Très cher Bâtonnier,
Depuis ce 28 août 2020,
où l’on vous a arraché à la vie,
le pays n’est plus le même.
Le droit s’est éteint,
et la justice, votre compagne de toujours,
a rendu son dernier souffle.
Vous disiez aimer ce pays.
Ce pays vous a trahi.
À la hauteur de votre foi,
il vous a répondu par des rafales automatiques.
Et depuis, c’est l’hécatombe.
La République danse sur des cadavres
et virevolte sur des mares de sang.
Port-au-Prince n’est plus une ville: c’est un cri.
Un cri étouffé sous les flammes,
où 85 % de cette capitale est livré aux seigneurs du chaos.
Plus de 1,3 million d’haïtiens, dont moi-même,
ont été déplacés de force, déracinés et abandonnés.
Le droit a déserté la cité.
La loi se cache sous les lits des magistrats.
Notre Barreau, jadis flambeau du droit et rempart des libertés,
est devenu un mausolée.
Bâtonnier Dorval, depuis votre départ forcé vers l’au-delà,
la situation est devenue tragique.
Plusieurs de nos confrères vous ont rejoint,
non dans la lumière du savoir,
mais dans le silence des tombes :
Me Patrice Michel Derenoncourt, Me Roberson Louis,
Me Patrick Lolo, Me André Charléus…
Et votre dossier, Docteur ?
Un cercueil scellé dans la cire de l’indifférence.
Aucune avancée. Aucune lumière.
Le système justiciaire est devenu un théâtre d’ombres,
manipulé par des marionnettistes mafieux.
L’impunité trône en cravate, arrêtés et décrets à la main.
Elle voyage en business class aux frais du Trésor,
signe des contrats douteux pour des décennies
avec des compagnies fantômes,
tandis que le peuple meurt de faim ou de balles perdues.
Haïti est aujourd’hui un mirage inversé :
l’enfer à ciel ouvert,
et l’espoir, enfoui dans les ténèbres.
Les vivants envient les morts,
et les rêves se transforment en cauchemars quotidiens.
Votre rêve d’une République debout,
d’un droit vivant et d’une Constitution respectée,
est piétiné chaque jour.
On réforme les lois à coups de cocktails Molotov.
Le référendum se prépare
sous l’ombre des fusils d’assaut.
Les chefs de gangs ne se cachent plus.
Ils paradent dans les rues,
se pavanent sur les ondes et les réseaux,
protégés et appuyés par ceux-là mêmes qui prétendent reconstruire le pays.
Et pendant ce temps, nos policiers sont assassinés,
ou fauchés par des drones errants.
Ici, Maître, être honnête est une malédiction.
On vous tue si vous parlez,
on vous oublie si vous vous taisez.
La vérité est un crime.
Le mensonge, un ministère.
Ce pays devient un recyclage de l’échec.
Les incompétents, les traîtres, les vendeurs de patrie,
les trafiquants d’organe et de drogue sont célébrés.
Les justes sont assassinés ou exilés.
Les compétents, intègres et dignes sont enterrés.
Le système judiciaire est devenu cannibale :
il relâche les assassins,
même ceux liés aux groupes armés,
et enferme les pauvres pour des infractions mineures.
Ceux sanctionnés par les Nations-Unies,
les États-Unis ou le Canada
sont escortés dans de grosses cylindrées.
Et vous, professeur et illustre défenseur du droit ?
Vous, dont les mots portaient le feu de la vérité et de l’éthique…
Aujourd’hui, votre nom est gravé
sur les lèvres brûlantes des étudiants,
et sur les murs fissurés de la Faculté.
Mais le pouvoir, lui, vous a effacé.
Effacé comme une tâche gênante
sur la robe noire de la corruption.
Un peuple exilé chez lui
Un Président exécuté chez lui,
et un Bâtonnier assassiné chez lui.
Mais nous refusons de vous trahir, Docteur Dorval.
Nous refusons d’admettre que votre assassinat ne soit qu’un chiffre de plus.
Non. Votre sang, votre combat, votre voix
circulent encore dans nos veines.
Nous refusons l’amnésie.
Nous écrivons. Nous crions. Nous protestons. Nous résistons.
Même à genoux,
nous portons vos mots comme des torches dans les ténèbres.
Reposez, illustre Bâtonnier.
Mais pas dans le silence.
Pas dans l’oubli.
Reposez pendant que nous exigeons encore justice.
Marckenzi DENIS
Avocat au Barreau de Port-au-Prince
M2DIEDF – Citoyen engagé et indigné
denismarckenzi@yahoo.fr
denismarckenzi056@gmail.com
