L’Organisation des États américains peut-elle jouer un quelconque rôle dans la recherche d’une issue à la grave crise dans laquelle notre pays se trouve plongé aujourd’hui? En présentant sa « feuille de route pour venir en aide à Haïti », le nouveau Secrétaire général de l’OEA, le Surinamien Albert Ramdin, y croit dur comme fer. Et a l’air de prendre très au sérieux le rôle retrouvé de l’organisme hémisphérique comme interlocuteur privilégié dans la recherche d’une solution au problème haïtien, après avoir été un temps, en raison justement de ses récents échecs, évincé au profit de la Communauté caribéenne (CARICOM).
Aiguillonnée en cela par une administration américaine des plus haïtianophobes, l’OEA, pour paraphraser l’éditorialiste du quotidien Le Nouvelliste, Frantz Duval, va d’une « feuille de route, à une autre ». Soit dit en passant, des feuilles de routes aussi brouillonnes et médiocres que ses copies sur Haïti par le passé. Rédigées dans une telle urgence que l’OEA ne songe même pas à consulter des « autorités » haïtiennes, « laissées en rade », déplore Duval. Et d’ajouter : « L’OEA navigue seule ». Que peut donc renfermer ce nouvel activisme inopiné de l’OEA? Que peut-elle nous apporter aujourd’hui que nous ne sachions déjà? Franchement!
Le « ministère des colonies américaines »
Il existe une abondante littérature académique et journalistique qui démontre de manière convaincante comment, fondée en 1948, dans le contexte de l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique, l’OEA s’est vite muée en un des instruments les plus efficaces et redoutables de la projection géopolitique de Washington dans les États de l’Amérique latine et des Caraïbes, qui ont rejoint l’organisation, les uns après les autres, à mesure qu'ils acquéraient leur indépendance entre les années 1960 et 1980. Par exemple, il n’échappe à personne qu’un pays comme le Canada, qui n’a rejoint l’OEA que depuis 1990, ne se contente le plus souvent que d’y présenter une version modérée de la ligne défendue par la Maison Blanche.
Rien d’étonnant dès lors si, en 1962, Cuba est expulsé de l’OEA en vertu d’une résolution des plus iniques, au motif tout aussi ridicule que « l’adhésion de tout membre de l’OEA au marxisme-léninisme est incompatible avec le système interaméricain ». En revanche, nous sera-t-il donné de constater, aucune des dictatures militaires latino-américaines, dont celle sanguinaire des Duvalier de 1957 à 1986, ne sera écartée de l’organisation, et cela malgré les innombrables dénonciations bien documentées par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) des atrocités commises par plusieurs gouvernements dans les années 1970.
De même, si, à partir des années 2000, à la faveur de l’arrivée de la gauche au pouvoir de plusieurs pays de la région, plusieurs avancées significatives conduiront à un amoindrissement de l’emprise américaine sur l’OEA, ce dont peut rendre compte sa Résolution de 2009 déclarant « sans effet » l’expulsion de Cuba, l’organisation demeure néanmoins largement un outil privilégié par Washington dans sa lutte farouche contre les forces progressistes et anti-impérialistes en Amérique latine et dans les Caraïbes. D’où, à l’instar de Fidel Castro, la gauche et les intellectuels de gauche continuent de voir l’organisation comme le « ministère des colonies des États-Unis » dans la région.
La politisation de l’OEA en Haïti
Haïti, qui à nouveau est en train d’embrasser l’OEA, la tête comme enfouie dans le sable, l’a pourtant appris à ses dépens. En effet, quel crédit peut y revendiquer aujourd’hui une organisation dont les États-Unis, par l’entreprise des Clinton (Bill et Hilary), se sont servis en 2010 pour falsifier les résultats de l’élection présidentielle et porter au pouvoir le très peu recommandable Michel Martelly avec son PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale), formation politique dont il est largement reconnu que le règne (jusqu’à aujourd’hui, dans une certaine mesure) a jeté les bases de plus d’une décennie d’une corruption gouvernementale massive et presqu’inédite, de patronage des gangs et de trafic de drogue et d’armes, dans l’indifférence scandaleuse de l’OEA.
Si l’OEA et ses patrons étaient sincères dans leur nouvel engagement déclaré à « aider » à trouver une solution à la crise en Haïti, ils renonceraient d’abord à leurs efforts en vue d’occulter le rôle qu’ils ont joué, en complicité avec les acteurs haïtiens à leur solde, dans l’orchestration du chaos actuel. Dans le cas de l’OEA tout particulièrement, remettre en question ce silencement signifie également interroger son récit émergent axée sur l’idée « d’aider », qui suggère que les Haïtien.nes ont, en premier lieu, été les instigateurs de la crise, alors même que nous subissons plutôt les conséquences désastreuses des politiques internationales erratiques que l’OEA a contribué à nous imposer contre notre gré.
Certes, les diplomates étrangers accrédités en Haïti peuvent pour la plupart, à n’en pas douter, être de bons professionnels et de bons amis d’Haïti. Certains en ont même parfois une conception rigoureuse et conforme à l’éthique diplomatique, respectueuse de l’intérêt national et de la souveraineté nationale. Peut en faire foi l’exemple du Brésilien Ricardo Seitenfus, dont les récents ouvrages sur Haïti constituent un cinglant réquisitoire contre le travestissement de l’aide internationale et les ingérences étrangères néfastes. Cela dit, une organisation internationale comme l’OEA n’est en aucun cas une entreprise individuelle mais collective et son travail ne peut être apprécié qu’en tant que telle. Or, à ce prisme, l’OEA, un des symboles nuisibles du néo-impérialisme occidental, est sans conteste à l’origine et au cœur de presque tous nos malheurs contemporains. Pour ainsi dire, l’OEA ne devrait être prise au sérieux que si elle abandonnait son récit émergent axé sur l’aide pour commencer à parler de justice et réparation pour les torts et dommages incommensurables causés à Haïti par la politisation faite d’elle par certains gouvernements nationaux puissants.
Du déjà vu
En ce qui nous concerne, ignorer les leçons d’une histoire si récente ne serait pas seulement une grave erreur, mais relèverait de quelque chose de l’ordre d’une coupable trahison nationale. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’une organisation internationale est toujours « au mieux inutile et au pire nuisible ». Mais, en vérité, je vois mal comment, l’OEA, l’une des organisations les plus discréditées dans notre hémisphère pour ses basses œuvres (au Venezuela, en Bolivie et dans tant d’autres pays), financé majoritairement par les États-Unis et dont le siège du Conseil permanent se trouve à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche, peut se mettre dans le siège du conducteur en tant que principal interlocuteur. Il n'est même pas très clair pour moi que ses représentants, parmi les plus décriés dans notre hémisphère, à l’instar de ceux des principaux acteurs occidentaux influents en Haïti, devraient même être de la conversation.
C’est d’ailleurs en ce sens qu’on peut regretter que les « bons offices » de l’OEA, commandités par les États-Unis de Donald Trump, n’aient pas interpelé davantage la presse haïtienne qui avait là une belle occasion d’exposer sur écran géant l’éventail complet de toutes les récentes forfaitures de l’organisation contre la démocratie haïtienne à la solde des puissances occidentales, et en particulier des États-Unis, et d’une frange de l’oligarchie nationale rétrograde. En comparaison de ce qui se passe dans la plupart des démocraties libérales, les médias haïtiens ne donnent malheureusement qu’une image raccourcie, voire édulcorée, du trafic d’influence international mené en Haïti pour la déstabiliser.
Vis-à-vis des voix critiques de la société civile, la presse haïtienne ne montre pas le même souci qui conduit souvent les médias à ne pas manquer la moindre déclaration des représentants de l’international -au moins dès lors qu’elle atteint un niveau de notoriété dans l’opinion. À l’inverse, ceux-ci ignorent parfois tout simplement les voix morales et légitimes et les positions critiques envers les ingérences étrangères dès que ces positionnements ne sont pas du genre à réjouir le pouvoir en place et les tuteurs étrangers. Dans ce refus de dénoncer les récits officiels et les scandales, on peut dire que la presse et les élites haïtiennes font preuve d’une pusillanimité peu courante dans les pays de la région.
Certains médias et intellectuels haïtiens à la solde du pouvoir et de l’international qui font la généalogie du problème haïtien l’altèrent souvent pour leur plaire, même lorsqu’il s’agit d’histoire récente. En cela, bien que les principales victimes de leurs actions subversives, nous sommes encore pires que les analystes et acteurs occidentaux eux-mêmes. De même, nos élites ne cherchent pas à remettre en question systématiquement les récits officiels étrangers, souvent partiels à dessein. Les journalistes, les analystes et les intellectuels ne peuvent pas se contenter de couvrir l’actualité de la crise et ses conséquences. Ils doivent plutôt faire un travail de généalogie afin de remonter aux causes profondes de nos maux, ce qui permettrait de mieux fixer les responsabilités. Celles-ci feraient clairement ressortir que la meilleure façon pour l’OEA et ses patrons d’« aider » Haïti est de ne pas chercher à l’aider.
*Roromme Chantal est professeur de science politique et spécialiste des relations internationales et de la Chine à l’École des hautes publiques de l’Université de Moncton au Canada.
