Sécurité et élections : l’art de fouetter son cheval mort (fin)

Emmanuel RICHEMOND, MAP
18 août 2025 — Lecture : 9 min.
Sécurité et élections : l’art de fouetter son cheval mort (fin)

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Bricolage, déni, obstination, prédation, violence, impunité, corruption

Le présent texte est la suite du papier du même titre publié le 12 juillet 2025 dans le Nouvelliste. Dans la première publication, nous avons mis en exergue l’approche de l’État consistant à gaspiller les ressources dans les stratégies inefficaces en raison de leur potentiel en avantages indus et excessifs. Sans accorder aucune prééminence à la question sécuritaire, les autorités accroissent les effets d’annonce autour d’autres champs importants comme les élections et le référendum.

On a pu voir la sécurité au prisme du rafistolage et de la prédation, les chiffres de l’impunité, la dégradation des capacités et le sous-financement de la Police nationale et les interférences politiques dans sa gestion routinière.

À travers la métaphore du cheval mort, on discutera de la fragmentation des efforts de renseignement, les opportunités de rente aux dépens du renforcement des capacités opérationnelles de la PNH et la nécessité d’adopter une posture de guerre. On verra aussi l’avancement des questions électorales et référendaires dans le déni de l’aggravation de l’insécurité.

Sécurité et rentes de sécurité : Coordination des défaillances

Le secteur sécuritaire est souvent vu par les autorités comme un secteur à fort potentiel de rentes. La gestion des fonds de renseignement et la dissémination des efforts de sécurité, sans souci de coordination, traduisent cette tendance de sécurisation des rentes aux dépens de la sécurité. 

De la coordination du néant au néant de la coordination

Il convient de soulever les préoccupations relatives aux fonds du renseignement ou d’intelligence répartis entre plusieurs organes publics dont la Présidence, la Primature, le ministère de Justice et de la sécurité publique (MJSP) et le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales (MICT) et la Police nationale. Sans véritable volonté de coordination ni résultats concrets.

Le 30 avril 2025, le Conseil des ministres a mis en place l’Agence nationale de sécurité (ANS). Son rôle est la centralisation, l’analyse et la coordination des opérations nationales en matière de renseignement. Dans le budget rectificatif (2024-2025), son allocation est de 230 millions de gourdes représentant 47% des frais annuels d’intelligence empochés par les conseillers du CPT.

L’ANS correspond au besoin de coordination accrue entre les organes impliqués dans la mise en œuvre des politiques de renseignement du gouvernement et concernés par des problématiques communes. Comme le soulignent Bakvis et Juillet, cette coordination suppose une certaine interdépendance entre ces réseaux d’organisations qui n’ont pas de liens verticaux les unes des autres et dont l’objectif est «de générer des résultats qui ne peuvent pas être atteints par des unités travaillant individuellement[1] ». Il s’agit de chercher la cohésion et l’harmonisation.

Dans la mesure que les fonds d’intelligence ne sont pas alloués aux fins prévues, on ne saurait parler d’interdépendance entre ces organes. Certains assurent la sécurité de leurs rentes. D’autres captent les rentes de la sécurité. Ces organes ne sauraient compter les uns sur les autres. On ne saurait coordonner le néant ou le quasi-néant. C’est une illusion de se persuader qu’on aura des résultats concluants en commun quand individuellement les résultats sont quasi absents. C’est aussi une illusion de penser qu’un bon système intégré de renseignement peut se faire en claquant des doigts sans que certaines autorités renoncent à leurs rentes tirées des activités de renseignement.

Changer l’Agence nationale d’intelligence (ANI) prévue par le Décret du 31 décembre 2020 par l’Agence nationale de sécurité (ANS) est juste une question de sémantique. Cela revient à définir la notion de cheval (mort) pour se convaincre de ses chances de mobilité. Mettre en réseau des organes individuellement inefficaces ne les rendra pas communément efficaces. Mettre ensemble les chevaux morts devant le traîneau ne le fera pas d’avancer.

Opportunités de rente et opportunités de déroute

Dans un article au Le Nouvelliste, Robenson Geffrard rapporte que chaque Conseiller-président reçoit 4.5 millions de gourdes[2] mensuellement des fonds d’intelligence, soit près de 35,000 $ US (taux de 130 HTG/USD). 40.5 millions de gourdes par mois pour neuf (9) conseillers, 486 millions de gourdes par an au total (3.7 millions $ US). On ne va pas ajouter les autres institutions pour ne pas piquer l’amertume des lecteurs.

Ce montant aurait permis l’achat de douze (12) blindés pour les forces publiques, si l’on tient compte que les quatre (4) blindés offerts à la PNH par la France le 7 décembre 2024 coûtent un (1) million d’euros[3]. L’Exécutif préfère choisir les stratégies de la facilité et du fiasco. On gaspille ce qu’on a, ensuite on courbe l’échine pour demander ce qu’on aurait dû avoir. Ces stratégies d’allouer des ressources aux stratégies inefficaces à fort potentiel de rentes montrent bien que les autorités prennent plaisir à fouetter un canasson mort dans le déni de la réalité.

Compte tenu des attaques-surprises, des embuscades des groupes armés, et du manque de ressources dénoncé par les forces publiques surtout en matière de renseignement, on pourrait extrapoler cette pratique de détournement aux autres organes de renseignement susmentionnés.

De la nécessité d’une posture de guerre

L’idée de budget de guerre constitue une utopie pour l’économiste Kesner Pharel qui dénonce une absence de mesures et de posture de guerre dans la gouvernance du pays[4]. Le Contrat de sécurité signé avec une compagnie[5] pour le déploiement de matériels de combat et des troupes afin de soutenir les forces locales, ne garantit aucun résultat sans la volonté de faire de la sécurité une priorité nationale et non un secteur additionnel à potentiel de rentes. Aussi, la réactivation d’un cadre pour réguler les efforts de renseignement (ANS) peut être vue comme l’achat d’un plus puissant fouet pour faire bouger le destrier mort, si toutefois les ressources ne sont pas orientées exclusivement vers les opérations de sécurité publique et non vers la bureaucratie.

Élections et référendum : entre déni et obstination

Les questions électorales et constitutionnelles témoignent du déni et de l’obstination de l’Exécutif à avancer sur un cheval mort vers un horizon incertain.

Des controverses aux chantiers de la controverse

Beaucoup de ressources ont été mobilisées ces derniers mois pour organiser des élections et le référendum constitutionnel sans tenir compte de l’urgence de la question sécuritaire. Le fait pour le CPT d’avoir fixé initialement les élections générales en novembre 2025 sans aucun progrès sécuritaire, et le référendum constitutionnel le 11 mai 2025 avant la remise de l’Avant-projet de la Nouvelle Constitution, porte à croire qu’il n’entend pas arrêter l’exhibition de son art de rafistolage et de promesses irréalistes.

Le Conseil électoral provisoire (CEP) a pu nommer des membres dans les dix (10) départements et entend faciliter les votes des personnes déplacées ; et le Comité de Pilotage de la Conférence Nationale a pu organiser des consultations sectorielles en début d’année mobilisant plus de 70 organisations de la société civile et d’acteurs politiques autour des élections et du référendum[6]. Le 24 juin 2025, le Conseil des ministres a adopté le Décret référendaire de 2025 dans le but d’organiser le référendum constitutionnel et les élections en Haïti.

Un Avant-projet de la Nouvelle Constitution a été soumis au CPT le 21 mai 2025. Le texte a été l’objet de nombreuses controverses décrites dans mon article au Le Nouvelliste « Cheval mort de la révision constitutionnelle : entre déni et obstination ». Ces points de friction sont notamment : légitimité du Comité de Pilotage, conformité du texte aux propositions des acteurs, remise en question de l’État unitaire, complexité de la gestion des collectivités territoriales. Les prémisses de la révision constitutionnelle, non-adoption ou mise en œuvre du cadre législatif et institutionnel prévu par la Constitution, vue comme source d’instabilité, montrent clairement notre refus de nous remettre en question[7]. À défaut de nous transformer, nous tentons constamment d’ajuster les normes à nos vices et imperfections.

Des charrues et des bœufs fantomatiques

Les ressources cruciales qui devraient servir à renforcer les actions de sécurité sont plutôt allouées à des actions électorales et référendaires, importantes, certes, mais impossibles à réaliser sans la sécurité. C’est une réalité qui devrait être facile à appréhender. Le rétablissement de la sécurité est une tâche critique pour le rétablissement d’un gouvernement démocratique en Haïti. Les actions de l’Exécutif montrent qu’ils peuvent faire tout en même temps et partout. Pour ne rien faire finalement. On fait bouger les charrues sans les bœufs … uniquement dans son imaginaire créatif.

Pour l’instant, ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des consultations sur les consultations issues des consultations initiales qui ont prouvé que nos stratégies inefficaces nous foncent droit dans un mur. Le fait de chercher à adopter des artifices pour faire voter les personnes déplacées vivant pour la plupart dans des conditions infrahumaines pousse à croire que nous ne sommes pas conscients que le mur se lasse de survivre à notre amateurisme.

Pas de hâte à élire les nouveaux clopins de la République

L’année 2026 marquera la décennie des dernières élections en Haïti. Sans les élections, on ne saurait considérer Haïti comme un pays démocratique. Contre la volonté générale, ce sont les petits accords entre élites politiques et économiques, et non la Constitution, qui rythment la société. En effet, les accords du 21 décembre 2021 et du 3 avril 2024 ne font que perpétuer le cycle de prédation et aggraver la situation d’impunité. De nouveaux tenants se mettent à l’échauffement pour débuter leur cycle de captation après l’échec et le remplacement des acteurs actuels.

La seule chose dont nous n’avons pas besoin pour l’instant est une table de réunion pour discuter l’élection ou la sélection d’un nouveau cavalier pour fouetter un cheval mort. Les élections ne feront pas bouger les lignes dans le sens positif. Devant l’hécatombe actuelle, on n’a pas besoin de nouveaux dirigeants qui n’auront rien à diriger.

La sécurité comme priorité unique aux mains des forces publiques

Somme toute, il est temps de concentrer toutes les ressources nécessaires pour faire face aux véritables défis du pays. La question sécuritaire est l’unique mission donnée aux autorités politiques, du moins pour l’instant. Tout ce qui motive chaque haïtien est sa survie. C’est le moment d’évaluer le coût de l’inaction publique, ou les conséquences socio-économiques du déficit de politiques de sécurité adéquates. Pour chaque gourde détournée ou gaspillée, le peuple devrait savoir combien d’années de vie ou de vies qui sont englouties à jamais. En aucune manière, protéger la vie ne devrait constituer une opportunité d’enrichissement. Contribuer à la défaillance de l’État est peut-être la première menace à la protection des vies, et constitue un crime.

 Chaque personne qui n’effectue pas son travail contribue à renforcer la situation chaotique actuelle. Le moment est venu de laisser la question de sécurité entre les mains des experts et non aux rentiers de tout acabit. Il est crucial de renforcer les effectifs de la PNH, d’augmenter les investissements dans ses capacités logistiques et opérationnelles, de soutenir les capacités du système judiciaire pour lutter contre l’impunité et enfin de créer un climat de confiance susceptible de susciter l’engagement des communautés en proie au contrôle des gangs armés.

 

[1] Stéphane Gagnon, « Gestion horizontale », dans Le Dictionnaire encyclopédique de l’administration publique, sous la dir. de Louis Côté et Jean-François Savard, ENAP, 2012, en ligne : www.dictionnaire.enap.ca (consulté le 12 juin 2025).

[2] Robenson Geffrard, Salaires, avantages et privilèges... le CPT mieux entretenu que les autres exécutifs, Le Nouvelliste, 30 avril 2025, https://lenouvelliste.com/article/255762/salaires-avantages-et-privileges-le-cpt-mieux-entretenu-que-les-autres-executifs, Consulté le 10 juin 2025

[3] Roberson Alphonse, La France offre quatre véhicules blindés à la PNH, Le Nouvelliste, le 9 décembre 2024, https://lenouvelliste.com/article/251897/la-france-offre-quatre-vehicules-blindes-a-la-pnh, consulté le 5 juillet 2025

[4] Esther Kimberly Bazile, Kesner Pharel analyse le budget de guerre du CPT, Le Nouvelliste, 21 avril 2025, https://lenouvelliste.com/article/255442/kesner-pharel-analyse-le-budget-de-guerre-du-cpt, Consulté le 15 mai 2025

[5] Le Nouvelliste, Haïti fait appel à une firme spécialisée pour lutter contre les gangs, 28 mai 2025, https://lenouvelliste.com/article/256582/haiti-fait-appel-a-une-firme-specialisee-pour-lutter-contre-les-gangs, Consulté le 10 juin 2025

[6] Nations Unies, Rapport du Secrétaire général sur le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), S/2025/226, 14 avril 2025, https://undocs.org/fr/S/2025/226,  (consulté le 7 juin 2025)

[7] Voir les « Considérants » du Décret du 17 juillet portant création, organisation et fonctionnement de la Conférence Nationale