L’Université d’État d’Haïti en 2025 entre mission, crise et défis

Pour la première fois de son histoire, l’Université d’État d’Haïti (UEH) est dirigée par trois personnalités qui, outre leur expérience avérée dans l’administration universitaire, sont dotées du plus haut grade académique (le doctorat) dans leur discipline respective.

Robert Arisma
22 août 2025 — Lecture : 13 min.
L’Université d’État d’Haïti en 2025 entre mission, crise et défis

Le Conseil exécutif de l'UEH

Pour la première fois de son histoire, l’Université d’État d’Haïti (UEH) est dirigée par trois personnalités qui, outre leur expérience avérée dans l’administration universitaire, sont dotées du plus haut grade académique (le doctorat) dans leur discipline respective. Le recteur Dieuseul Prédélus est un ancien directeur de l’École normale supérieure (ENS). Le vice-recteur aux Affaires académiques, Predner Duvivier, est un ancien vice-doyen aux Affaires académiques de la faculté d’Agronomie et de Médecine vétérinaire (FAMV). Le vice-recteur à la recherche, Jacques Blaise, ancien doyen de la FAMV, vient d’ajouter un troisième mandat à son palmarès de vice-recteur.

« Transformer l’Université d’État d’Haïti en un centre d’excellence capable de répondre aux besoins de la société haïtienne à travers des pratiques modernes, innovantes et ouvertes sur l’universel », est une promesse de campagne résumant la vision du recteur qui vient de traverser le cap de ses cent jours. Dans une conjoncture aussi difficile que celle créée par la violence des gangs, les dirigeants doivent faire appel à leur expérience et leur compétence stratégique s’ils veulent se colleter aux défis du moment et exécuter les orientations et objectifs de leurs plans d’actions.

Entre autres préoccupations : les étudiants de la capitale sont à la rue, les facultés vandalisées, les décanats confrontés à l’absence d’enseignants et de membres du personnel administratif forcés de laisser le pays. Comment l’institution va-t-elle pouvoir exercer ses fonctions dans un climat aussi asphyxiant ? Pour avoir une idée de l’ampleur des défis, Haïti-Observateur dresse un état des lieux de la situation actuelle à l’UEH.

Des fonctions de l’UEH

Institution autonome et indépendante tel que consacré par la Constitution de 1987, l’UEH bénéficie d’un triple avantage. Elle est d’un côté, la plus ancienne institution d’enseignement supérieur du pays (respectivement établie par décret-loi du 27 décembre 1944 et élevée au rang d’Université d’État par décret le 16 décembre 1960). Elle est aussi dotée du plus grand effectif d’usagers. Elle est enfin la plus territorialement étendue. Le devoir de justifier son respect de la mission sociale qui lui est confiée est alors la contrepartie à payer.

Les dirigeants actuels portent la lourde responsabilité d’un défi énorme à relever : répondre aux attentes de la population en général et de la communauté universitaire en particulier. Il leur importe donc de répondre aux exigences des sacro-saintes fonctions d’enseignement, de recherche et de service à la communauté et permettre à l’institution de rester compétitive.

Le volet enseignement

L’UEH compte actuellement un effectif avoisinant 2000 professeurs pour environ 30 000 étudiantes et étudiants affectés à des structures (facultés, instituts et écoles) localisées physiquement à travers six départements géographiques. Malgré son âge, l’institution souffre encore de l’absence d’un cadre juridique et institutionnel formel. Elle est jusqu’ici régie par des Dispositions dites transitoires adoptées depuis 1997. Chaque faculté, de Port-au-Prince ou des provinces, suit un régime académique différent. Malgré la velléité de réduire les doublons, de nombreux étudiants continuent de fréquenter deux, voire trois entités en même. On retrouve des cours comme la méthodologie,  la psychologie, l’économie dispensés par des enseignants d’horizons divers. Une majorité de structures bouclent la formation au niveau de la licence pendant que d’autres ajoutent à leur programme académique des cours de Master. Un unité d’études poste-gradué sans lien organique formel avec les facultés existe depuis près de deux décennies à côté d’autres formations fonctionnant dans le cadre de partenariats avec la France. Un héritage pesant et compliqué dans lequel de l’ordre est attendu.

Pour le deuxième et le troisième cycles, outre  les études post-graduées, l’UEH joue la carte de la coopération internationale. Une offre de bourses aux plus méritants, incluant des enseignants en formation continue, permet à l’institution de renforcer et de renouveler, au fil du temps, son personnel académique.

Un enseignement en mode virtuel

Depuis la dernière percée de la fédération des gangs armés en février 2024, aucune faculté de la capitale n’a réussi à conserver son local. L’administration centrale, dénommée le rectorat, a dû se démener pour trouver un moyen d’héberger provisoirement les onze entités.

Une bonne partie du budget de cette année est alors consacrée à la location. Le rectorat a déjà négocié quelques immeubles dans les périphéries du haut Delmas et de Pétion-Ville. Les seuls espaces jusqu’ici épargnés de la fureur des gangs. Dans la foulée, la Primature a annoncé, il y a de cela un mois, la récupération du local de la faculté de Linguistique appliquée (FLA) située à la rue Dufort. La FLA a été occupée, depuis mars 2024, par les déplacés de Carrefour-Feuilles et des environs du Champ-de-Mars.

Sur le plan général, l’enseignement est dispensé en ligne exclusivement. Pour une fois en Haïti, la communauté universitaire fonctionne en mode virtuel. « [S]ociété où les personnes ne se sont parfois jamais vues en chair et en os », selon les termes de Marie-Hélène Catherine Torres.   Cette « société de communication » est fondée sur l’usage presqu’exclusif de l’internet. Diverses plateformes comme Microsoft Teams, Moodle, Zoom et Instagram sont mobilisées, grâce à l’accompagnement de techniciens et ingénieurs en Technologie de l’information et de communication (TIC) pour pallier l’absence d’espace physique. Pour éviter les inconvénients liés à l’usage de tels supports, le rectorat envisage un plan d’installation gratuit d’internet en faveur des enseignants et des étudiants.

Vers un plan de carrière et une graduation unique

Visant les complaintes de professeurs à plein temps qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts à cause de la cherté de la vie, le vice-recteur aux Affaires académiques envisage de les intégrer dans un plan de carrière. Il s’agit d’un « facteur d’auto-motivation, de développement professionnel et de performance institutionnelle », indique un document émané du bureau du vice-recteur Duvivier. En réalité, moins du tiers de l’effectif des professeurs fonctionne avec un statut d’enseignant professionnel. Pour la plupart, ils sont médecins, ingénieurs, avocats, mais se contentent d’occuper une chaire universitaire pour des raisons diverses. Leur salaire vient d’ailleurs. Le plan de carrière vise à inciter à la constitution d’un corps enseignant animé d’un sentiment d’appartenance et apte à mieux accompagner les étudiants. Le salaire qui sera révisé à la hausse dépendra de facteurs divers tels le grade académique, l’ancienneté et les travaux scientifiques réalisés. Cette nouvelle initiative, qui inclura un nouveau budget de fonctionnement, devra aussi servir à réduire l’écart de traitement salarial entre professeurs de la même institution. Ce plan devrait entrer en vigueur à partir de l’année académique 2025-2026.

Comme grande première, le Conseil exécutif vient d’obtenir l’adhésion du Conseil de l’Université (structure chargée du contrôle des actions du Conseil exécutif) à son projet d’institutionnalisation des pratiques de graduation à l’UEH. Le principe de graduation unique, estime-t-on, vise à réguler une pratique qui projetait une image controversée de l’institution universitaire. Désormais, les diplômés des programmes de licence, de master et de doctorat auront droit à une cérémonie de collation de grade organisée par le rectorat au cours de la période de septembre à décembre de chaque année.

  Le volet recherche

La notion de recherche à l’UEH, et la réalité qu’elle implique, est tardivement intégrée dans le langage institutionnel. Pourtant, la recherche n’a jamais été totalement absente au niveau du pays. Elle dépendait quasi-exclusivement de chercheurs isolés travaillant, dans la majorité des cas, sous l’obédience d’institutions internationales et d’organisations non-gouvernementales. En clair, il s’agissait d’une recherche pirate commanditée et organisée suivant une logique mercantile. Le terrain vide s’est offert au plus offrant vu qu’il n’existait pas de politique nationale de recherche. Au niveau universitaire, la licence a constitué, jusqu’aux années 1990, le plafond des études. Une enquête datée de 2017, commandée par l’Ambassade de France, a montré que moins de 10 % des enseignants universitaires haïtiens étaient titulaires d’un niveau Master. Ce qui suppose que la masse critique légitimement douée de la capacité à produire des travaux scientifiques faisait défaut. Ajouté à cette pénurie de ressources humaines, aucun budget n’était alloué à cette branche.

 Dans un tel climat, hormis quelques exceptions, il était pratiquement impossible de parler de recherche. Une prise de conscience accompagnée de grands efforts a permis un démarrage au cours de la dernière décennie. En effet, le professeur Jacques Blaise fraie son passage depuis qu’il a été nommé directeur puis élu vice-recteur à la recherche. Son bureau pilote une structure qu’il entend dynamiser vers la production, la valorisation et la promotion de travaux axés sur des thématiques en lien avec les besoins identifiés. Un document cadre intitulé : « Proposition des règlements généraux de la recherche à l’UEH » établit les conditions de fonctionnement des centres et des laboratoires.

Une Commission a récemment été instituée en vue de la régularisation des publications scientifiques à travers les revues Recherche, Étude et Développement (sciences pures et appliquées) et Chantiers (sciences humaines et sociales). Son mandat consiste à réaliser la mise en ligne des  numéros existants, de lancer des appels à communication.

Des supports à la recherche

Aujourd’hui, outre la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire, la Faculté de médecine, de pharmacie et de biologie médicale, à la Faculté d’Ethnologie (FE) et la Faculté de linguistique appliquée, il existe des laboratoires s’occupant de thématiques propres aux domaines de leur compétence. Les Éditions de l’UEH établies depuis plus d’une décennie, publient des ouvrages à comité de lecture, des actes de colloques ; reproduisent certains textes rares ou disparus. La Maison de la recherche a subi les contrecoups de l’insécurité et attend d’être rétablie dans ses activités de soutien aux chercheurs.

D’un autre côté, en mode incitatif, des prix d’excellence et des primes sont appliqués en faveur des contributeurs. Pour maximiser les chances de réussite de telles dispositions, le rectorat a opéré des changements à la tête de certaines structures.

Au niveau de certaines réalisations, on sait que de 2021 à 2024, la soupe au giraumon (soup joumou) et la cassave ont été inscrites sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. À l’annonce de la nouvelle de l’inscription, l’UEH a été présentée comme « partenaire technique » par le ministère de la Culture et de la Communication. Mais derrière cette appellation se cache l’essentiel du travail réalisé par l’institut d’Études et de Recherche africaine d’Haïti (IERAH) et la FAMV pour y arriver. En effet, c’est grâce aux travaux des étudiants dirigés par des professeurs de ces entités que cette reconnaissance a été possible, indique-t-on au niveau du rectorat.

Le volet service à la communauté et opportunités d’embauche

La fonction du service communautaire est peut-être une notion brumeuse attribuée par forfait à l’université en Haïti. De quels services parle-t-on en effet ? Personne, même les enseignants, n’en sait grand-chose. Pour cause, cette fonction ne figure pas dans certains documents de présentation de l’institution. « L’UEH est une institution publique d’enseignement supérieur. Elle rassemble une vingtaine de facultés et d’Instituts voués à l’enseignement et à la recherche », lit-on dans un document publié sur le site de l’institution. Parmi les onze entités hébergées dans des bâtiments de la zone métropolitaine, il y en a très peu qui semblent être concernées par cette fonction. L’une d’entre elles, la Faculté de médecine, de pharmacie et de biologie médicale, dépend du ministère de la Santé publique et de la population (MSPP) pour l’offre des soins de santé.

Il s’agit du volet sanitaire incluant les étudiants en service social (ou stage) à la fin de leur cycle d’étude. Ces derniers, avant la délivrance de leur diplôme, sont requis de fournir une année de services gratuits à l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH). Une autre, la Faculté d’Odontologie (FO) qui accueille des patients souffrant de problèmes liés à la dentition, fonctionne avec un très faible effectif (environ deux douzaines d’étudiants par promotion). De son côté, il existe à la Faculté des Sciences humaines (FASCH) une unité de formation continue et d'extension universitaire qui a organisé des séminaires destinés à des organisations non gouvernementales, des organisations communautaires, des membres d'institutions sociales, et organismes publics. Hormis ces exceptions, il n’y a plus aucun moyen de fournir de services à la communauté au moment où la crise sécuritaire frappe le pays de plein fouet.

Parmi les défis qui s’imposent au Conseil exécutif, se dessine le profil d’un grand besoin de renforcement de l’offre de  stages qui doit s’étendre aux finissants de toutes les entités indistinctement. La majorité des facultés délivre un diplôme de fin de premier cycle aux étudiants suite à la soutenance de leur mémoire de sortie. Ce cycle varie de trois à sept ans dépendamment de l’entité. Le mémoire qui donne accès au diplôme de licence est aussi un passeport pour l’administration publique ou privée quand ce n’est pas pour les organisations non gouvernementales.

C’est le cas, par exemple, des ressortissants de l’Institut national de Gestion et des hautes Études internationales (Inaghei), qui constituent environ 80 % des embauchés de l’administration publique haïtienne, selon un enseignant de cette structure. Certaines entités comme la Faculté des Sciences et la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire fournissent un tôt de diplomation considérablement élevé suivant l’algorithme de la demande de cadres dans les espaces d’emploi. Un enseignant de la Faculté de droit et des Sciences économiques de Port-au-Prince a déclaré, avec une pointe de vanité à ses étudiants : « Chaque dix ans, c’est vous que l’on trouve à la tête du pays. C’est vous de la FDSE de Port-au-Prince, que l’on trouvera comme Premier ministres, comme ministres et autres  autorités dans dix ans encore. »

Les finissants de l’École normale supérieure (ENS), quant à eux, se battent depuis plusieurs années avec le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) pour décrocher un stage ou une chaire d’enseignement dans un lycée. Le 2 octobre 2020, un jeune normalien, Grégory Saint-Hilaire, revendiquant son intégration dans l’enseignement public, est abattu à la barrière même de l’ENS. Les étudiants des facultés peu achalandées par le marché de l’emploi se débrouillent comme ils peuvent. Certains continuent à étudier passant d’une entité à une autre, d’autres s’inscrivent dans des programmes d’études avancées, d’autres encore deviennent policiers, enseignants d’écoles secondaires, journalistes, évangélistes, lorsqu’ils ne vont pas grossir les rangs des immigrés. L’étudiant qui a terminé ses études à une faculté de l’UEH ne peut pas compter sur son Alma Mater pour se faire caser quelque part. Aucun service de placement n’est encore inscrit dans l’agenda institutionnel.

Au cœur de la crise : les atouts de la décentralisation et  la coopération internationale

Vu son statut étatique, l’UEH se doit d’étendre ses tentacules et atteindre « le pays en dehors » qui envoie ses jeunes à la capitale au moment où 90 % de l’espace métropolitain est occupé par les gangs armés ? Il est quasi impossible d’étudier dans un tel climat. Circuler à Port-au-Prince devient très risqué. En guise de perspective, les provinces se présentent comme une alternative viable. Le séisme du 12 janvier avait d’ailleurs montré la voie, mais les décideurs nationaux sont réfractaires aux changements majeurs. Port-au-Prince, espace surpeuplé et pollué au-delà de toutes limites se fait de plus en plus dangereux.

Selon une note émise par l’unité de Communication de l’UEH, il est rapporté que le « Grand Sud » est dans le viseur du nouveau Conseil exécutif qui a effectué une tournée dans le Sud, la Grand’Anse, le Sud-est et les Nippes du 5 au 8 août 2025 en vue de « rapprocher les formations universitaires des jeunes de cette région. » L’objectif de la mission consistait, selon la note, à « identifier un site approprié pour l’implantation d’un campus universitaire. » Il s’agit d’un nouveau pas dans un cadre plus vaste d’augmentation des capacités de l’UEH. Le premier pôle existant en régions est l’Université Henri Christophe de Limonade. Cela fait déjà plus d’une décennie. Ce don de la République dominicaine compte aujourd’hui parmi les plus forts taux de diplomation à l’UEH.

Des secousses du 12 janvier 2010 à celles des gangs d’aujourd’hui

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a marqué un tournant dans l’expression de la solidarité internationale envers Haïti. L’UEH en avait largement profité pour augmenter son effectif d’enseignants dotés de diplômes avancés. De nombreux partenaires étrangers avaient apporté au pays leur soutien dans le cadre du slogan de l’époque annonçant un plan de reconstruction voire de refondation d’Haïti. C’était l’occasion tant attendue pour des dizaines d’étudiants d’effectuer des études de haut niveau à l’étranger. On a compté au nombre des contributeurs la France, le Canada, le Brésil, Taïwan, le Sénégal, la Belgique. La coopération interuniversitaire a donné lieu à une remarquable amélioration de la performance académique. Cela a servi à accroître à tous les niveaux le rendement des opérateurs pédagogiques.

En 2025, les causes de la débâcle sont différentes, l’environnement géopolitique aussi. Le cri de détresse d’Haïti n’aura pas le même écho sur le plan international. L’actualité est dominée par les guerres et les menaces de guerre. Les États-Unis et la France, par exemple, sont trop préoccupés par l’Ukraine et Israël pour inscrire Haïti dans l’ordre de leur priorité. Comment dénouer ce nœud gordien et susciter la confiance chez les partenaires nationaux et internationaux tout en maximisant les chances de succès face aux défis actuels ? Voilà l’essentiel des défis qui jonchent la trajectoire du mandat de l’actuel Conseil exécutif.

Robert Arisma, PhD. Coordonnateur du GRASLang, membre du GRUCH, professeur à l’UEH.