des « moun pwòp » et qu’en aval habitent les « moun malpwòp ». Loin de là. C’est qu’au contraire, Tabarre et Cité Soleil subissent les externalités négatives des progrès relatifs de Delmas et Pétion-Ville. Delmas a bétonné ses rues et construit des canalisations, ce qui augmente le taux de ruissellement et diminue corrélativement les taux d’infiltration. Il en découle, une augmentation accrue du risque d’inondation et surtout les « flash floods » dans les Communes situées en aval.
En 2017 a été créée par une loi du 21 septembre une « fausse couche » d’organisme autonome dénommé Service National de Gestion des Résidus Solides (SNGRS), placé sous la tutelle du Ministre de l’Environnement, auquel on a confié la compétence générale de collecte des déchets de toutes sortes à l’échelle nationale. Cela dit, depuis 2017, c’est le SNGRS qui devrait s’occuper des déchets au Cap-Haitien, de concert avec la municipalité et non l’inverse. Le SNGRS a d’ailleurs une Direction déconcentrée au niveau du Département pour remplir cette mission. Mais, aucun changement de cap n’a été ressenti. Il est opportun de souligner que le choix du MDE comme Ministère de tutelle du SNGRS dont la mission exige un dispositif considérable en termes d’équipements a été une démarche peu rationnelle. Le besoin d’équipement le destinait plutôt, comme son ancêtre le SMCRS, à être rattaché au MTPTC qui en est pourvu, contrairement au MDE qui est pauvre en équipements. C’est l’une des sources de faiblesse de cet organisme autonome.
Revenons à la question des sites de décharge. Il faut comprendre que la création de tels ouvrages exige une expertise et des dépenses qui ne peuvent être assumées que par l’Etat, et non par une Commune, particulièrement dans le contexte haïtien. Or, l’Etat haïtien n’a jamais pensé à construire un site de décharge pour le Cap. La première idée d’un site de décharge pour Cap-Haitien, Quartier Morin et Limonade n’a commencé à poindre que vers 2018. C’est ainsi que, après plusieurs périples pour déterminer un site pour le projet, un terrain d’une superficie de 40 hectares sur l’habitation de Mouchinette, 3ème section communale de Roucou, commune de Limonade, a été retenu pour la construction d’un centre de gestion des déchets solides, et a donc été déclaré d’utilité publique par arrêté présidentiel en date du vendredi 5 juin 2020. Mais, le site, dont les travaux de construction ont été financés par la BID, n’est pas encore opérationnel.
En bref, pour comprendre le problème de la gestion des déchets au Cap, il faut l’inscrire dans le temps long. La racine du problème vient de ce que l’agglomération s’est considérablement étendu durant au moins les 20 dernières années, devenant une métropole régionale influençant un « hinterland » de plus en plus large, générant des déchets de plus en plus volumineux et diversifié sans jamais savoir où les déverser. C’est une faute de l’Etat et non de la Commune.
Il faut saisir également le problème à une échelle territoriale qui dépasse le niveau local. Concentrer l'attention sur la seule échelle de l'agglomération c'est rater l'occasion de comprendre le problème et par la même occasion rater d'occasion de définir de solutions viables y relatives. D’après un rapport du PNUD (consultable ici), la production de déchets solides en Haïti est de 0.6 kg par personne par jour, ce qui équivaut à 6 600 tonnes de déchets générés par jour sur le territoire national par l’ensemble des 11 millions d’habitants. Or, le taux de collecte de ces déchets est évalué à seulement 12%, selon les estimations de la Banque mondiale, ce qui suggère qu’environ 5 808 tonnes de déchets s’accumulent quotidiennement sur le territoire national, notamment dans les grandes agglomérations, sans être collectés, stockés, valorisés ou détruits par les municipalités, les entreprises privées ou bien les organisations de la société civile.
Pour aller plus loin, des travaux savants ont déjà posé le problème environnemental du Cap-Haitien de manière plus large incluant, entre autres, des problèmes de déforestation, d’inondation et indiquer des pistes de compréhensions et de solutions. Si vous entrez sur google scholar le thème « gestion des déchets solides au Cap-Haitien », il sera étonnant de voir le volume des travaux déjà réalisés à ce propos. Les travaux suivants, triés parmi nombre d’autres non moins pertinents, peuvent être très utiles en ce sens :
Jean Louis, M., Crosato, A., Mosselman, E., & Maskey, S. (2024). Effects of urbanization and deforestation on flooding: Case study of Cap-Haïtien City, Haiti. Journal of Flood Risk Management, e13020. jfr3.13020 https://doi.org/10.1111
Lherisson, G. (2025). Cinquante ans de planification urbaine en Haïti : quel bilan ? In O. Dehoorne, J. Aragon Falomir, & K. J. Bouchereau (éds.), La fabrique de la ville caribéenne (1). Presses universitaires des Antilles. https://doi.org/10.4000/1423i
(PDF) SFD Promotion Initiative : Cap-Haïtien, Haiti
Decision support in sustainable management of household solid waste (HSW) of Cape Haitian (Republic of Haiti) | Aide à la décision dans la gestion durable des déchets solides ménagers (DSM) de la ville du Cap-Haïtien (République d’Haïti)
La pression démographique sur la ville n’explique pas le problème
Un certain courant du débat, porté par des Capois chauvinistes, soutient que le problème des déchets découle de la forte pression démographique sur la ville. Bien qu’il n’y ait pas de chiffres fiables sur le volume de la population actuelle de l’agglomération, un simple regard empirique suffit pour constater qu’elle explose réellement. Mais, là encore, la pression de migrants internes sur la ville n’est pas le problème. C’est plutôt le faible niveau de performance de la gouvernance territoriale, tant au niveau local qu’au niveau étatique, qu’il faut pointer du droit.
Pour appuyer le propos, notez que la population de Hong Kong est de 7,4 millions d'habitants et la majeure partie de la ville s'étend sur 75 km². Le quartier de Mong Kok, à Hong Kong, fait 130 000 habitants/km² ! Le Cap-Haitien pour sa part fait une densité d’environ 5,000 habitants par kilomètre carré (attention : chiffre peu fiable), soit 26 fois moins que Mong Kok (voir la source ici ) ! Pourtant, Hong Kong ne croule pas sous le poids des déchets – sachez que les habitants d’Hong-Kong produisent 10.000 tonnes de déchets par jour (voir la source ici). Donc, la densité n’est pas un problème en soi ; c’est la capacité à gérer la densité qui est tout l’enjeu.
La pression démographique à une incidence non seulement sur la densité démographique, mais aussi sur l’étalement de la ville. L’étalement urbain est un phénomène global qui affecte toutes les villes du monde. La transition urbaine est globale. Le site Statista rapporte en 2024 que plus de 57 % de la population mondiale vit en ville (voir ici), ce qui n’est pas différent des données onusiennes. Pour le Cap-Haitien, on ne peut pour l’instant que se contenter de l’observation empirique de ce phénomène. L’étalement de l’agglomération est évident sur les Communes de Plaine du Nord et de Quartier Morin ; mais, le phénomène n’est pas réellement monitoré par les décideurs en vue de l’exprimer en données chiffrées et constamment actualisées pour l’aide à la décision.
L’étalement d’une ville, comme sa densité, n’est pas un problème en soi ; il ne devient handicap que lorsqu’il se fait sans anticipation de l’Etat. C’est exactement le cas au Cap-Haitien et dans toutes les villes importantes de la République. Pourtant, en Haïti un outil important de planification urbaine existe depuis la « Loi du 29 mai 1963 établissant des règles spéciales relatives à l’habitation et à l’aménagement des villes et des campagnes en vue de développer l’urbanisme ». Il s’agit du PAEEV (Plan d’Aménagement, d’Extension et d’Embellissement des Villes). Cet instrument devrait permettre à l’Etat d’encadrer de manière précoce l’étalement des villes. Cet outil devrait être élaboré pour toute ville de plus de 2000 habitants par les soins du ministère des Travaux Publics (MTPTC) et du MICT. Garry Lhérisson rapporte que « bizarrement, en Haïti, toutes les études de planification urbaine réalisées depuis le début des années 1970, et ce jusqu’à 2017, ne font, aucunement, référence au PAEEV (source ici). Étonnamment, ce n’est que vers 2018, plus de 50 ans après, que l’Etat haïtien commence à s’intéresser au PAEEV pour certaines villes du Sud (Cayes, Jérémie, Beaumont, Dame-Marie…) et Port-au-Prince dans le cadre du Projet UrbAyiti financé par l’Union Européenne (voir ici). D’autres outils comme le permis de lotir et le permis de construire qui devraient être strictement appliqués par les municipalités sont négligés, ce qui est exacerbé par le silence de l’Etat. Un projet de développement urbain financé par la Banque Mondiale est en cours d’exécution au Cap-Haitien ; mais il est légitime de se demander si l’amélioration de la gestion des déchets sera un « outcome » de ce projet.
La solution : exercer la pression sur l’Etat pour mettre en branle le principe de suppléance
L’un des principes fondateurs de la décentralisation est la subsidiarité qui veut que les problèmes locaux soient résolus au premier chef par des décideurs locaux. L’autre versant de la subsidiarité est le principe de suppléance qui préconise l’intervention des décideurs d’un niveau de gouvernance supérieur à la place des décideurs locaux quand les capacités de ces derniers sont dépassées. Comme il s’avère aujourd’hui que la taille du défi des déchets au Cap-Haitien rend inopérant l’approche par la subsidiarité, le principe de suppléance doit rapidement entrer en jeu.
En effet, Cap-Haitien est un contraste frappant : c'est une grande Commune avec une petite municipalité. J'appelle « Petite Municipalité » une municipalité dépourvue des compétences techniques nécessaires et en effectif suffisant pour exercer efficacement les fonctions municipales. La taille de l’agglomération et la vitesse de son étalement exige depuis longtemps le renforcement institutionnel de la municipalité. Ce n’est pas le cas jusqu’à aujourd’hui. Par exemple, l’assiette fiscale de la Commune est très importante : le tissu bâti est considérable et il y a une concentration importante d’entreprises dans l’agglomération. Dans cette situation, les recettes de la patente et de la CFBB devraient être considérables. Au contraire, les recettes cumulées de ces deux impôts communaux sont très faibles par rapport à l’assiette disponible. En 2019, le Cap-Haitien est classé en 7e position en fonction des recettes fiscales, soit un montant de 55.2 millions de gourdes collectées (source ici), nettement insuffisant pour fournir efficacement des services publics de proximité dont la collecte et l’évacuation des déchets.
Le problème de la gestion des déchets au Cap-Haitien est franchement un symptôme local d’une pathologie d’échelle nationale. C’est d’abord l’expression de l’inefficience de la déconcentration territoriale de l’Etat qui impacte négativement sur les capacités municipales. Ensuite, cela traduit une méconnaissance sévère ou une non-application des principes de l’intelligence territoriale en Haïti. Pire, l’Etat haïtien n’a jamais adopté une législation adéquate et des politiques effectives de péréquation territoriale. Les Fonds du FGDCT sont-ils alloués en tenant compte des inégalités territoriales ? Le concept de justice territoriale a-t-il un sens dans la tête des décideurs ?
Arrêtons-nous sur la vérité suivante : la gestion des déchets implique des mesures politiques étatiques d’abord. Combattre les pollutions plastiques par exemple est un chantier d’Etat. Or, en Haïti, il n’y a pas réellement de taxes pigouviennes qui frappent les producteurs et importateurs de matières plastiques. Les brasseries, les producteurs d’eau en bouteille et en sachets, les importateurs de matières en plastique, entre autres, devaient être soumis, sur la base du principe pollueur-payeur, à une fiscalité dont la finalité serait d’internaliser les « externalités négatives » de leurs activités. Ces taxes serviraient à alimenter un fond destiné à la collecte et le recyclage de ces déchets.
En conclusion, ce n’est pas en changeant ou en remaniant un Conseil Municipal que l’on parviendra à résoudre le problème des déchets du Cap. La municipalité, avec ses capacités actuelles, sera toujours impuissante face à l’ampleur du défi. L’Etat doit intervenir impérativement.
Références web
https://partir.ouest-france.fr/magazine/manille-et-hong-kong-ou-les-deux-endroits-les-plus-densement-peuples-au-monde-cest-linfo-du-jour/
https://www.cap-haitien.ht/presentation-de-la-ville-du-cap-haitien/
undp-ht-La gestion des dechets solides en Haiti_une analyse exploratoire.pdf
Inédit à Hong-Kong : une île artificielle pour traiter les déchets – Trait d'Union
Microsoft Word - Draft de l'article budgets locaux
La gestion des déchets solides en Haïti : une analyse exploratoire | Programme De Développement Des Nations Unies
Decision support in sustainable management of household solid waste (HSW) of Cape Haitian (Republic of Haiti) | Aide à la décision dans la gestion durable des déchets solides ménagers (DSM) de la ville du Cap-Haïtien (République d’Haïti)
« Les principales villes du pays devraient être classées en fonction de leurs population et recettes fiscales », propose Kesner PharelDernières nouvelles d’Haïti : Politique, Sécurité, Économie, Culture.
